560,1 – Personnes signifiantes, Maîtres

– L’ancienne expression pour désigner ceux qui tenaient ce rôle était Maîtres. Il est bien évident qu’aujourd’hui bien rares sont ceux qui consentiraient à se reconnaître des maîtres en quoi que ce soit, d’où le changement de terme. L’égalitarisme ne veut pas voir dépasser une tête, il n’accepte qu’un monde infiniment plat, une morne plaine.

– Plus la nuit est noire, plus les étoiles sont brillantes. Mais encore faut-il qu’elles ne brillent qu’avec discrétion. On trouve, on découvre, un vrai maître ; il ne s’affiche pas. Il y a de faux maîtres ; ceux-ci sont beaucoup moins cachés (lire la presse officielle, regarder la télévision).

– Les vrais maîtres sont d’autant plus cachés et difficiles à trouver que nos sociétés prétendument égalitaires – soit, où il n’y a plus personne à admirer, plus de modèles reconnus, plus d’aristocratie (au sens noble qu’avait ce terme) – ne peuvent que verser dans l’adulation temporaire de faux maîtres, de modèles et d’idéaux grotesques, aussi changeants que bidons, issus de l’envie généralisé de tous, de l’arrivisme forcené de certains promus par l’hystérie médiatique et encensés par la crédulité des gogos.

– Jadis, l’élite servait. Aujourd’hui, ceux que les média encensent comme tels se servent.

– Malgré l’absence de citations de Hermann Hesse dans cette rubrique, il pourrait en être l’auteur de référence : Demian, Narcisse et Goldmund, Siddartha…

– Seul, isolé, coupé d’avis externes indépendants, émanant rarement de proches (au sens famille), on peut vivre des décennies à côté de ses pompes, dans le déni de réalité par exemple. Il faut disposer à proximité de personnages (qui peuvent être de simples amis) suffisamment lucides, amicaux et courageux pour nous montrer dans nos attitudes, conduites, ce que nous ne verrions jamais de nous-mêmes, ou plutôt ce que nous ne voulons pas voir.

– « Le disciple doit venir au maître et non le maître au disciple. » (?)

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« Ceux qui sont appelés doivent réellement venir de l’intérieur (de leur propre qualité). Autrement ils ne pourraient indiquer à personne le chemin à suivre. » (Père Hans Urs Von  Balthasar)    

« Il faut que lui grandisse et que moi je décroisse. » (saint Jean Baptiste) – Telle est la fonction d’un vrai maître.

« Les disciples font les maîtres, et comme personne ne veut plus être disciple, il n’y a plus de maître. » (Olivier Bardolle)

« Il y a des esprits qui nous montrent le chemin, d’autres qui nous aident à le suivre. »(Anne Barratin)

« Avaient-ils senti qu’ils avaient charge d’âme ? Avaient-ils vu la périlleuse gravité de leur acte ? A ces déracinés ils ne surent pas offrir un bon terrain de ‘replantement’. Ne sachant s’ils voulaient en faire des citoyens de l’humanité, ou des Français de France, ils les tirèrent de leurs maisons séculières, bien conditionnés, et ne s’en occupèrent pas davantage, ayant ainsi travaillé pour faire de jeunes bêtes sans tanières. De leur ordre naturel, peut-être humble, mais enfin social, ils sont passés à l’anarchie, à un désordre mortel. » (Maurice Barrès – Les déracinés – à propos du personnage de l’enseignant de Nancy) – Mais on peut étendre à tant de maîtres ou de prétendus maîtres.

« Aller au bout de ses possibilités, c’est le contraire de savoir prendre fin. Investir ses propres imites, c’est ne plus disposer de la fin … Or c’est l’idéal qui est partout proposé aujourd’hui à travers les techniques de maximalisation de soi-même, de chantage à la performance … Or, qu’est-ce que c’est que cette histoire d’aller au bout de soi-même, d’exploiter toutes ses possibilités, d’atteindre à la limite ? C’est un fantasme de mort qui ne laisse le choix qu’entre la chute ou l’effondrement. C’est une stratégie de pauvres, de ceux qui ont si peu de moyens qu’ils sont forcés de les exploiter à fond. Vis-à-vis de soi-même, c’est une politique d’exploiteur, qu’on ne supporterait jamais de qui que ce soit d’autre. C’est une culture de la servitude, moins la présence de l’autre, puisque chacun se substitue à l’autre dans le rôle d’oppresseur. C’est le comble de la servitude volontaire … L’histoire de l’homme qui se promène sous la pluie avec son parapluie sous le bras. Pourquoi ne l’ouvre-t-il pas ? ‘Parce que je n’aime pas  me sentir au bout de mes possibilités’. Aller au bout de ses possibilités, c’est le contresens absolu. » (Jean Baudrillard)

« De nombreux maîtres, dans nos écoles, sont convaincus que leur rôle n’est pas seulement ‘d’enseigner’, d’aider les élèves à acquérir les compétences et les savoirs  … Ils considèrent, en toute bonne conscience que leur rôle est aussi un rôle ‘d’éducateurs’, d’aider les jeunes sur d’autres plans qui ne peuvent être que les plans moral, culturel et idéologique, de leur faire acquérir certains modes de jugement et certains modèles de pensée… » (Jean-Léon Beauvois) –  Il ne s’agit même pas de maîtres au sens réducteur d’enseignants, mais tout simplement d’hypocrites manipulateurs bornés.  

« Il devint pour moi le maître que je n’avais pas eu jusque là. J’ignorais même le sens de ce mot, et qu’il exprime un rapport de fait, plus qu’un jugement de valeur. » (Emmanuel Berl – parlant de Goethe)

« Je le regrette, car il est bon d’avoir des divinités, même si elles ne méritent pas ce titre. » (Emmanuel Berl – parlant de l’absence de maîtres dans sa vie)

« On l’appelait maître, et il méritait bien ce titre, car il était désormais incapable d’apprendre. » (Trisatn Bernard)

« Parfois quelqu’un vous donne à manger pour une vie entière. » (Christian Bobin)

« Un gourou mondain … débitant d’aimables fadaises … calibrées aux goûts du public européen et américain …  lui-même … succombant à son succès avec une jubilation quasi enfantine, avide de toujours plus de publicité, d’estrades, d’entretiens … Inventeur d’un discours caméléon adaptable à n’importe quel auditoire … Prophète cabotin … Nous en avons fait un histrion à notre image … Ce champion de l’idéal monastique est l’objet d’un culte qui frise l’idolâtrie, surtout chez ces disciples occidentaux, ces ardents pourfendeurs de l’obscurantisme judéo-chrétien, qui perdent face à lui tout sens critique, toute distance, se prosternent et s’extasient sans retenue. » (Pascal Bruckner – sur le dalaï-lama)

« Plus l’univers de celui qui l’assujettissait était riche, plus il enrichira son propre univers en le débarrassant de l’autre. » (Elias Canetti) – Quitter ses maîtres.

« Ce que les hommes veulent, ce qu’ils désirent, ce qu’ils espèrent, c’est d’avoir des ‘maîtres admirables’. » (Jean Cau)

« Sans mythes, sans maîtres. Pudiquement on dit ‘sans idéal’ ou sans ‘grand dessein’. »  (Jean Cau) 

« Le Maître et le Héros sont devenus, à nos yeux, des hommes dangereux, et nous souhaitons, par bassesse et démission être des esclaves endormis aux traits singuliers effacés par une générale ressemblance. » (Jean Cau)

« S’il est un mot maudit, en ces jours frivoles où notre civilisation s’infantilise, c’est bien celui de ’Maître’. » (Jean Cau)

« Il est dans l’ordre des choses que le disciple tue ou trahisse son maître. L’un et l’autre d’emblée doivent le savoir. La vraie fidélité est là. » (Bruno de Cessole) – L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident)

« Inévitablement un jour devait venir où vous vous poseriez ces questions : mon maître est-il fidèle à ses principes ? Le maître que j’ai choisi est-il digne de ma ferveur … N’est-il pas un pitoyable imposteur ? … Le moment où le disciple réclame des comptes au maître. » (Bruno de Cessole)

« Le doigt montrait la lune, le sot regardait le doigt. » (Confucius)

 ‘Les quatre choses dont le maître était exempt : il était sans idée (il n’en privilégie ni n’en exclut aucune, sans vision préconçue), sans nécessité (aucune ne prédétermine sa conduite, ne le codifie par avance, pas de ‘il faut’, sans principes), sans position (sa conduite évolue avec le réel qui ne cesse de se transformer) et sans moi (rien qui puisse particulariser sa personnalité, sur lui rien à dire, rien à louer, il est sans caractère et sans qualité). » (tiré de Confucius – cité par François Jullien – à propos de la sagesse)

« Tu es mon maître et mon auteur tu es ;

« Tu es celui, seul, de qui j’ai pu prendre

« Le noble style auquel je dois l’honneur. » (Dante)

« Les maîtres à penser d‘antan avaient une production (et un savoir, une sagesse, une autorité, une bienveillance..), les nouveaux ont des émissions (de radio, de télévision…). » (Régis Debray)

« Lointain pour marquer sa différence et proche pour marquer sa compréhension, capable de hauteur et d’intuition. Il transmet son savoir, ensemble de connaissances sèches et pour ainsi dire inhumaines, par l’intermédiaire de qualités humaines auxquelles le savoir n’a point part. » (Chantal Delsol – sur le bon pédagogue)

« Dans l’effet ‘gourou’, l’obscurité, au lieu d’être diagnostiquée comme une forme défectueuse d’énonciation, est parfois considérée comme un signe de profondeur allant jusqu’à inspirer du respect. Au lieu de s’abstenir de ‘porter un jugement sur ce qu’ils ne comprennent pas’, certains lecteurs de textes obscurs, au contraire, ‘jugent profond ce qui leur échappe’ (Dan Sperber) … Phénomène particulièrement prononcé avec des ‘maîtres à penser réputés difficiles à interpréter’, tels Sartre, Lacan ou Derrida … Primauté de l’autorité attribuée à la source de l’énoncé ou plutôt à la réputation de cette autorité … L’autorité inspire la confiance et la confiance fait l’autorité … Pour le lecteur, le fait qu’un propos ou un texte requiert un surcroît d’effort fait anticiper un surcroît d’effet …  Aussi l’action du ‘biais de confirmation’  (Voir 015,1  ou 155,1 avec Gérald Bronner) suivant lequel les hommes prêtent attention aux événements quand ils remplissent leur attente ; Quand nous croyons que des textes (ou des propos) doivent être pertinents, nous devenons sensibles à tout ce qui viendra confirmer cette présomption de pertinence … S’intéresser à ce qui est intéressant est très différent de s’intéresser à ce qui est vrai … Sélection et élimination des idées ne sont plus fondées sur leur valeur intrinsèque ou épistémique … mais sur leur capacité à provoquer et à faire débat (Buzz). » (Sebastian Dieguez)

« Pour l’auteur, choisir l’obscurité permet de signaler que ce que l’on cherche à dire est profond … Un auteur peut devenir réputé pour son obscurité, plutôt que d’être conspué pour son incapacité à se faire comprendre … De nombreux textes obscurs et leurs auteurs en viennent à être surestimés, non pas en dépit de leur obscurité, mais au contraire grâce à elle. » (Sebastian Dieguez)

« Je sens maintenant que les paroles de Goethe m’ont rendu plus sage de deux ans … je sais reconnaître ce que signifie la chance de rencontrer un vrai maître. » (Eckermann) – Pour d’autres, ce n’est pas deux ans de gagné, mais tout un reste de vie !

« Il y a dans la foule des hommes qu’on ne distingue pas et qui sont de prodigieux messagers, sans qu’ils le sachent eux-mêmes. » (Saint-Exupéry)

« Le monde a perdu ses chemins. Nous ne parcourons plus les chemins … Nous n’allons plus au-devant des événements, on nous les apporte … Il n’y a plus de place pour le médiateur ou l’intercesseur de l’universel dans le nouveau dispositif de l’information et de la communication planétaire. Le maître qui nourrissait jadis ’une faim plus essentielle encore à l’enfant qu’à l’homme qui est la faim de découvertes’ se heurte désormais à l’indifférence railleuse ou à la somnolente digestion du télé-regard. Ses élèves ne sont plus affamés ; ils sont repus d’images-chocs, gavés de succédanés et de fantômes … C’était l’homme qui allait au monde (et il n’y allait pas seul), maintenant c’est le monde qui vient à l’homme. » (Alain Finkielkraut – commentant Le premier homme d’Albert Camus)

« Il y a des hommes n’ayant pour mission parmi les autres que de servir d’intermédiaires ; on les franchit comme des ponts, et l’on va plus loin. » (Flaubert)

« Ne prenez pas sujet de joie de ce que les esprits vous sont soumis. » (saint François d’Assise, aux prédicateurs de l’Ordre)

« Le maître qui marche parmi ses disciples, à l’ombre du temple, ne donne pas de sa sagesse, mais plutôt de sa foi et de sa capacité d’amour. S’il est vraiment sage, il ne vous invite pas à entrer dans la demeure de sa sagesse. Il vous conduit jusqu’au seuil de votre esprit. » (Khalil Gibran)

« Ne crois pas que ta vérité puisse être trouvée par quelque autre. » (André Gide) – Oui, mais l’autre peut montrer la voie qui y mène.

« Un bon maître a ce souci constant ; enseigner à se passer de lui. » (André Gide)

 « On n’apprend que de celui qu’on aime. » (Goethe) – Tel d’un vrai maître.

« Nous avons raison d’appeler nos maîtres ceux dont nous apprenons toujours. Mais tous ceux dont nous apprenons ne méritent pas ce titre. » (Goethe)

« Le véritable disciple apprend à connaître le connu par l’inconnu, et se rapproche ainsi du vrai maître. » (Goethe)

« Ce n’est pas moi, c’est le Logos qu’il est sage d’écouter. » (Héraclite)

« Il y a des hommes qui sont sources. » (Victor Hugo)

– « De même que plus on se regarde de près et moins on se voit ; l’on devient presbyte dès qu’on s’observe ; il est nécessaire de se placer à un certain point de vue pour discerner les objets, car lorsqu’ils sont très rapprochés, ils deviennent aussi confus que s’ils étaient loin. » (Joris-Karl Huysmans – En route – sur la nécessité du confesseur) – On peut étendre au domaine profane.

« Le voisinage du bon maître fait éclater à notre esprit ce qui est notre volonté profonde et nous rend capables d’être nous-mêmes … Nous pressentons en elle (dans l’image du modèle) ce dont nous sommes capables. » (Ernst Jünger)

« ‘Laissez-nous vous déformer un peu, maître et nous vous aimerons.’ Mais vient le moment où le maître refuse d’être aimé et préfère être détesté et compris. » (Milan Kundera)

« Steiner définit le ‘maître’ comme celui dont même l’ironie vous donne une impression d’amour. » (Cécile Ladjali)

« Le plus grand bien que nous pouvons faire aux autres hommes n’est pas de leur communiquer notre richesse, mais de leur découvrir la leur. » (Louis Lavelle)

« Dans notre monde, c’est le savoir qui fait fonction de boussole, et ce qui est ainsi promu, c’est une modalité nouvelle de lien social qui substitue au rapport maître-sujet, un rapport savoir (acéphale)-sujet … Les effets du marquage du social par la religion se constatait dans l’organisation monocentrique et verticale de la société. En contrepoint, le lien social, induit par le développement de la science, promotionnera une organisation pluricentrique et horizontale du lien social … Tout se passe comme si notre social reconnaissait aux énoncés de la science la qualité de tiers, mais ce sont des énoncés d’où la dimension de l’énonciation a disparu  … La prétention totalisante de la science qui, sans pour autant être d’office totalitaire, porte néanmoins en elle la menace du totalitarisme … Par totalitarisme pragmatique, il s’agit d’entendre l’autonomie prise par un système organisé autour d’une logique qui prétend rendre compte rationnellement de tout, à tel point qu’il en viendrait –sans le vouloir de manière délibérée mais sans non plus vouloir le savoir – à ne plus laisser sa place au sujet.» (Jean-Pierre Lebrun – sur le rôle de la science et la société sans Père) – Pour expliquer ce qui peut apparaître comme contradictoire, je ne peux que renvoyer au livre de l’auteur, Un monde sans limite.  

 « Qu’avez-vous fait de vous depuis trente ans ? … Ce spectacle permanent donné par quelques-uns sur les tréteaux, à quoi rime-t-il ? Est-il suffisant de l’imputer à la puissance des média, au jeu des réseaux d’influence, du copinage institué et de la corruption rampante ? Pourquoi aucune pensée apparemment nouvelle ne se présente-t-elle ? » (Dominique Lecourt –  Les piètres penseurs) – La raison en est simple. La doxa qui permet au groupuscule médiatico-politique de dominer des millions de gens l’interdit, par tous les moyens, car toute pensée réellement nouvelle abattrait cette domination.

« Les hommes se détournent instinctivement de celui qu’ils sentent n’être pas pour eux porteur de lumière. » (cardinal Henri de Lubac) – Et, à l’inverse, se rapprochent-ils de celui…

« Est un maître celui qui n’a pas programmé de l’être … Il ne transmet pas une vérité philosophique ou théologique, mais offre l’exemple vivant de la démarche à adopter pour la chercher, il enseigne la clarté de la réflexion, la passion de la vérité, le respect pour les autres … Il ne cherche pas des adeptes, il ne veut pas former des copies de lui-même, mais bien des intelligences indépendantes capables de suivre leur propre voie … Il sait voir le juste chemin pour son élève, l’aider à le choisir et à le parcourir, sans trahir l’essence de son être ; ne pas pousser les autres sur des routes qu’ils ne sont pas en mesure de parcourir … Avoir de vrais maîtres est une grande chance, mais une chance qui se mérite aussi, car elle présuppose  qu’on sache les reconnaître et accepter leur aide. » (Claudio Magris)

« A l’école de Cicéron on n’apprend pas à être Cicéron mais à être soi-même. » (les maîtres de la Renaissance)

« Il faut être son maître pour devenir celui des autres. » (Robert Mallet)

« Tout le monde ne peut pas philosopher, l’essentiel, pour les hommes, est de se choisir un maître. » (Jacques Maritain)  – Ce n’est plus un problème depuis que l’on sait tout et que l’on est son seul (lamentable) maître.

« En rabattant la figure du maître comme sujet supposé savoir sur celle du maître comme oppresseur, on se donnait sous des apparences révolutionnaires, les moyens de détruire toute transmission du savoir critique. » (Jean-Claude Michéa) – L’enseignement de l’ignorance) – Et c’était bien le but poursuivi par la fabrique des laquais.

« L’admiration d’un maître pour un élève est rarement profitable. » (Sten Nadolny)

« Les aigles foncent tout droit. » (Nietzsche)

« On paie mal un maître en ne restant que l’élève. » (Nietzsche – Zarathoustra)

« Il faut qu’un maître mette ses disciples en garde contre lui-même. » (Nietzsche)

« Il m’a un peu soulevé au-dessus de moi-même. C’est le plus beau et le plus grand service qu’un maître puisse rendre à son disciple. » (Jean d’Ormesson – parlant d’Emmanuel Berl)

« La France, pays de ‘collabos’ ? Et comment ! Germanophiles dans les années 30, soviétophiles dans les années 50, maophiles dans les années 70, islamophiles aujourd’hui : certaines de nos élites intellectuels ont si souvent succombé à la fascination totalitaire que ce serait un jeu d’enfants de le montrer. ‘Vous cherchez un maître, vous l’aurez’ a lancé Lacan à de jeunes maoïstes. » (Paul François Paoli) – Là, il ne s’agit que de mauvais maîtres pour apprentis laquais.

« Il y a des écoles, ce ne sont que des passages. Il y a des maîtres, ce ne sont que des relais. » (Louis Pauwels)

« Les leçons ne se donnent pas, elles se prennent. » (Cesare Pavese)

« Le rôle du maître est analogue à celui du jardinier qui sait que la plante ne peut se développer que par elle-même, mais qui l’entoure de toutes sortes de circonstances favorables. » (Jules Payot)

« Où sont donc les forces d’antan, les Anciens, les hommes, les guides et les gardiens ? Allez dans les cimetières, ils ne sont plus que des noms sur des tombes ! » (Fernando Pessoa) – Si, il en reste, mais ce ne sont ni les politiques ni les média qui vont aider à les trouver.

« C’est l’inférieur qui a besoin du supérieur, et non l’inverse … C’est celui qui a besoin d’être guidé qui frappe à la porte de celui qui sait guider… » (Platon) – Allez faire entendre cela aujourd’hui !

« ‘On appelle maîtres à penser des hommes très remarquables dans leur domaine, et que l’on prend au sérieux là où ils n’y connaissent rien’ … Nos consciences n’ont pas de territoire. Elles sont sans domaine fixe. Elles sont chez elles un peu partout. Elles ne connaissent ni la réserve ni la modestie. Très rarement, vous les entendrez dire ‘Je ne sais pas’. Les intellectuels sont capables de parler de tout. » (Ivan Rioufol – citant Raymond Aron) – Encore du temps de Raymond Aron, ne faisons-t-on appel qu’à des hommes relativement remarquables au moins dans un domaine et non aux grossiers pantins médiatiques.

« Rien ne pousse à l’ombre des grands arbres. » (Auguste Rodin – sur les maîtres et disciples – cité par Jean-Edern Hallier) 

« Détachée de son écoute charnelle, la parole du maître ne possède plus la même portée. » (Pierre Sansot) – De sa présence physique.

Quelques caractéristiques de la notion de Modèle développée par Max Scheler peuvent s’appliquer aux Maîtres ou aux Personnes signifiantes : « L’influence exercée par les modèles est obscure et mystérieuse. Le modèle se cache … Celui qui cherche le moins à exercer une influence est celui qui exerce la plus grande influence … Celle-ci est d’autant plus profonde que l’homme qui la subit a une conscience moins nette de sa nature et surtout de son origine … Le modèle implique toujours une idée de valeur … Est impliqué d’abord le concept de la personne et ensuite celui des valeurs fondamentales  … Le modèle exige (pour être tel) une manière d’être, un état de l’âme … qu’existe une union affective charismatique … Valeur incarnée dans une personne, figure idéale … l’être, la vie, les actes (du disciple) se règlent, consciemment ou inconsciemment, sur elle … Nous ne choisissons pas ces personnalités, elles s’imposent à nous, s’emparent de nous et nous attirent à elles avant même que nous ayons pu les choisir … Nous nous prononçons sur la personne dans sa totalité indivise … nous éprouvons certaines sympathies ou, au contraire, certaines indifférences que nous sommes incapables de nous expliquer à nous-mêmes … La confiance que nous mettons en certaines personnes a pour appui la personne considérée dans sa totalité, du fait que nous avons d’elle une connaissance exhaustive acquise non seulement du dehors mais du dedans … grâce à un déversement de nous même en elle et à une communion réciproque des actes du moi intime (forme la plus élevée, la plus pure et la plus spirituelle de l’influence d’un modèle). »

« C’est vous ou moi. » (George Steiner – rappelant la phrase maîtresse bien oubliée de toute éducation) – Maintenant ce serait, c’est « C’est vous, moi je disparais, faites comme si je n’existais pas. » (ce qui d’ailleurs est rigoureusement exact)

« Scientisme, féminisme, démocratie de masse et médias. Les leçons des maîtres peuvent-elle survivre à l’offensive ? » (George Steiner) – Au degré de stupidité enflée où est parvenue notre société, la réponse est évidemment non. Les rares maîtres d’aujourd’hui ne reçoivent qu’insultes, crachats et cailloux des barbares des média et des associations haineuses.

« Les rares auteurs dont le témoignage donne d’emblée l’impression de l’irrécusable : Marc-Aurèle, Pascal, Simone Weil. Ce sont des maîtres à vivre, non à penser. Ils ne nous apprennent rien que nous ne sachions déjà : ils font pénétrer en nous le mystère de l’évidence. Ils n’élucident pas les problèmes, ils les transcendent ; ils nous dénouent de l’intérieur ; il tombe d’eux je ne sais quelle ‘absolution’ universelle qui les dispense d’apporter des ‘solutions’. » (Gustave Thibon)

« Suis-moi. Tu me dépasseras si tu me suis bien. » (Gustave Thibon)

« Ce qu’on peut donner de meilleur aux autres, c’est de les révéler à eux-mêmes. » (Gustave Thibon)

« Les maîtres sont ceux qui nous montrent ce qui est possible dans l’ordre de l’impossible. » (Paul Valéry)

« Ce qui apparaît le plus nettement dans une œuvre de maître, c’est la volonté, le parti pris. Pas de flottement entre les modes d’exécution, pas d’incertitude sur le but. » (Paul Valéry)

« Piètre disciple, qui ne dépasse pas son maître. » Léonard de Vinci)

« Les étoiles n’apparaissent que dans la nuit – Plus la nuit est noire, plus les étoiles sont brillantes» (proverbe – relation avec l’état dépressif)

« Quand l’élève est prêt arrive le maître. » (proverbe bouddhiste)

« Qui suit tout le monde fait mal ; qui ne suit personne fait pire. » (proverbe)    

« Les deux voies, celle des poètes et celle des savants, conduisent au même but, une meilleure compréhension de l’homme et du monde, et une plus grande sagesse. » (?)

« Platon disait qu’il était bon que les individus ne possédant pas de maître intérieur en trouvassent au moins un en dehors d’eux-mêmes. » (?)

« Lorsque les maîtres négligent l’art de se laisser eux-mêmes instruire, ils ne sauraient être de vrais maîtres. » (?)

« On rencontre parfois des êtres qui donnent un sens à la vie. » (?)

Ci-dessous, extraits simplifiés et remaniés de l’ouvrage de Roland Gori et Pierre Le Coz, L’empire des coachs, une nouvelle forme de contrôle social .

Non pas que je considère les coachs comme des personnes signifiantes ni, encore plus, comme des maîtres, mais j’ai trouvé cette rubrique comme la plus appropriée au sujet.

« Le coaching  est le nom d’un rituel de grand frère, rituel d’initiation sociale au monde de l’autocontrôle qui, sous prétexte de psychothérapie d’un malaise personnel, vise à accroître le contrôle d’autrui jusques et y compris dans les replis les plus obscurs de l’intime. »

« Nouvelle forme de contrôle social, le coaching nous apprend à intérioriser les impératifs de performance et de compétitivité, il nous exhorte à augmenter notre rentabilité comportementale … Sous prétexte d’épanouissement personnel, il vise avant tout à normaliser les sujets et à anéantir tout capacité d’esprit critique … Valorisation du changement ainsi que du potentiel humain de s’y adapter … Au-delà du monde de l’entreprise, c’est la faillite des instances dispensatrices de sens (la religion, la patrie, la famille, la morale, le parti, le sens de l’histoire, etc.) qui expose nos contemporains à de nouvelles formes de servitude … Si le manque à être revêt aujourd’hui les oripeaux du coaching, c’est parce que nous vivons le déclin du Père céleste et de ses avatars séculiers … L’aspect ‘développement personnel’ lui donne une tonalité philosophique … L’objectif individuel de réalisation de soi rejoint l’intérêt collectif, rationalise le credo de l’économie libérale … Chaque individu est une ‘micro entreprise’, un ‘entrepreneur de lui-même’ … Forme de postlibéralisme où les clivages traditionnels privé/public, existentiel/professionnel, vie intime/appartenance sociale tendent à s’effriter dans une indétermination générale, brouillage des repères entre l’espace intime et la sphère des intérêts collectifs caractéristique de notre culture néolibéral.e … ‘Placer ce qui subsiste de sentiments privés sous le contrôle de la société’ (Adorno, Horkheimer) … Il doit s’agir (entre le coach et le coaché) d’une forme de ’partenariat’ et non d’une nouvelle relation dissymétrique … Les coachs, nouveaux ‘doudous’ de la compétition sportive (et pas seulement sportive)… On ne soigne pas, on met en forme … Au-delà des bénéfices … il importe de remarquer que le coaching participe à une civilisation des mœurs doublée d’une médicalisation de l’existence … corrélatif d’une nouvelle pratique de normalisation sanitaire et sociale … normalisation des styles de vie … L’intériorisation des normes produisant des autocontraintes en série qui déterminent l’individu soit comme segment de population sous contrôle soit comme un exemplaire de l’espèce humaine néolibérale, autonome et éclairée …  Le sujet doit agir comme de sa propre initiative, dans son intérêt personnel, en se réalisant et en affirmant sa liberté … Dans ce contexte, le déprimé serait un homme en panne qui souffrirait moins de la persécution de son surmoi que de son inaptitude à atteindre les idéaux que lui-même et son environnement, en particulier l’entreprise, auraient prédéfinis. …Le coaching permet un refoulement des manifestations subjectives considérées comme socialement indésirables, tout ce qui est improductif, économiquement inexploitable est chargé d’un coefficient de gêne, d’angoisse, de culpabilité, d’inadaptation (que le sujet, même seul, évitera de lui-même), sorte de cahier des charges des droits et obligations morales … De même que la nature est mise en demeure de livrer ses énergies, les hommes sont mis en demeure de mobiliser leurs ressources … ‘Toutes choses vont-elles être prises dans les pinces de la planification et du calcul, de l’organisation et de l’automatisation’ (Martin Heidegger) … Interprétation  rabougrie de l’homme, qui dissout son être dans une collection de comportements stéréotypés produits par un cerveau programmable et déprogrammable à volonté. »

Ci-dessous extraits d’un livre pertinent de Roger-Pol Droit, Votre vie sera parfaite, Gourous et Charlatans. D’abord consignes au gourou, ensuite considérations générales sur le développement personnel et ses grands prêtres. Il s’agit de faisans, qui n’ont rien à voir avec des personnes réellement signifiantes, avec des maîtres remarquables et réellement consistants.

« La bêtise est sans fond, l’étendue de la crédulité est dépourvue de bornes. Inévitable, elle aussi, et infinie … L’homme vit sous la tyrannie de deux grandes passions, l’espoir et la peur … Les dix commandements du coach moderne : – Tu ne soigneras pas, tu développeras (les clients ne sont pas des malades) – Tu ne discuteras pas, tu commanderas ( les clients viennent chercher de l’autorité) – Tu ne restreindras pas, tu élargiras (prendre en charge la vie tout entière, se mêler de tout) – Tu ne t’occuperas que du présent (ici et maintenant) – Tu élimineras tout ce qui est négatif (peur, souffrance, haine, frustration, jalousie, ressentiment, culpabilité, remords, scrupules, doutes, hésitations…) – Tu vanteras les capacités infinies de tes clients (leur potentiel est immense) – Tu gommeras toutes les contradictions (les clients préfèreront toujours que tu aies raison) – Tu seras toujours le meilleur (c’est le fondement du pouvoir) – Tu rendras tes clients meilleurs (ils vivront plus, mieux et heureux) – Tu te feras payer le plus cher possible (ce que tu donneras à tes clients n’a pas de prix ; un geste gratuit une fois sur cent pour faire constater que ce n’est pas l’appât du gain qui motive) … Cette toute dernière leçon a été parfaitement retenue par nos élites supérieures du type Bill Gates … Transformer toutes les pensées en pensées positives, efficaces, dynamiques, puissantes et victorieuses, capables de rendre le monde différent, il suffit au client de se reprogrammer, de supprimer tout ce qui est négatif … Contrairement à ce que disait Descartes, ‘changer ses désirs c’est changer l’ordre du monde’, il n’y a pas de différence entre notre mental et la réalité. Ce que nous pensons détermine le monde où nous vivons … Aller toujours plus loin. Toujours défaire les codes … De la part du client, soumission, exécution sans comprendre, obéissance aveugle font partie du cheminement vers la maturation, l’éveil et la liberté … Ce crépuscule de la volonté leur rend impossible de se gouverner eux-mêmes, les porte à être toujours commandés par un autre, qu’ils se donnent l’illusion de choisir. » (Roger-Pol Droit)

« On vous donne à présent des conseils pour tout. Plus un seul aspect de l’existence ne demeure sans experts, gourous et autres coachs, tous prêts à prendre en main votre vie … Le développement personnel, avec l’immense diversité des méthodes, des livres, des sites web, des coachs qu’il engendre, est destiné à tourner à vide. Il produit des conseils que personne ne va pratiquer, des mutations de l’existence que nul ne vivra, du bonheur pour toujours que personne jamais n’atteindra. Aucune importance. Car il importe uniquement qu’on se berce indéfiniment de cette illusion : on possède le bonheur, puisqu’on vient d’acheter la recette … Il est même souhaitable que personne n’applique jamais aucune de ces méthodes pour qu’il soit indispensable d’en proposer toujours de nouvelles (et que leur vacuité ne puisse pas ainsi être démontrée) … Le cœur du dispositif repose sur une démission de soi, avec remise de tous les pouvoirs entre les mains du coach … Un point distingue de manière radicale, le couple ‘maître-disciple’ du couple ‘coach-client’ ; le coach n’enseigne rien. Il ne transmet pas un savoir. Il ne guide pas un progrès spirituel dont les étapes sont repérées, balisées par toute une tradition. Le coach… coach, il décide et dirige. Son objectif n’est pas que son client accède à son tour au statut de coach … L’imposition de l’autorité étant devenue presque inexistante socialement, les individus-souverains finissent par rechercher l’autorité par eux-mêmes, et croient décider de s’y soumettre de leur propre chef, au nom du rêve d’une liberté à venir … L’élimination fantasmatique du négatif est liée à la suppression des limites … Ce qui est particulier, dans le nouveau paradis des coachs, est que cet inhumain désirable n’est plus collectif, ni religieux, ni situé dans un au-delà historique ou cosmique. » (Roger-Pol Droit – considérations éparses sur les gourous et autre charlatans)

– On compromet une carrière sur une erreur de comportement d’une heure, de quelques jours… j’en aurais des exemples privés ; un seul, public mais exemplaire.

Monsieur Nicolas Sarkozy s’est « cramé » en une semaine en allant festoyer au Fouquet et en partant en vacances sur un yacht le lendemain de son élection. Les journalistes, quasi tous gauchistes qui le haïssent, tout en faisant discrètement bien pire, ne l’ont pas loupé et ont entamé un hallali qui a duré cinq ans sur le même thème aussi médiocre que porteur.

Lui ne pouvait plus rien faire, on offrait chaque matin un magnifique bouc émissaire à la meute des bobos, à l’opinion publique toujours servile qui demande toujours qu’on lui offre du sang.

– A retenir : il n’y a eu personne pour lui dire alors : « Nicolas, tu es à côté de tes pompes » ; ou alors, il n’a pas su écouter. Cela eût supposé une vieille amitié solide, externe à son milieu, étrangère à tout intérêt, et ‘qui en ait’ (les  ‘cathos’ trouvent parfois cela dans ce qu’on appelle un directeur spirituel, lequel peut ne pas se limiter à ce domaine).

Nul n’est à l’abri d’égarements existentiels provisoires. Veillons à avoir toujours dans notre tiroir quelqu’un de ce calibre (rares sont-ils), et écoutons-le, quitte à ne pas le suivre.

Ce genre de relation – la plus payante – se mérite. Il n’y a rien pour rien.

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