275,2 – Déception

– Heureux celui qui, sur le tard, peut se dire qu’il n’a jamais déçu un de ses proches.

-Si nous éprouvons des déceptions par rapport à ce que nous attendions, espérions… Il y a   une autre sorte de déception que nous nous dissimulons généralement, au moins et le plus souvent pendant longtemps. Peut-être est-elle encore plus pénible quand on vient à la réaliser. Il s’agit de la déception que nous causons chez d’autres, fréquemment chez des proches, par un comportement inadéquat, tenu souvent sur une longue période, un comportement qui s’est révélé médiocre par rapport aux espérances que nous avions suscité.

– Ci-dessous, Il est traité presque exclusivement de la première forme.

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« Hygiène du succès. L’indépendance face au succès ne peut qu’aller de pair avec une liberté travaillée face à l’échec … On peut se vacciner contre la déception, devenir à la fois, non pas indifférent, mais calme et lucide face à l’échec, et de même face au succès. » (Christophe André)

« Il ne faut pas croire exagérément au bonheur. Surtout quand on est de bonne race. On ne se ménage que des déceptions. » (Jean Anouilh)

«  La formule : ‘Qu’espériez-vous donc ?’ exprime peut-être, aux yeux de certains, plus encore que le désespoir l’absence d’espoir. » (Raymond Aron)

« Non seulement nous n’avons plus ni la paix perpétuelle ni la loi morale pour guide, mais leur absence est d’autant plus cruelle que nous avons cru, longtemps, les atteindre bientô. … Nous trébuchons parmi les piliers abattus de grandes espérances. Nous avons presque tout perdu : la foi en un beau lendemain, l’approche de l’aurore … Affranchie des anciennes limitations spatiales et mentales par le développement des transports et des communications de masse, impatiente et désabusée, la première génération du XXI° siècle habite le ‘non lieu’ (expression de Marc Augé) qui est en passe de couvrir toute la surface du globe. » (Pierre Bergounioux)

« Ce que j’aime ne m’a jamais déçu, mais je ne puis supporter que d’autres soient déçus par ce que j’aime. » (Georges Bernanos)

« Il n’est de véritable déception que de ce que l’on aime. » (Georges Bernanos)

« J’aime mieux le voir révolté que déçu car la révolte n’est qu’un passage, au lieu que la déception n’appartient plus déjà à ce monde. » (Georges Bernanos –   Journal d’un curé de campagne)

« Chacun de nous a des déceptions à sa mesure, ou plutôt notre part de déception est fixée d’avance, nous ne pourrions être déçus au-delà de nos forces, sans risquer de tomber dans le désespoir. Après tout, c’est nous qui nous décevons nous-mêmes, même s’il nous plaît mieux d’incarner nos déceptions, de les nommer du nom du premier venu … comme les superstitieux rendent responsables de leur malheur une échelle ou une salière. » (Georges Bernanos) – Aujourd’hui on s’en prend au mystérieux système, à des fascistes fantasmés et bien pratiques, etc.

« Le désenchantement est pire que le désespoir. C’est un rétrécissement de l’esprit, une maladie des artères de l’intelligence qui peu à peu s’obstruent et ne laissent plus passer la lumière. » (Christian Bobin)

« Il y a une vie de l’esprit pour laquelle le mot ‘déception’ n’existe pas. » (Jacques Chardonne)

« Déception : tout abonde dans son sens, l’alimente et l’affermit … Point d’instant qui ne la consacre, d’élan qui ne la rehausse, de réflexion qui ne la confirme. Divinité dont le royaume n’a pas de bornes. » (Emil Cioran)

« Déçu par tous, il est inévitable qu’on en arrive à l’être par soi-même ; à moins qu’on n’ait commencé par là. » (Emil Cioran)

« Rien ne trahit tant le vulgaire que son refus d’être déçu. » (Emil Cioran)

« On rêve d’un tableau des déceptions… qu’on afficherait dans les écoles. » (Emil Cioran)

« Le désabusement est l’équilibre du vaincu … Le désabusement, recul après un désastre, est le propre de l’individu qui ne peut se détruire par un malheur, ni l’endurer jusqu’au bout pour en triompher. C’est le ‘demi-tragique’ hypostasié. » (Emil Cioran)

« Les commencements sont une découverte. La déception arrive avec la satiété. » (Raphaël Debailiac)

« Les déceptions de  l’amitié sont plus saisissantes que celles de l’amour. On ne se défiait point. » (comtesse Diane)

« Attendant toujours à notre insu ce qui ne laisserait plus rien à attendre, ce secret espoir de l’ultimité fait aussi toujours le secret de notre déception. Subrepticement, nous imaginions que le temps besogneux de la quête et de l’attente allait prendre fin dans l’exultante plénitude de quelque immédiation. Arrive ce que nous avions tellement attendu … c’est encore une médiation. » (Nicolas Grimaldi)

« Ce qui fait des itinéraires proustiens  des chemins de la déception, c’est qu’en allant de la littérature à la réalité, ils vont de l’imaginaire à la perception (de l’ersatz au réel) … toute réalité est impuissante à tenir les promesses de l’imaginaire … On comprend alors qu’en passant de l’imagination à la perception, comme lorsqu’on passe de la lecture de ‘Phèdre’ à sa représentation au théâtre, on ait aussi le sentiment de passer de l’absolu au relatif. » (Nicolas Grimaldi)

« Nombre de changements dans les comportements collectifs (et personnels) deviennent mieux intelligibles si l’on donne toute sa place au concept de déception … Nous nous livrons à toutes sortes de ruses et d’atermoiements ingénieux avant de nous avouer à nous-mêmes que nous sommes bel et bien déçus … car nous savons que cette déception risque de nous contraindre à une douloureuse réévaluation de nos préférences et priorités … Dans bien des cas, la déception devra atteindre un certain seuil avant d’être reconnue … mais alors, elle aura toutes chances d’être ‘reconnue pour de bon’. » (Albert Hirschman)

« Le fort potentiel de déception propre aux services. » (Albert Hirschman) – Que l’auteur met en rapport avec le moindre potentiel de déception par rapport aux biens durables, ceux inclinant vers le confort, et surtout par rapport aux biens non durables (immédiatement consommables) ceux-ci  inclinant vers le pur plaisir.

« La déception : le mal du retour. » (Vladimir Jankélévitch)

« A force de déceptions on finit par n’aimer que soi. » (Marcel Jouhandeau)

« Notre société tend soit à dévaluer les petits conforts soit à en attendre un peu trop. Nos critères d’un ‘travail créatif et rempli de sens’ sont trop élevés pour survivre à la déception. Notre idéal de ‘l’amour véritable’ pèse trop sur nos relations personnelles. Nous demandons trop à la vie, pas assez à nous-mêmes. » (Christopher Lasch)

« Admettre que nous sommes déçus par tel résultat, telle personne, tel événement, est une démarche de lucidité et, bien souvent, d’humilité … une victoire sur l’orgueil … une déception nous en dit long sur l’importance de nos aspirations … Nos attentes frustrées étaient-elles bonnes, fondées ? … Ce ne sont pas les autres qu’il faut accuser, mais bien souvent nous-mêmes qui faisons peser sur eux d’illégitimes désirs. Nos déceptions sont liées à nos erreurs de jugement, à nos limites, à notre difficulté à accepter que le réel ne corresponde pas notre rêve, à consentir au manque. » (Juliette Levivier)

« En diffusant dans tout le corps social l’idéal de la réalisation de soi, la société d’hyperconsommation a exacerbé les discordances entre le désirable et l’effectif, l’imaginaire et le réel, les aspirations et le vécu quotidien … Les frustrations liées à la consommation sont limitées, celles relatives à l’existence subjective et intersubjective s’aggravent, les sentiments de manque les plus exprimés portant sur la communication, l’amour, la réalisation professionnelle, la reconnaissance, le respect, l’estime de soi. » (Gilles Lipovetsky)

« D’abord, l’enthousiasme libérationniste s’est évaporé : l’émancipation des individus, maintenant acquise, ne fait plus rêver personne. Ensuite, l’air du temps, marqué par la mondialisation et l’idéologie de la santé, est clairement moins léger, de plus en plus chargé d’inquiétude et d’insécurité. L’hédonisme a perdu son style triomphal : d’une ambiance progressiste nous sommes passés à une atmosphère anxieuse. On avait le sentiment que l’existence s’allégeait ; tout se ‘recrispe’ ou se durcit à nouveau. » (Gilles Lipovetsky)

« Face à la déception, les individus ne disposent plus des habitudes religieuses et des  croyances ‘clés en main’ pouvant apporter un soulagement à leurs peines et à leurs rancœurs. Dorénavant, c’est à chacun de trouver ses planches de salut avec de moins en moins d’aides et de consolations venant du rapport au sacré … ‘Ce sont sans cesse des espérances nouvelles qui s’éveillent et qui sont déçues laissant derrière elles une impression de fatigue et de désenchantement … Mal de l’infini’ (dans les sociétés d’égalité et d’abondance) … Fin de la croyance en un avenir perpétuellement meilleur … Plus encore que la déception, l’inquiétude taraude en profondeur l’individu contemporain. On la voit se manifester un peu partout, dans le rapport à la mondialisation, à l’Europe, à l’emploi, aux diplômes, à l’immigration, à l’alimentation, à la santé, à la pollution… Lorsque l’on a la pleine responsabilité de soi et que plus rien n’arrête la projection des espérances, comment, en effet, ne pas être victime de la déception. » (Gilles Lipovetsky – citant Emile Durkheim ?)

« Alors que les sociétés de tradition encadrant strictement les désirs et les aspirations ont réussi à limiter l’ampleur de la déception, les sociétés hypermodernes apparaissent comme des sociétés ‘d’inflation déceptive’ … Plus les exigences du mieux-être et du mieux-vivre s’élèvent, et plus s’ouvrent les boulevards de la déconvenue … Ce n’est plus du manque que naît le désarroi, c’est de ‘l’hyper’.  » (Gilles Lipovetsky)

« La déception est une ennemie redoutable. Elle engendre la tentation de la tristesse et du mépris. Elle n’est pas seulement un breuvage amer, c’est un poison. La plus haute victoire est de conserver, malgré elle, fraîcheur et joie matinales. La déception n’est pas seulement un breuvage amer : c’est un poison, et qu’il ne dépend pas de nous de ne point avaler. Mais ce poison peut être vaincu. » (cardinal Henri de Lubac)

« Les conservateurs commencent par la déception, les progressistes finissent par la déception, tous souffrent de l’époque et sont en cela unanimes. La crise devient générale. » (Niklas Luhmann – Contestation)

« Le désenchantement c’est la conscience qu’il n’y aura pas de parousie, que nos yeux ne verront pas le messie, que l’an prochain nous ne serons pas à Jérusalem, que les dieux sont en exil … Chaque génération et chaque individu doit refaire l’expérience traumatisante mais salutaire des premiers chrétiens qui attendaient le retour du Sauveur … Le casque de Mambrin (don Quichotte) n’est qu’un plat à barbe …  L’Occident vit à l’enseigne de ce désenchantement que Max Weber a bien décrit par la cage de fer qui a emprisonné le monde dans les mailles –d’une rationalisation inexorable, qui le place et le pousse sur des rails obligés.  » (Claudio Magris – Utopie et désenchantement)

« La déception est un sentiment qui ne déçoit jamais. » (François Mauriac)

« Il arrive un âge où nos déceptions elles-mêmes ne nous sont plus qu’un spectacle. » (Henry de Montherlant)

« La déception est l’ordinaire des gens qui voient loin. » (Georges Picard)

« Je souffre de m’être déplu. Mais c’est une affaire entre moi et moi. » (Robert Poulet)

« Nous sommes déçus par nos craintes comme par nos espérances. » (Père Joseph Roux)

« A un certain moment de la vie on n’a plus aucun espoir sincère. On ne conçoit rien dont on ne soit déçu d’avance, et on brusque la déception de peur d’en être brusqué. » (Edmond Thiaudière)

« Estime et mépris. – mépriser quelqu’un, c’est encore l’estimer, c’est-à-dire le supposer libre et capable, s’il voulait agir autrement, de mériter notre estime. A la base du mépris, il y a une déception, donc un minimum d’attente et de confiance : il faut espérer pour être déçu, il faut attribuer quelque  réalité à celui qui nous déçoit. On ne méprise pas le néant …  Je suis témoin en ce moment de beaucoup d’actes qui ne méritent même pas le mépris : je sais trop bien que ceux qui les commettent n’existent pas. Mais ce sentiment que j’éprouve est plus pénible encore que le mépris : c’est la mortelle impression du vide dont la nature a horreur ! » (Gustave Thibon)

« Quand on est déçu par un plaisir qu’on attendait et qui vient, la cause de la déception est qu’on attendait de l’avenir. Et une fois qu’il est là c’est du présent ; il faudrait que l’avenir fût là sans cesser d’être l’avenir. » (Simone Weil)

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