485,3 – Oubli

– L’oubli n’est jamais total. Le souvenir survient à l’improviste, brutalement, sans pitié.

– Raymond Aron approuvant Renan d’avoir mis l’oubli au premier rang des vertus politiques. « Le roi de France ne venge point les injures du duc d’Orléans. » (Louis XII – précédemment duc d’Orléans) – Imagine-t-on une de nos baudruches avoir une telle grandeur et de telles expressions – « Le roi n’a rien vu, le roi n’a rien entendu. » (cri des Hérauts précédant chaque nouveau roi de France à son entrée dans Paris, alors souvent ville agitée. Le roi oublie et pardonne) – Nos politiciens, et même leurs maîtresses, n’oublient rien, eux et elles. Admirons leurs mémoires.

– Il nous arrive de pratiquer, et en complète bonne foi, l’oubli complet et parfait d’un épisode existentiel désagréable, d’une action, réaction ou initiative que nous avons eu, parfaitement déplacée et nocive alors, et dont nous n’avons pas lieu d’être fier ; Le souvenir resurgira des années après, parfois des dizaines d’années. C’est un mécanisme qui s’apparente fort à celui qui est mis en œuvre dans le déni.  Il peut même nous arriver, pour conforter ce déni, de nous construire une autre réalité, différente, purement imaginaire, et ce en toute bonne foi.

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« L’oubli est le suprême refuge. » (Marcel Achard)

« Une mauvaise mémoire, ça s’entretient, ça se cultive, ça rajeunit. » (Marc Augé – Les formes de l’oubli)

« Je risque une formule : dis-moi ce que tu oublies, je te dirai qui tu es. » (Marc Augé)

« Il faut oublier le passé récent pour retrouver le passé ancien. » (Marc Augé – Les formes de l’oubli)

« Trois figures ou formes de l’oubli, qui se conjugue au passé, pour vivre le retour ; au présent, pour vivre l’instant ;  au futur, pour vivre le commencement  : – Le Retour, retrouver un passé perdu en oubliant le présent et le passé immédiat pour rétablir une continuité avec le passé plus ancien, reprendre les choses où on les avait laissées, se retrouver soi-même inchangé, la force des sensations de celui qui revient sur les lieux, la ‘déflagration des souvenirs’ de Proust ; il y faut une grande force d’oubli – Le Suspens, retrouver le présent en le coupant provisoirement du passé et du futur, n’être plus ce qu’on était et oublier ce qu’on deviendra, esthétisation de l’instant présent,  interrègne – Le Commencement, ou re-Commencement, retrouver le futur en oubliant le passé, nouvelle naissance ouverte à tous les avenirs sans en privilégier aucun, splendeur des commencements, qualité rare des instants où le présent s’affranchit du passé sans rien laisser encore transparaître du futur, oubli du passé exclusif de toute préfiguration du futur, l’initiation. » (Mar Augé – Les formes de l’oubli)

« Lorsque je nomme l’oubli et que je reconnais également ce que je nomme, comment pourrais-je le reconnaître si je n’en avais pas le souvenir ? Comment peut-il être l’objet présent de mon souvenir ? … Nous n’avons pas encore totalement oublié ce que nous nous souvenons d’avoir oublié. Nous ne pourrions pas rechercher un souvenir perdu si l’oubli en était absolu. » (saint Augustin)

«  L’aspiration au bonheur implique le souvenir du bonheur … Si nous gardons dans notre mémoire la notion du bonheur c’est que nous avons été heureux autrefois … Si cette connaissance est dans la mémoire … c’est que nous avons été heureux autrefois … Où donc et quand ai-je éprouvé le bonheur, pour m’en souvenir, l’aimer et le désirer ? … Nous ne l’aimerions pas si nous ne le connaissions pas. » (saint Augustin – évoquant le paradis terrestre, avant la chute)

« Bientôt tu auras tout oublié, et bientôt tous t’auront oublié. » (Marc-Aurèle)

« Il est des gens qui n’ont pas volé l’oubli. » (Anne Barratin)

« Il y a deux formes d’oubli (des événements) : soit l’extermination lente ou violente de la mémoire, soit la promotion spectaculaire, le passage de l’espace historique dans l’espace publicitaire, les média devenant le lieu d’une stratégie temporelle de prestige … Fabrication à grand renfort d’images publicitaires d’une mémoire de synthèse qui nous tient lieu de référence primitive, de mythe fondateur, et surtout qui nous tient quitte de l’événement réel … Le bicentenaire de la Révolution qui a constitué la plus belle simulation événementielle de la fin du siècle. » (Jean Baudrillard)

« Il est plus facile qu’on croit de se haïr. La grâce est de s’oublier. » (Georges Bernanos)

« Une femme oublie d’un homme qu’elle n’aime plus jusqu’aux faveurs qu’il a reçues d’elle. » (La Bruyère)

« Nous vivons non pas dans une société du spectacle, mais dans une société de l’oubli : oubli de la mort, oubli du fait que la vie n’a de sens que celui qu’on a été capable de lui donner. Le spectacle n’est là que pour faciliter et recouvrir cet oubli. » (Cornelius Castoriadis) –  D’où la multiplication des soi-disant fêtes pour calmer l’angoisse du vide.

« Nous avons commencé par perdre et par oublier … D’une perte qui ouvre l’avenir. » (Jean-Louis Chrétien)

« L’expérience même de l’oubli est le gage que rien ne se perd vraiment, sinon comme un objet égaré qu’on retrouve, fût-ce à l’instant où on s’y attendait le moins. » (Jean-Louis Chrétien)

« Accepter l’oubli, c’est aussi accepter que je ne sois pas le seul à me souvenir de moi, ni moi le seul lieu où je puisse me saisir moi-même … C’est m’en remettre à l’autre de mon oublieuse mémoire, croire sa parole sur ce que je ne puis voir ni revoir. » (Jean-Louis Chrétien)

« L’oubli la vérité du souvenir … L’oubli comme latence garde aux souvenirs leur fraicheur, et le souvenir confié à l’oubli est le seul souvenir inaltéré, inaltérable, parce qu’il n’a pas été flétri ni affaibli par l’habitude et la répétition, parce qu’il garde aux choses l’éclat de leur première fois. ‘Ce qui nous rappelle le mieux un être c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force.’) » (Jean-Louis Chrétien – citant Marcel Proust)

« L’oubli frappe le sujet tout autant que les choses auxquelles celui-ci se rapporte. En oubliant une chose, le sujet s’oublie lui-même dans son rapport à cette chose. » (Anne Dufourmantelle) – Ce qui est bien pratique pour enfouir aussi nos erreurs et nos petites saletés.

« L’analyse des cas d’oubli qui nous semble requérir une  explication spéciale révèle toujours que le motif de l’oubli réside dans une répugnance à se souvenir de quelque chose qui est susceptible d’éveiller une sensation pénible. » (Sigmund Freud – sur les cas où l’oubli suscite l’étonnement, puisqu’il enfreint la règle d’après laquelle seul ce qui est dépourvu d’importance peut être oublié, tandis que ce qui est important subsiste dans la mémoire) – Ces souvenirs déplaisants, nocifs,  sont généreusement occultés pendant longtemps, le temps où ils pourraient nuire à l’être agissant. Ils ne reviennent étrangement à la surface, que passé le temps de leur puissance de nuisance existentielle, je veux dire à la vieillesse.  Sans danger alors, leur réemergence spontanée ne s’en révèle pas moins pénible.

« La vie serait impossible si on se souvenait. Le tout est de choisir ce que l’on doit oublier. » (Roger Martin du Gard)

« Il n’y aurait pas autant de commémorations si l’amnésie complète ne nous menaçait pas. » (Christian Godin)

« Savoir oublier est un bonheur plutôt qu’un art. » (Baltasar Gracian)

« La chose qui nous cherche nous trouve parfois pendant l’oubli. » (Ernest Hello)

« Dans la langue politique, l’oubli s’appelle l’amnistie. » (Victor Hugo)

« L’oubli progressif … apparaîtra comme une dégradation continue … Il faut dire maintenant non plus disparition, mais décoloration et désaffection … L’écho de ce passé s’atténue de plus en plus ; il est de plus en plus difficile, et finalement impossible d’être fidèle. » (Vladimir Jankélévitch)

« L’oubli qui est ouverture et disponibilité en vue de l’avenir (l’oubli du méfait comme l’est le souvenir du bienfait) doit donc être distingué d’un oubli qui est coupable négligence et désaffection mortelle (l’oubli du bienfait comme l’est le souvenir du méfait). » (Vladimir Jankélévitch)

« L’oubli … l’arme la plus naturelle, la plus constamment disponible que le flux de la temporalité irréversible nous offre pour combattre ou du moins atténuer l’irrévocable … Un effacement qui n’en finira jamais d’effacer … jamais ne reviendra à la page blanche des origines. » (Vladimir Jankélévitch)

« Le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. » (Milan Kundera – La lenteur) – Raison pour laquelle nous tenons tant à la vitesse ?

« Il nous rend la présence de ce qui est, en nous retirant la présence de ce qui n’est plus. Il porte en lui une puissance anéantissante et libératrice … nous permet de recommencer à chaque instant notre vie tout entière … Il est une force, mais il arrive que la puissance de ne pas oublier soit une force plus grande encore, la plus cruelle quand elle produit le ressentiment, et la plus douce ou la plus belle quand elle devient le pardon. » (Louis Lavelle)

« Celui qui a une bonne mémoire a plus de facilités pour oublier beaucoup de choses. » (Stefan Jerzy Lec)

« Je n’oublie jamais un visage, mais pour vous je ferai une exception. » (Groucho Marx – acide)

« Ne m’oublie pas soupire le cœur, ne t’oublie pas crie la raison. » (Paul Masson)

« Qu’il y ait un oubli n‘est pas encore prouvé ; ce que nous savons est seulement que la remémoration ne se tient pas en notre pouvoir. » (Nietzsche)

« Celui qui a oublié se porte bien ! Nous devons être traîtres. » (Nietzsche – Zarathoustra)

« L’oubli est une force qui permet de transformer et d’assimiler le passé, de cicatriser ses plaies, de réparer ses pertes … Il est possible de vivre sans se souvenir … mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Il y a un degré d’insomnie, de rumination, de sens historique au-delà duquel l’être vivant se trouve ébranlé et finalement détruit, qu’il s’agisse d’un individu, d’un peuple ou d’une civilisation. » (Nietzsche)

« L’utilité de ce que j’ai appelé l’oubli actif (ménager une ‘tabula rasa’ de la conscience pour redonner de la place au nouveau) qui, pour ainsi dire, garde l’entrée, maintient l’ordre psychique, la paix, l’étiquette : ce qui permet d’apercevoir dans quelle mesure, sans oubli, il ne saurait y avoir de bonheur, de belle humeur, d’espérance, de fierté, de ‘présent’. » (Nietzsche)

« L’oubli se fait au nom d’un principe d’équilibre qui satisfait l’harmonie avec soi-même. » (Michel Onfray)

« Il est souvent plus difficile d’oublier que de se souvenir. » (Jean d’Ormesson – sur les rappels persistants et douloureux de nos erreurs, de nos fautes)

« L’oubli n’est pas l’amnésie, l’oubli est un refus du retour du bloc du passé sur l’âme. » (Pascal Quignard)

« L’oubli est la fin de toute culture et l’invitation à oublier, le signal de la mise en servitude. » (Christiane Singer)

« Celui qui souhaite faire l’histoire doit oublier l’histoire. » (Ernest Renan) – Sauf à perpétuer le cycle de la vengeance.

« L’oubli, et je dirais même, l’erreur historique sont un facteur essentiel de la création d’une nation. L’investigation historique, en effet, remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été les plus favorables. » (Ernest Renan) – A l’époque de l’auteur on ne savait pas encore larmoyer dans la repentance.

« Les absents ont toujours tort de revenir. » (Jules Renard)

« Une condition de la mémoire c’est l’oubli … L’oubli donne à la mémoire sa ‘santé’ et sa ‘vie’. Vivre c’est acquérir et perdre ; la vie est constituée par le travail qui désassimile autant que par celui qui fixe. L’oubli, c’est la désassimilation. » (Professeur Ribot)

« Moi je chercherai à t’oublier. Je serai soulagée d’y parvenir et triste d’y avoir réussi. » (Claude Roy – Le malheur d’aimer)

« L’oubli est la fin de toute culture et l’invitation à oublier, le signal de la mise en servitude. » (Christiane Singer)

« Le sablier de l’oubli. » (Bernard Tirtiaux)

« Quand le poisson est pris on oublie la nasse. » (Chuang-Tzu)

« On oublie plus vite ce qu’on a entendu que ce qu’on a vu. » (?)

« L’oubli est une force qui permet de transformer et d’assimiler le passé, de cicatriser ses plaies, de réparer ses pertes. » (?)

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