535,10 – Vengeance, Revanche

– « Le signe mis sur Caïn postulant l’interdiction de se venger et brandissant la menace de représailles contre ceux qui tran3sgresseraient l’interdiction, avant la loi du talion, qui limitait et proportionnait la vengeance au préjudice subi, mais nécessitait l’instauration d’un système judiciaire formel. »  (tiré de Peter Sloterdijk – Colère et Temps)

– Toutes les formes de vengeance reposent sur l’établissement d’une raison par une cause. La réalité de celle-ci n’empêche pas le mécanisme d’être pervers, nuisible. Ne pas transformer les causes en raisons (soit en justifications). Les deux domaines sont autres, les enchaîner dans sa tête fait retourner à l’animalité et se transformer en robot mécanique. Tout terroriste utilise cette argumentation : opprimé – qu’il prétend être – il pose des bombes. L’argument secondaire (tourné alors non plus vers le passé ou le présent mais vers un futur idyllique) étant tiré du vieil adage des fourbes : « Qui veut la fin veut les moyens. »

– On préfère utiliser le terme Revanche, mais c’est bien de Vengeance qu’il s’agit dans toutes les vilaines opérations (individuelles comme collectives) auxquelles il faut trouver une justification. Un exemple historique et d’importance : l’ambiance guerrière, revancharde et même haineuse qui a régné en France après la défaite de 1870 et qui a mené à la boucherie de 1914, sous l’impulsion notamment de prétendus intellectuels (il faut hélas ranger Péguy, Barrès et Maurras dans cette catégorie), de politiques tel le président de la république d’alors, Raymond Poincaré, et de la grande majorité des cadres de la nation. Le fait que cette honte collective ne fut pas la seule cause de la guerre, ne l’absout en rien. « La revanche, reine de France. » (Charles Maurras) – « J’ai vu la fièvre nationaliste et belliqueuse entre 1900 et 1914 … Il fallait un tonique pour cette France malade, et le remède, c’était une dose mortelle. » (Jacques Chardonne). Le hideux enthousiasme des foules à la déclaration de guerre en août 1914 (Voir en fin de rubrique avec l’ouvrage de Rémy de Gourmont, Le Joujou patriotisme)

– « En l’occurrence, et dans ce temps de l’histoire de France, le mot ‘Patrie’ s’accole invariablement et fatalement au mot ‘Revanche’, couple automatique. » (Rémy de Gourmont – évoquant l’atmosphère en France à la fin du XIX° siècle, qui  fit payer très cher à l’auteur sa dénonciation du désir guerrier qui devait aboutir à la boucherie de 1914-18)

– Notre époque hystérique fabrique des célébrités à la pelle, mais que celles-ci se méfient, notre époque aussi versatile qu’haineuse adore aussi cracher sur ses idoles d’hier et les piétiner : exemples Harvey Weinstein, les Balkany, et plus typique le cas Carlos Ghosn ; ou comment se dédouaner et se venger de sa servilité.

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« La rédemption possible de la situation d’irréversibilité (on ne peut défaire, alors même que dans l’acte on ne savait pas ce qu’on faisait), c’est la faculté de pardonner (évitant de nous voir enfermés dans un acte unique, à jamais victime de ses conséquences) … Suppression de ce qui a été fait (analogue à l’acte de détruire l’œuvre du fabricant) … Réaction qui agit de manière inattendue, non conditionnée par l’acte qui l’a provoquée … A cet égard le pardon est exactement le contraire de la vengeance, qui agit en réagissant contre un manquement originel et, par là, loin de mettre fin aux conséquences de la première faute, attache les hommes au processus et laisse la réaction en chaîne dont toute action est grosse suivre librement son cours … Le châtiment est une autre possibilité … ayant ceci de commun avec le pardon de mettre un terme à une chose qui, sans intervention, pourrait continuer indéfiniment. » (Hannah Arendt)

« La meilleure manière de se venger d’eux, c’est de ne pas leur ressembler. » (Marc-Aurèle)

« Celui qui s’applique à la vengeance garde fraîches ses blessures. » (Francis Bacon)

« A chaque fois ou presque, les combattants s’efforcent de donner une légitimité morale à leur violence en prétendant qu’elle dérive d’une violence antérieure. » (Gil Bailie) – Ce qui est d’ailleurs souvent exact dans le cas des guerres, mais n’arrange rien.

« Il y a des raisons à la fois profondes et pragmatiques pour que l’Evangile insiste sur le pardon. Mais il nous est impossible de les apprécier … tant que nous ne comprendrons pas que l’indignation morale conduit automatiquement à la reconduction des comportements qui ont provoqué cette indignation … L’indignation vertueuse est souvent la première métastase visible du cancer de la violence. Elle tend à donner à ceux qui s’indignent le droit de commettre ou d’approuver des actions structurellement semblables à celles qui ont suscité leur indignation …  Les modalités traditionnelles de résistance au mal amènent ceux qui sont le plus décidés à y mettre un terme à le propager plus encore. » » (Gil Bailie) – Et le cycle est parti ! La vengeance se pare toujours de vertu.

« J’ai besoin de vengeance comme un homme fatigué a besoin d’un bain. » (Baudelaire)

« La culture du statut-de-victime-et-compensation ressasse l’antique tradition de la vendetta, que la modernité s’efforça tant de proscrire et d’enterrer … mais qui semble ressortir de son tombeau. » (Zygmunt Bauman)

« De la mise à la porte d’un amant volage avant délestage de ses vêtements cinq étages plus bas au divorce fracassant qui laisse un ‘papa’ plumé et grelottant au sommet d’une grue, l’infinie variété des vengeances hystériques ou calculées bénéficie en milieu féminin d’une généreuse culture de l’excuse. » (Cyril Bennasar – à propos du livre de madame Treirweiler aussi immonde que récent, donc bien vendu) – Et comme il se trouve qu’enseignement et magistrature sont des domaines largement féminisés…

« L’homme qui médite sa vengeance est son propre bourreau avant d’être celui de sa victime. » (François-Simon Defay-Boutheroue)

« La sentence dont vous frappez vos semblables vous est toujours renvoyée au visage et y cause de sérieux dégâts. »  (Albert Camus)

« Ne pas nous venger ne nous flatte qu’à moitié, attendu que nous ne saurons jamais si notre comportement est à base de noblesse ou de couardise. » (Emil Cioran)

« Les tyrans, leur férocité assouvie, deviennent débonnaires ; tout rentrerait dans l’ordre, si les esclaves, jaloux, ne prétendaient, eux aussi, assouvir la leur. L’aspiration de l’agneau à se faire loup suscite la plupart des événements. Ceux qui n’ont pas de crocs en rêvent ; ils veulent dévorer à leur tour, et y réussissent par la bestialité du nombre. » (Emil Cioran)

« Ne vous vengez pas d’une femme, le temps s’en charge pour vous. » (Paul Claudel)

« Que la vengeance est douce à l’esprit d’une femme. » (Pierre Corneille – Cinna)

« Qui se venge à demi court lui-même à sa perte. » (Pierre Corneille)

« Le désir de vengeance est un désir urgent. » (Charles-Rivière Dufresny)

« Pardonner les injures te semble manquer de grandeur ? Bien au contraire : le signe le plus sûr d’une âme basse, et qui n’a rien de loyal, c’est la vengeance. » (Erasme)

« Quel que soit le plaisir que cause la vengeance – C’est l’acheter trop cher, que l’acheter d’un bien – Sans qui les autres ne sont rien. » (La Fontaine – Le cheval s’étant voulu venger du cerf)

« La vieille philosophie de l’œil pour l’œil n’a jamais fait que des aveugles … Si l’on pratique ‘œil pour œil’, ‘dent pour dent’, le monde entier sera bientôt aveugle et édenté. » (mahatma Gandhi)

« L’honneur et la vengeance sont des valeurs qui expriment la priorité des références collectives sur l’individualisme. L’individu qui se prend pour sa propre fin ne trouve pas glorieux de mourir pour l’honneur. » (Vincent de Gaulejac)

« Si la violence est mimétique, seul un renoncement inconditionnel à la violence peut nous permettre de sortir du cercle. » (René Girard) – C’est l’enseignement des Evangiles.

« Le mépris est la meilleure des vengeances. » (Baltasar Gracian)

« A l’égard de celui qui vous prend votre femme il n’est de pire vengeance que de la lui laisser. » (Sacha Guitry)

« Œil pour œil, dent pour dent, c’est la loi physique de l’égalité entre l’action et la réaction qui doit régir un organisme parfaitement équilibré et fonctionnant d’une façon très régulière. » (Jean-Marie Guyau) – Cette loi du talion fut un progrès, une modération. 

« La satisfaction qu’on tire de la vengeance ne dure qu’un moment : celle que nous donne la clémence est éternelle. » (Henri IV) – Nos rois étaient d’une autre trempe que nos politiciens.

« Le roi n’a rien vu, le roi n’a rien entendu. » (cri des Hérauts précédant chaque nouveau roi de France à son entrée dans Paris, alors souvent ville agitée. Le roi oublie et pardonne) – Les conventionnels régicides (et assassins de la reine, et responsables de la Terreur) furent simplement bannis par Louis XVIII. Contraste avec le petit de Gaulle asseyant son pouvoir de 1944 sur l’épuration sanglante concédée aux communistes.

« Bismarck repoussait l’idée de faire passer en jugement l’empereur Napoléon III. Etant son adversaire, il se considérait comme incompétent. Depuis lors, on s’est habitué à condamner le vaincu … Les parties ne peuvent être juges. Elles ne font que prolonger le choc des forces. » (Ernst Jünger) – C’était du temps où l’on avait quelque honneur. La haine, la vengeance, l’hypocrisie ont bien progressé en un peu plus d’un siècle. Sans oublier l’empressement, assez nouveau, à truquer l’histoire.

« Chacun tire sa vengeance du monde. » (Kierkegaard)

« – Que feriez-vous, Monseigneur, si l’on vous souffletait la joue droite ?- Je sais bien ce que je devrais faire, mais je ne sais pas ce que je ferais. » (Cardinal Lavigerie)

« La vengeance, ‘c’est le contrepoids des choses, le rétablissement d’un équilibre provisoirement rompu, la garantie que l’ordre du monde ne subira pas de changement’, soit donc l’exigence que nulle part ne puisse s’établir durablement un excès ou un manque. » (Gilles Lipovetsky – citant Pierre Clastres)

« Qui oserait se venger quand le roi pardonne ? » (Louis XVIII – Avant la Restauration)

« Les hommes sont plus portés à se venger d’une injure qu’à reconnaître un bienfait ; la reconnaissance leur paraît onéreuse tandis que la vengeance leur semble utile et douce. » (Machiavel)

« La ‘vendetta’ peut être comprise comme une forme de solidarité, de participation à la communauté. Quelque chose a été troublé dans l’ordre social, il faut le réparer. La vengeance comme ‘acte réparateur et salvateur’. » (Michel Maffesoli)

« L’anarchie nécessite la vengeance ; l’ordre l’exclut sévèrement. » (Joseph de Maistre)

« Les hommes ne sont jamais aussi dangereux que quand ils se vengent des crimes qu’ils ont commis eux-mêmes. » (Sandor Marai)

« C’est ici que le mal remporte son premier triomphe décisif ; il impose à celui qui souffre de soutenir son innocence par une accusation, de perpétuer la souffrance par l’exigence d’une autre souffrance, d’opposer au mal un contre-mal … L’excès de la souffrance conduit à l’excès de l’accusation : qu’importe l’identité de la cause, pourvu que je puisse identifier une cause à supprimer … Notre temps a su inventer les mots : ‘trouver les coupables’, ‘définir les vraies responsabilités’ … La seule manière de ne pas perpétuer le mal consisterait sans doute à ne pas tenter de s’en défaire, pour ne pas risquer d’y engloutir un autre homme. Garder sa souffrance pour soi plutôt que d’en faire souffrir un hypothétique coupable … il ne peut se vaincre qu’en rompant la transmission (comme un sportif bloque une balle, c’est-à-dire en supporte le choc) … Le dernier coupable de la logique de la vengeance que peut accuser celui qui endure un mal universel, c’est Dieu … L’ultime service que Dieu peut rendre à l’humanité. » (Jean-Luc Marion) – De notre temps, renoncer au mal, renoncer à la haine facile, renoncer à la vengeance sadique, renoncer au fric ! L’auteur plaisante. Il n’a pas compris les raisons et les buts des jérémiades en tout genre, y compris des ‘Balancetonporc’ trente ans après l’acte ou l’illusion.

« Tuer en pure et simple vengeance, c’est déjà se priver d’une réconciliation, donc d’un amour : la vengeance ne rétablit pas l’état antérieur, mais condamne le futur à une irrémédiable impossibilité d’aimer ; elle ne restaure pas au présent sa plénitude passée, mais saccage la possibilité en insultant l’avenir. » (Jean-Luc Marion)

 « Nous convaincre de notre nullité humaine et spirituelle, souligner nos échecs passés pour en tirer une prédiction du futur : nous ressasser que l’amour est impossible, et que, de toutes manières, nous en sommes incapables, indignes ou frustrés … Vaincre Satan en nous revient donc simplement à redevenir ce qu’il ne peut plus accomplir en lui, une personne qui ne veut pas toujours se venger, ou du moins veut ne pas se venger toujours. » (Jean-Luc Marion – sur le jeu banal de Satan, vaincu, qui n’exerce sa puissance qu’en vertu de son impuissance, qui veut l’impuissance de notre volonté pour rassurer sa propre impuissance)

« Le ressentiment est l’ancrage de la vengeance dans l’idéologie. » (Jean- François Mattéi)

«  Selon Nietzsche, sous le masque généreux de la justice se cache le visage haineux de l’esprit de vengeance. » (Jean-François Mattéi – sur l’indignation et le ressentiment)

« Une vengeance trop prompte n’est plus une vengeance, c’est une riposte. » (Henry de Montherlant – Malatesta)

« Le ressentiment est éprouvé par ceux à qui la réaction appropriée, l’action, est interdite. Ils se rattrapent par des vengeances imaginaires. » (Nietzsche)

« La haine abyssale, la haine de l’impuissance … Les maîtres sont défaits, la morale de l’homme vulgaire a triomphé … L’insurrection des esclaves  dans la morale commence lorsque le ressentiment lui-même devient créateur et engendre des valeurs ; le ressentiment d’êtres tels que la véritable réaction, celle de l’acte, leur est interdite , qui ne s’en sortent indemnes que par une vengeance imaginaire … L’homme du ressentiment a conçu le ‘méchant comme notion fondamentale, à partir de laquelle  il invente pour finir, et sous forme d’image inversée, de négatif, un ‘bon’, à savoir : lui-même. » (Nietzsche)  – A notre époque d’explosion du ressentiment tous azimuts, les dits esclaves se sont emparés du pouvoir et s’autorisent l’acte (haine ouverte, censure, injures, ostracisme, dénonciations, condamnations…) 

« Une humanité frémissante du désir secret de se venger, se déchaînant sans cesse, et dans des formules toujours renouvelées, contre les heureux du monde, dans des mascarades de vengeance, dans des prétextes à vengeance, baptisée justice. » (Nietzsche-sur le ressentiment) – Nos honteuses repentances de minables.

« Une petite femme qui court après sa vengeance renverserait même la destinée. » (Nietzsche)

« Requis par le ressentiment, le sujet n’existe plus que dans l’espoir d’une vengeance, il veut opposer la violence au souvenir du désagrément et entretient, pour ce faire, la bête qui croupit en lui. La mort est à l’œuvre … La vengeance différée que veut l’amer est signe de petitesse, parce que faiblesse. En effet, dans le projet qu’il a d’être violent, demain, il avoue son incapacité à l’être ici et maintenant, immédiatement. Peut-être d’ailleurs est-ce dans ce constat, plus ou moins conscient, de son impuissance qu’il puise des raisons supplémentaires d’entretenir son ressentiment … Passion glauque, qualité d’esclave, signe distinctif du domestique … Le ressentiment est incapacité à se défaire du passé, il corrompt le présent et compromet l’avenir … C’est moins pour autrui que pour sa propre sauvegarde qu’il faut œuvrer à la destruction de la rancune. » (Michel Onfray)

« Se venger d’un tort qu’on nous a fait, c’est se priver du réconfort de crier à l’injustice. » (Cesare Pavese)

« Quand il n’y a plus de solutions, reste la vengeance. » (Daniel Pennac)

« Il est rare qu’un maelström d’émotions débouche sur autre chose qu’une logique de vengeance. » (Céline Pina – sur le déferlement suite à la campagne de délation dite Balancetonporc) – Comme on le voit à chaque révolution, invasion, libération…

« La ‘Médée’ d’Euripide décrit la désintégration du lien civilisé à partir de la passion de la femme pour l’homme … Une Médée abîmée dans sa rage vindicative. » (Pascal Quignard) – La tragédie de la vengeance, reprise à la romaine, par Sénèque.

« Je perdrais ma vengeance en la rendant si prompte. » (Racine – Bajazet)

« La vengeance trop faible attire un second crime. » (Racine)

« Gardez-vous de négliger une amante en fureur qui cherche à se venger. » (Racine)

« Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins

« Soyons ses ennemis et non ses assassins. » (Racine – Andromaque)

« Les horreurs sans nombre qui se produisent quand le paroxysme de l’indignation conduit à exercer des représailles au nom de la justice, et qu’on entre dans le cycle de la vengeance. » (Philip Roth) – Toutes les prétendues Libérations.

« La vengeance est tout de même la meilleure thérapie pour les vexations qui rendent malade … Edmond Dantès, Juda Ben Hur, L’homme à l’harmonica du film  ‘Il était une fois dans l’Ouest’… » (Peter Sloterdijk)

« Le mot clé de ‘vengeance’ peut être appliqué aux mouvements de ressentiment les plus actifs des XIX° et XX° siècles. » (Peter Sloterdijk)

« La justice de Dieu devait assurer, un jour, à la fin des temps, une rectification des bilans moraux … Le prix à payer de cette éthique du renoncement à la vengeance dans le temps présent en faveur d’une compensation à encaisser dans l’au-delà était élevé … généralisation d’un ressentiment latent qui remplaçait le désir de vengeance supprimé …  Mais ‘Dieu est mort’, ce qui signifie que l’absorption de la colère par un au-delà rigoureux et exigeant le respect fait de plus en plus défaut … Le report de la vengeance de humaine au profit de la vengeance de Dieu à la fin des temps est devenue inacceptable. pour beaucoup … L’impatience gagne … Aux victimes de l’injustice et des défaites, la consolation dans l’oubli paraît fréquemment hors de portée, hors d’atteinte, indésirable, inacceptable … La vengeance, thérapie … L’utopie de la ‘vie motivée’ … C’est de la colère ayant pris forme de projet que naît la vengeance … La fureur du ressentiment s’éveille à partir de l’instant où le vexé (l’être manquant, ou supposant manquer, de faire-valoir) décide de se laisser sombrer dans la vexation comme s’il s’agissait d’une élection … Depuis que le passé a tort par principe, on est de plus en plus enclin à donner raison à la vengeance … De la délégitimation politico-morale des situations existantes, des institutions et du passé, il n’y a qu’un pas vers leur délégitimation ontologique et la brutalité subséquente. » (Peter Sloterdijk – s’inspirant de Nietzsche et de sa critique du christianisme)

« D’innombrables personnes ressentent depuis longtemps déjà comme une exigence devenue inacceptable le report de la vengeance humaine au profit de la vengeance de Dieu à la fin des temps. Dans une telle situation tous les indicateurs sont à la tempête … La politique de l’impatience gagne du terrain, notamment chez les acteurs ambitieux et doués pour l’indignation, ceux qui se considèrent autorisés à passer à l’attaque dés qu’ils n’ont rien à perdre sur la Terre ni dans l’au-delà. Qui pourrait nier que le malheur immense du siècle dernier, les univers d’extermination russe, allemand et chinois, émanait des menées idéologiques visant à faire mettre en scène la vengeance par des agences terrestres de la colère ? … Et les nuages qui s’amoncellent aujourd’hui d’où tonneront les orages du XXI° siècle. » (Peter Sloterdijk)

« Dés qu’on peut espérer de se venger, on recommence de haïr. » (Stendhal)

« Tirer vengeance d’un ennemi, c’est renaître. » (Publius Syrus)

« Si on est devenu réticent devant la prescription, c’est parce qu’on ne croit pas que le coupable puisse s’amender et la victime pardonner. Telle est notre culture, qui s’affiche ainsi comme sans pitié … La demande de réparation n’ayant pas de fin, le privilège qu’on lui accorde peut annoncer, faute de prescription, un monde de vengeance et de vendettas. » (Paul Thibaud – sur le souci de la victime en certains domaines : justification d’assassinats en cas de violences conjugales prétendues, et surtout délits sexuels dans une ambiance de poursuite effrénée de dédommagements en bon argent)

« Nous sommes toujours prêts à venger sur l’être faible qui nous aime les outrages que nous inflige l’être fort que nous haïssons. » (Gustave Thibon)

« Le mot talion n’a qu’une signification matérielle et extérieure ; il n’est pas d’arme plus imprécise que la vengeance. » (Gustave Thibon)

« Être méchant, c’est se venger d’avance. » (Jean-Paul Toulet)

« Un tel statut (celui de victime) permettant de se venger … Il est si tentant d’aller mal pour conserver la possibilité de se venger. » (Bertrand Vergely) – Et d’obtenir de belles et bonnes espèces sonnantes et trébuchantes.

« Punir, c’est imposer à quelqu’un de réparer un tort qu’il a commis en payant de sa personne. C’est donc le considérer comme un être responsable … C’est mettre fin à la logique de la haine et de la violence infinie, au cycle répétitif de la vengeance. La punition est une violence limitée, ce que n’est pas la vengeance. » (Bertrand Vergely)

« On étouffe les clameurs, mais comment se venger du silence ? » (Alfred de Vigny)

« La cause principale en était sans doute le besoin de compensation à la honte de la défaite, ce même besoin qui nous mena un peu plus tard à conquérir les malheureux Annamites. Les faits montrent que sauf opération surnaturelle de la grâce, il n’y a pas de cruauté ni de bassesse dont les braves gens ne soient capables, dés qu’entrent en jeu les mécanismes psychologiques correspondants. » – Allusion à la répression de la Commune après la rossée subie en 1870, même chose, quatre-vingt ans plus tard, pour la tentative de reconquête gaulliste de l’Indochine après la raclée de 1940. Même esprit de vengeance constant vis-à-vis de l’Allemagne « Nous leur en voulions de nous avoir vaincus, comme s’ils avaient violé un droit divin, éternel, imprescriptible de la France à la victoire. » (Simone Weil)

« Il ne faut pas en vouloir à quelqu’un qui a été frappé. » (Oscar Wilde)

« Qui poursuit la vengeance devra creuser deux tombes. » (proverbe)

« La vengeance ne prévient pas un tort, mais elle en prévient cent autres. » (proverbe)

« Qui te tire des larmes, tire-lui du sang. » (proverbe)

« Ne pas chercher à se venger, mais s’asseoir le long du fleuve où l’on finira par voir passer le cadavre de l’ennemi. » (proverbe arabe) – A suggérer aux djihadistes.

« Pour emmerder maman, je me laisserai geler les oreilles. » (proverbe russe) – Quel enfant n’a pas médité une vengeance de cette sorte ?

« La vengeance est une arme dont celui qui veut se servir peut se blesser. » (?)

« La vengeance éternise une offense. » (?)

« On se venge toujours de ses abdications. » (?)

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Ci-dessous quelques extraits d’un petit ouvrage de Rémy de Gourmont, Le Joujou patriotisme (1891), s’élevant, et avec retenue,  contre les torrents de haine qui agitaient la France vis-à-vis de l’Allemagne et qui nous entraîna, vingt ans plus tard, et en plus avec enthousiasme, dans la hideuse boucherie de 1914 que nous avions bien cherchée.

Digne protestation qui valut à son auteur la perte de son emploi à la Bibliothèque nationale, la persécution constante de la ligue des Patriotes, de toute la presse (aussi servile alors qu’aujourd’hui) et naturellement des biens-pensants d’alors. Ce qui démontre que, même s’ils ne proviennent pas  du même bord, les censeurs d’aujourd’hui ont des prédécesseurs (d’ailleurs, depuis les contempteurs-exécuteurs de Socrate !)

La première section est un condensé (de mon crû) de l’introduction de l’ouvrage par l’historien contemporain, Jean-Pierre Rioux.

La deuxième section (caractères italiques) est composée d’extraits de l’ouvrage lui-même, un pamphlet très bref et très modéré.

– ‘Ceux dont la pensée est constamment orienté vers l’Alsace-Lorraine’ … ‘Nous avons à nos flancs une plaie saignante … qui ne guérira jamais, et que nous ne craignons pas d’aviver encore, avec l’espoir farouche de saintes représailles … Deux positions seulement : tourner le dos à l’Allemagne ou lui faire face, sachons au moins conserver l’une en attendant l’autre’ ’ (Paul de Cassagnac, polémiste célèbre alors) … L’interdiction faite aux peintres français d’exposer à Berlin … ‘Les détrousseurs de nos provinces, les bourreaux de l’Alsace-Lorraine’ … L’ardeur minutieuse à aggraver des incidents mineurs, à insulter les prussiens et à mépriser ouvertement la mère de l’empereur d’Allemagne en visite privée à Paris … Culte patriotique, idéal de la Revanche imposé à tous les Français pour lier un pays déchiré politiquement (monarchistes toujours actifs, excitation guerrière du Boulangisme, crise du capitalisme, éveil de la classe ouvrière et réponse par le massacre de Fourmies), l’idée de patrie liée à l’idée de guerre, ‘nécessité utile et profitable à la vie des peuples’ (suivant la ligue des Patriotes) … Les cartes scolaires voilées de noir à l’Est, thèmes d’examen sur la reconquête  … ‘Je hais’ s’écrit Déroulède, le ‘sonneur de clairon’ (certainement un des responsables de la boucherie qui allait venir) … Le patriotisme de la troisième République, pseudo-religion de la haine … Idolâtrie de l’Armée (alors abrutissante à l’extrême) … Chants guerriers dans les écoles … Manuels revanchards … ‘Si l’écolier ne devient pas un citoyen pénétré de ses devoirs et un soldat qui aime son fusil, l’instituteur aura perdu son temps‘ (Ernest Lavisse, l’historien régnant sur les manuels scolaires d’histoire) … Les ‘bataillons scolaires’ de Paul Bert soutenus par la ligue de l’enseignement (les gamins défilant en pompon rouge, chantant ‘Vous avez pris l’Alsace et la Lorraine, mais notre cœur vous ne l’aurez jamais…’) … Délires verbaux … Jalousie (soigneusement tue), des succès allemands (industrie, discipline, organisation et surtout philosophie, Schopenhauer, Nietzsche…)

« Ces coins de terre d’au-delà les Vosges, sont-ils donc devenus si malheureux ? Les aurait-on fait changer de langue, de mœurs … Ont-ils subi un service militaire plus long, une administration plus pointilleuse, des fonctionnaires plus rogues, des impôts plus lourds, un gouvernement moins digne… N’a-t-elle pas assez duré la plaisanterie des deux petites sœurs esclaves, agenouillées dans leurs crêpes au pied d’un poteau frontière, pleurant comme des génisses. Avant comme après, elles mangent leurs rôtis à la gelée de groseilles…  elles font l’amour et font des enfants … L’Allemagne a enlevé deux provinces à la France, qui elle-même les avait antérieurement chipées : Vous voulez les reprendre ? Bien. En ce cas partons pour la frontière. Vous ne bougez pas ? Alors foutez-nous la paix … Jadis, en de permanentes guerres, avec des armées composées de soldats de métier, on se trouvait vainqueur sans vanité, vaincu sans rancune. La défaite n’avait pas cette conséquence : une nation pleurnichant et hihihant pendant vingt ans, telle une éternelle fillette … qui a laissé tomber sur le bon côté sa tartine de confiture … Jadis, au lendemain de la paix, les sujets des deux pays trafiquaient ensemble sans amertume, se rencontraient, et les officiers des deux armées buvaient à la même table. Pourquoi ce métier d’officier, noble ici, deviendrait-il, là, infâme ? Ce désintéressement supérieur, la France l’éprouva, tant qu’elle fut une nation spirituelle et de haute allure. Les français ayant perdu, souriants, disaient : ‘Messieurs, nous vous revaudront ça’, puis parlaient d’autre chose. Serions-nous devenus des brutes rancunières, douées de cervelles éléphantines … Nous sommes la civilisation, les Allemands sont la barbarie, Oh ! »

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