290,2 – Personne, Individu, Personnalité, Caractère – L’homme moderne

– L’individu, simple élément indivisible, est supposé libre, autosuffisant, individualisé, rationnel, pure émanation de l’irremplaçable soi-même originaire et intouchable ; il est le personnage rêvé de tout totalitarisme, dont le libéralisme économique.

– La personne, elle, évoque la qualité d’humanité, la notion d’échange avec autrui, celle de participation à un Tout, elle s’inscrit dans un ensemble. « L’individu a une fonction dans la société, la personne joue des rôles (suivant ses diverses participations). » (Michel Maffesoli)

– N’en déplaise aux ridicules jeunots qui se qualifient de citoyens du monde, nous sommes le produit, non seulement de tout ce qui constitue notre hérédité, mais aussi de ce que les Allemands appellent : ortgeist et zeitgeist, l’esprit du lieu et l’esprit du temps. Ce pourquoi, entre autres, les jugements que nous portons sur nos ancêtres sont insupportables de prétention.

– Pas étonnant que nous nous sentions compliqués. Chacun d’entre nous est le produit de milliards de personnes. Sans remonter au néolithique, ni même à l’Antiquité, lors des dernières croisades et de Saint Louis, il y a seulement presque huit cent ans les ancêtres de chacun d’entre nous approchent les huit milliards (soit à peine plus que le total des habitants actuels de notre planète, qui déjà n’en peut plus !). Suite des puissances de 2 sur 32 générations (4 par siècle, ce qui, au moins jadis, était la norme) et somme multipliée par 2. Que de gênes ! Même si la plupart sont bien amortis.

« D’où parlez-vous ? », assénait-on pendant les années du soupçon systématique à ceux qui prétendaient défendre une thèse non inspirée du gauchisme le plus étroit, leur refusant ainsi la qualité de sujet libre et autonome, pour ramener leurs dires et leur opinion au simple effet de déterminations sociales ou de milieux, ou à quelque vulgaire déterminisme historique. « La question totalitaire par excellence. D’où parles-tu ? C’est-à-dire, qui, quand tu crois t’exprimer, parle en toi ? » (Alain Finkielkraut)

– L’homme moderne qui prétend se faire tout seul rappelle l’histoire absurde de l’auto-engendrement, dont la figure du baron de Münchausen tirant sur la tige de ses bottes pour s’extraire d’un marais offre le symbole dérisoire.

Nos quatre facettes : dimensions physique (corps), psychique (émotions), intellectuelle (pensée), spirituelle (absolu).

-Les caractères s’effacent au profit des épateurs. » (Louis Ferdinand Céline)

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« Mon seul regret dans la vie c’est de ne pas être quelqu’un d’autre. » (Woody Allen)

« Toutes les fois que les occasions de la vie vous livrent entièrement un caractère, on doute qu’il existe un être entièrement normal. » (Henri-Frédéric Amiel)

« Un vrai homme est son propre père. »(Jean Anouih)

« Quel est celui que l’on prend pour moi ? » (Louis Aragon)

« Chaque être conçu par la recombinaison sexuelle est un accident génétique. Chaque individu est donc un pionnier, une aventure biologique. Il ne peut exister dans notre espèce un individu tout à fait pareil à nous … La diversité de nos commencements est complétée par la diversité de notre histoire, mais si le hasard décide de l’accident de nos origines, il n’y a rien de hasardeux dans les chemins que suivra notre vie … toute population (animale) se trouve en face d’un environnement approximativement identique, offrant approximativement les mêmes conditions, les mêmes risques, les mêmes chances … Le désordre rencontre l’ordre. » (Robert Ardrey)

« ‘Sois vraiment tel que tu veux paraître’. Adage qui signifie apparais toujours comme tu veux le faire aux autres, même s’il se trouve que tu es seul … Ainsi je ne me contente pas d’aller à contre-courant des qualités qui sont mon lot ; j’exerce un choix délibéré entre les conduites potentielles multiples que m’offre le monde. C’est de ce genre d’actions que se dégage ce qu’on appelle caractère ou personnalité, agrégat de nombreuses qualités … réunies en un tout compréhensible et identifiable. » (Hannah Arendt – citant Socrate)

« La personne, elle est la conjonction parfaite des trois niveaux de réalité dans le même individu, chacun a sa place que lui assigne la nature. La personne est à la fois et distinctement humaine, acculturée et elle-même, et elle donne à chacun de ces niveaux leur orientation naturelle, le spécifique pour viser l’universel, le culturel pour se guider dans la particularité, et l’idiosyncrasique pour s’engager dans la singularité … Chacun de ces niveaux se retrouve dans l’application que fait : la personne libre effectuant des choix délibérés droits – la personne rationnelle en appliquant sa capacité à résoudre des problèmes – la personne finalisée en poursuivant des fins – la personne faillible en cherchant à minimiser les coûts de la liberté. » (Jean Baechler) – Notre époque ne peut pas toucher (encore, avec la biogénétique !) au premier niveau de nature humaine, elle peut et n’hésite pas à massacrer le culturel et parallèlement à accentuer l’idiosyncrasique, la singularité, l’individualisme. Catastrophe assurée.

« C’est le propre de la modernité de niveler les caractères ; ‘tous un peu fous, tous un peu bizarres, tous un peu hypocrites, tous un peu libertins, tous un peu religieux, tous un peu tout mais personne qui soit beaucoup quelque chose’. » (Olivier Bardolle – citant le cinéaste Pietro Germi)

Olivier Bardolle distingue les « hommes-chiens et les hommes chats. » – Chacun en sait assez sur ces deux espèces pour qu’on puisse se dispenser d’explications.

« On a la voix de son cœur, les mains de sa vie, la bouche de son esprit ou de sa sottise. » (Anne Barratin)

« L’idée est liée à l’acte libre de l’homme qui devient ainsi un centre dramatique d’initiatives. C’est ce centre d’initiative que nous appelons une ‘personne’. » (Georges Bastide)

« Nous savons bien que pour être une ‘personne’, il faudrait que notre conscience fût autre chose qu’un grouillement de désirs. » (Georges Bastide)

« Vous avez jeté votre personnalité aux quatre vents, et maintenant vous avez de la peine à la rassembler et à la concentrer. » (Baudelaire – Paradis artificiels)

« Le premier discernement à la sortie de l’adolescence : trouver qui l’on est. Et être sûr de ce que l’on veut être. » (Alain de Benoist ?)

« Qu’il ne fasse point acception des personnes dans le monastère. Qu’aucun ne soit aimé de lui plus qu’un autre. » (règle de saint Benoît – sur le devoir de l’abbé)

« La personne n’est pas identifiable à l’individu. L’individu est une catégorie d’ordre naturel, biologique … La personne est, au contraire une catégorie non pas naturelle mais spirituelle, elle est l’œuvre de l’esprit s’emparant de la nature … La personne suppose l’existence du suprapersonnel. Point de personne s’il n’y a rien au-dessus d’elle … Catégorie axiologique, elle est la manifestation du sens de l’existence … Max Scheler définit la personne comme l’unité de nos actes et leur possibilité à la fois … Totalitaire, elle réunit en elle et l’esprit, et l’âme et le corps … Elle doit s’offrir à tous les souffles de la vie cosmique et sociale, se prêter à toutes les expériences, mais ne jamais se dissoudre dans l’univers ou dans la société … Elle possède une forme concrète, elle est un ‘visage’, or un visage est un tout et jamais une partie … La faculté de se poser librement des fins et l’indépendance des actes est ce qui constitue la personne … La personne est liée au visage … lequel se présente toujours comme quelque chose qui rompt et interrompt le monde objectivé … C’est grâce au visage que la personne entre en communion avec la personne … La lutte pour la personne est une lutte contre ‘l’égomanie’, contre la ‘folie de son moi’ … Elle n’est ni achevée, ni ‘donnée’, elle se fait, elle se crée elle-même … Point d’intersection de plusieurs mondes dans aucun où elle ne peut tenir en entier … elle n’appartient que partiellement à une société, à un Etat, à une confession et même à notre univers … Pour qu’elle trouve sa nature et sa vocation sociales, il faut que … elle soit soustraite à la pression du social, à l’action opprimante du général, du générique et du tout … Elle n’est nullement héréditaire … Il y a même quelque chose de pénible dans les ressemblances entre visages de même famille. » (Nicolas Berdiaeff – considérations éparses sur la personne)

« Ne devenez jamais une grande personne. » (Georges Bernanos)

« Mieux vaut un mauvais caractère que pas de caractère du tout. » (Georges Bernanos)

« Je n’ai besoin de personne, dit-on. – Donc, je suis Dieu. Il est remarquable que telle est la conclusion nécessaire de presque toute parole bourgeoise… » (Léon Bloy – Exégèse des lieux communs – 1, LXVIII)

« Un de ces hommes qui ont l’air d’être au ‘pluriel’, tant ils expriment l’ambiance, la collectivité, l’indivision. Il aurait pu dire, ‘Nous’, comme le pape… » (Léon Bloy)

« La rupture avec soi est le plus court chemin pour aller à soi. » (Christian Bobin)

« Si je jette la vue devant moi, quel espace infini où je ne suis pas ! Si je la retourne en arrière, quelle suite effroyable où je ne suis plus ! Et que j’occupe peu de place dans cet abîme immense du temps ! Je ne suis rien : un si petit intervalle n’est pas capable de me distinguer du néant ; on ne m’a envoyé que pour faire nombre ; encore n’avait-on que faire de moi, et la pièce n’en aurait pas été moins jouée, quand je serais demeuré derrière le théâtre. » (Bossuet – sermon sur la mort) – « Pour moi-même, je suis la plus importante personne au monde, bien que je n’oublie pas, sans même considérer l’Absolu, mais que du simple point de vue du sens commun, je ne suis d’aucune espèce d’importance. Cela n’aurait quasiment rien changé à l’univers si je n’avais jamais existé. » (Somerset Maugham)

« On s’imagine avoir le caractère de sa philosophie alors qu’on n’a le plus souvent que la philosophie de son caractère. » (Henri Boucher)

 « La notion de personne caractérise l’individu en tant qu’il est capable d’endosser des jugements de valeur. La notion d’âme est facilement perçue comme une traduction symbolique de la notion de personne. » (Raymond Boudon – reprenant Max Scheler)

« De temps à autre on est soi, un instant. » (Père Boulogne)

« Ainsi se dessine l’un des visages possibles de l’individu contemporain : celui d’un vieux poupon geignard assisté d’un avocat qui l’assiste. » (Pascal Bruckner)

« Or le moi n’est pas tant haïssable, comme le disait Pascal, que ‘pitoyable’ lorsqu’il se réduit au face-à-face avec soi-même, à l’interminable rumination de ses petits problèmes. D’où l’individu occidental, inquiet de paraître inconsistant aux yeux d’autrui, fait tout pour dévoiler son petit tas de secrets et s’exhibe volontairement partout où l’on veut de lui. » (Pascal Bruckner) – Les bousculades pour participer à n’importe quelle, émission, à n’importe quelle stupide parade publique ; exhibitionnisme d’un côté, voyeurisme de l’autre.

« Un caractère bien fade est celui de n’en avoir aucun. » (La Bruyère)

« ‘Être soi-même’ est parmi nous la scie des scies … Être soi-même c’est s’imiter, se répéter, se buter dans ce qu’on est déjà, dans ce que le hasard a fait de soi … Plus les contemporains répètent comme des perroquets qu’ils n’aspirent à rien d’autre qu’à ‘être eux-mêmes’, plus ils sont semblables les uns aux autres … Le naturel, c’est le conformisme. La différence se crée … L’originalité n’est pas donnée, elle se cultive. » (Renaud Camus)

« Rien ne révèle autant du caractère d’une personne, et de sa vision du monde, que les reproches qu’elle vous adresse, surtout s’ils sont sans fondement ; les intentions qu’elle vous prête, l’attitude qu’elle vous suppose, les réactions qu’elle vous attribue. Ces réactions, cette attitude, ces intentions, ce sont celles qu’elle aurait elle-même si elle était dans votre situation ; celles qu’elle considère comme normales. » (Renaud Camus)

« On dirait qu’au milieu des merveilles de la civilisation moderne la personnalité humaine a tendance à se dissoudre. » (Alexis Carrel)

« Un homme d’esprit est perdu s’il ne joint pas à l’esprit l’énergie de caractère. Quand on a la lanterne de Diogène, il faut avoir son bâton. » (Chamfort)

« L’homme sans principes est aussi ordinairement un homme sans caractère ; car, s’il était né avec du caractère, il aurait senti le besoin de se créer des principes. » (Chamfort)

« Sans moi, je me porterais à merveille. » (Chamfort – évoquant le narcissisme vaniteux)

« Un monde imaginé comme dérivant vers de l’Impersonnel deviendrait impensable et invivable simultanément. » (Père Teilhard de Chardin)

« Sans montée irréversible dans le Personnel, l’univers ne peut que devenir rapidement asphyxiant pour une activité réfléchie. » (Père Teilhard de Chardin)

« Depuis l’impie jusqu’au fidèle, tous crient ‘Seigneur, faites-nous un !’. » (Père Teilhard de Chardin) 

« Les autres nous semblent toujours plus heureux que nous, et pourtant ce qu’il y a d’étrange, c’est que l’homme qui changerait volontiers sa position ne consentirait presque jamais à changer sa personne. » (Chateaubriand)

« Ô Miroir, suis-je en forme ? Suis-je conforme ? » (Gilles Châtelet) – Nos nouvelles personnalités.

La personnalité « Ensemble de facteurs internes plus ou moins stables qui font que les comportements d’un individu sont constants dans le temps et différents des comportements que d’autres personnes pourraient manifester dans des situations  semblables. » (Child) – C’est quelqu’un d’…..

« En apparence, tout le monde est content de soi ; en réalité, personne. » (Emil Cioran)

« Mais quel homme a un vrai soi-même, sinon celui qu’il ne cesse de faire. » (Paul Claudel)

« Le ‘saint problème humain’ consiste à instituer de manière habituelle la prépondérance de la sociabilité sur la personnalité. » (Auguste Comte)

« On serait bien heureux si on pouvait s’abandonner soi-même comme on peut abandonner les autres. » (madame du Deffand) – Changer de peau.

« Le sujet personne est une entité particulière et insondable, pendant que nous le réduisons à ses collectifs identitaires. Il est responsable de son propre destin, pendant que notre indifférence éducative le prive de l’apprentissage à l’autonomie. Il se grandit par l’indépendance d’esprit, pendant que la société contemporaine le livre à l’opinion dominante. Il est engagé dans l’éthique par ses actes, pendant que la société spectaculaire promeut une éthique de l’intention, verbale et dérisoire. Il est habité à la fois par le bien et par le mal, pendant que nous continuons d’entretenir les tentations manichéennes. Il n’est ni réductible à sa biologie, ce qu’indique l’idéologie de la santé, ni nourri par la seule matière, ce qu’indique la religion de l’économie. Il est doté d’un esprit singulier, exposé à la recherche spirituelle et à la quête d’éternité, alors qu’un nouveau panthéisme travaille à le dissoudre. » (Chantal Delsol – Eloge de la singularité)

« La substitution de l’individu à la personne dans la société moderne est bien le corolaire du remplacement du rôle par les fonctions. La personne demeure singulière, l’individu, interchangeable … Chacun peut en principe occuper la place de chacun … Un peu de positif, moins de fixité. Gain en disponibilité au prix de l’effacement de la singularité et, plus loin, au prix de l’identité. » (Chantal Delsol – simplifié) – Tout le monde peut être le père de…

« C’est si triste d’être quelqu’un !

« C’est si public : une grenouille

« Criant son nom soir et matin

« Au marécage qui l’admire ! » (Emily Dickinson)

« Tout ce que nous valons comme homme nous le déprécions comme individus sociaux. » (Louis Dumur)

« Ce monde vélociférique qui est le nôtre est, inévitablement, celui de l’émiettement du temps et, partant, de l’émiettement du moi, de cette dispersion mentale qui appelle les identités de substitution. » (Nathanaël Dupré La Tour)

« L’idée que nous nous faisons de la personne humaine, c’est-à-dire de nous-mêmes, peut-elle survivre aux découvertes scientifiques ? De Copernic à la biologie moléculaire, en passant par Marx et Freud, nous avons dû beaucoup rabattre de la fierté que nous pouvions avoir d’occuper une place à part dans l’univers et admettre que nous sommes soumis de part en part à des déterminismes qui laissent peu de place à ce que nous pensions être notre liberté ou notre raison. » (Jean-Pierre Dupuy)

« Une part croissante de l’humanité n’a plus de vie psychique autonome ; les écrans et les écouteurs fournissent en continu à leur cerveau un rythme et des contenus formatés par l’industrie. Leur vie mentale, affective, spirituelle est ainsi progressivement externalisée et prise en charge par le dispositif global. » (Jacques Ellul)

« C’est dans la mesure même où chacun se trouve pris dans un réseau plus serré de contraintes, d’obligations, de surveillances, d’influences – où disparaît sa liberté – que doit être affirmé plus haut et plus clair, la liberté absolue de la Personne … Ce n’est donc pas un hasard si le grand mot d’ordre aujourd’hui c’est la Rencontre et la Communication. Là encore affaire de personnes … Alors l’ineffable se produit, la communication, communion, le mythe et le symbole … La rencontre quasi mystique, comme par Dieu le Père seul, et que la croyance en la personne nous garantit absolument. » (Jacques Ellul)

« On est ce qu’on est, dit-on. – ‘On ne se refait pas’. Pas question de se refaire … Ce qui n’était encore qu’une échappatoire lui venait déjà de la science. Il n’y a pas d’absolu, il n’y a pas de morale, il n’y a pas de vérité révélée. Ce qui compte c’est le réel. Ne lâche pas la proie pour l’ombre … Tu en es (du monde extérieur). Tu es ce que tu es. Reste-le. Voie bien commode pour l’homme à qui il n’est jamais agréable d’être confronté à un absolu … Refaire l’homme ? Quelle illusion ! D’ailleurs tout le monde sait très bien que ce qu’il s’agit de refaire c’est la société, que c’est le bon bout par où commencer… L’homme ne dit jamais cette formule que dans une circonstance : quand il vient de faire une saloperie … Excuse et mensonge. S’il le dit c’est justement qu’il ne s’accepte pas … Il prend les devants … Il use de l’éminente sagesse des adjudants : ‘Je ne veux pas le savoir’. » (Jacques Ellul – Exégèse des nouveaux lieux communs)

« Tu n’es ni chair ni poils, mais une personne morale : si tu la rends belle, alors tu seras beau. » (Epictète)

« On ne naît pas homme, on le devient. » (Erasme)

«   La personne est l’individu différencié par la qualité, avec son visage, sa nature propre, et une série d’attributs qui le font ‘lui-même’, le distinguent de tout autre, le rendent donc fondamentalement inégal. » (Julius Evola)

« Qu’est-ce qu’une personnalité. Ils sont rares ceux qui en ont une. Presque personne n’est une personne. Et à seize ans personne n’est personne. » (Emile Faguet)

« L’ennui d’être soi l’aliénation par excellence … Plus profond et plus déterminant peut-être que le désir d’être soi, de se trouver, de se purifier des scories étrangères, il y a le rêve d’être détaché de son soi, d’échapper à la fatalité du retour à soi-même. » (Alain Finkielkraut)

« La capacité qu’a l’individu de se quitter, de se mettre entre parenthèses, de se libérer de soi afin d’être libre pour autre chose que soi … de plus grand que soi. » (Alain Finkielkraut)

« Garde-toi, tant que tu vivras – De juger des gens sur la mine. » (La Fontaine – Le cochet, le chat et le souriceau)

« Comment réaliser d’où je viens et comprendre où je vais si je suis comme un fétu de paille, ballotté par le vent des réseaux sociaux et le tapage de la mondanité ? » (Inès de Franclieu) – Comment tout simplement Être ?

« Je n’ai plus aucun besoin de recourir aux voies et moyens traditionnels de la possession pour vous détacher de l’Autre (Dieu) : vous vous possédez vous-même en faisant de votre propre personne le sujet permanent de votre considération, et en vous refusant à toute forme d’engagement. » (André Frossard – faisant parler le diable)

« Tous un peu fous, tous un peu bizarres, tous un peu hypocrites, tous un peu libertins, tous un peu religieux, tous un peu tout mais personne qui soit beaucoup quelque chose. » (Pietro Germi, cinéaste – sur l’Italie dans les années soixante, depuis ! – cité par Olivier Bardolle) – La modernité niveleuse des caractères.

« Être tous, c’est n’être personne. » (André Gide)

« Tout revient à ceci : il faut être quelque chose pour faire quelque chose. » (Goethe)

« Commence par faire ce que tu as à faire, et tu sauras vite ce que tu es. » (Goethe)

« En considérant de plus en plus les enfants et les adolescents comme des adultes et des citoyens, les adultes ont brouillé les places et les rôles, court-circuité l’insouciance de l’enfance et l’indétermination de l’adolescence, étapes indispensables à leur structuration. Qu’on ne s’étonne pas alors de voir apparaître des personnalités fragiles, agitées et instables, sous les apparences du dynamisme le plus convenu. » (Jean- Pierre Le Goff) – Ou comment fabriquer des paltoquets.

« Les uns ont vocation pour la mesure, le jugement, la pondération, la précision, la patience : ce sont des esprits lents mais sûrs ; ils manquent d’imagination, et ils semblent banals et pesants ; leur intelligence a besoin de s’exercer sur quelque matière qui leur est fournie par d’autres … Dans l’ordre de l’action, ces têtes sont solides … Les autres, au contraire, sont doués du don de la création qui risque de les emporter très loin du réel. Pourtant, s’il n’y avait pas des êtres de ce genre, nous en serions encore à gratter la terre avec des charrues de bois, à lire l’heure avec l’ombre… » (Jean Guittton)

« Il semblerait que, face aux transformations actuelles de la structure de la personnalité, nous ayons à choisir entre deux possibilités de développement culturel : entre la personnalité forte, ‘virile’, qui parvient à maîtriser la réalité en réprimant d’autres identités possibles, et la personnalité plus riche, plus flexible en quelque sorte, à laquelle manquerait cependant la stabilité nécessaire à la routine quotidienne. » (Axel Honneth) – Supposant que les événements nous laissent le choix, à titre collectif, comme à titre individuel. 

« La logique du supermarché induit nécessairement un  éparpillement des désirs : l’homme du supermarché ne peut être l’homme d’une seule volonté, d’un seul désir. D’où une certaine dépression du vouloir chez l’homme contemporain ; non que les individus désirent moins, ils désirent au contraire de plus en plus, mais leurs désirs ont acquis quelque chose d’un peu criard et piaillant … Produits de déterminations externes (publicitaires). Rien en eux n’évoque cette force organique et totale, tournée avec obstination vers son accomplissement, que suggère le mot de ‘volonté’. D’où un certain manque de personnalité, perceptible chez chacun. » (Michel Houellebecq – Rester vivant)

«  Le moi, ça ne se trouve pas, ça se fabrique, et toujours de bric et de broc » (Nancy Huston) 

« Toutes les fois que les occasions de la vie vous livrent entièrement un caractère, on doute qu’il existe un être entièrement normal. » (Edmond Jaloux)

« Chacun de nous est provisoire, mais le fait que nous ayons existé est définitif. » (Vladimir Jankélévitch)

« Le moi n’est pas un spectateur neutre, un témoin qui serait en tiers par rapport au duo de l’âme et du corps. Le mou se range en fait dans l’un des deux camps. » (Vladimir Jankélévitch)

« Comme chacun de ses propres états, la personne est une totalité unique en son genre, et résulte d’un nombre infini de combinaisons, de relations et d’éléments qui ne se rencontrent qu’une fois ; aucun miracle ne réunira jamais plus ces innombrables facteurs. » (Vladimir Jankélévitch)

« L’altération, c’est-à-dire le temps, nous fait continuellement devenir autres, comme l’aliénation nous fait dépendre d’un autre. » (Vladimir Jankélévitch)

« Là où il faut prendre de graves décisions et accomplir des sacrifices, dans la conduite d’une armée par exemple, le caractère prend le pas sur l’intellect. C’est pourquoi l’homme chargé du commandement est la plupart du temps plus simple, plus ‘limité’ que son chef d’état-major, qui pratique l’art de la guerre comme une science. » (Ernst Jünger) – De même des chefs d’entreprise, des chefs d’Etat (pas des nôtres, encore plus ‘limités’ en caractère qu’en intelligence, voir un Jacques Chirac !)

« Le caractère, dit-on, forme le destin. Notre propre expérience nous l’enseigne, où nous voyons, rétrospectivement, que les mêmes fautes sont toujours revenues nous nuire. Il est difficile, sinon impossible, de les éviter car les occasions qui les provoquent s’offrent à nous sous des déguisements étonnants et toujours changeants. » (Ernst Jünger)

« L’homme concret est devenu l’individu abstrait que seul ses droits définissent. » (Hervé Juvin)

« Dans l’équation sociale l’individu figure entre le zéro et l’infini. » (Arthur Koestler)

« L’homme a abandonné l’essentiel comme quelque chose d’inutile et a tout misé sur la quête fébrile de l’inessentiel, il vivote … C’est par ‘rien’ que nous sommes menacés tous … La phrase ‘Dieu est mort’ annone l’avènement d’une époque qui est celle de la victoire de l’inessentiel sur l’essentiel … Fuyant devant la perte de l’essentiel, poursuivant l’accessible et l’accessoire, l’homme court sans cesse en avant, mais en réalité, il recule … L’activité hypertrophiée du sujet est à ce point appauvrie qu’Il produit de plus en plus mais ne fonde plus rien. » (Karel Kosik)

« Ni l’art ni la religion les grands libérateurs historiques de la prison du ‘moi’, ne conservent de pouvoir face à l’incroyance … Lorsque l’art, la religion et, progressivement, même la sexualité perdent le pouvoir de soulager l’individu, par l’imaginaire, du poids de la vie quotidienne, la banalité de la pseudo-connaissance de soi devient si écrasante que l’être humain en vient finalement à ne pouvoir envisager aucun soulagement, sauf dans le rien, le vide total … Il échangerait volontiers sa conscience de soi pour l’oubli, sa liberté de créer de nouveaux rôles pour quelque impératif transcendantal … Les hommes avaient l’habitude de se répandre en plaintes sur l’ironie du sort ; maintenant ils la préfèrent à l’ironie de la conscience incessante de soi. » (Christopher Lasch)

 « Je vois des gens qui se tiennent bien droits ; ils croient avoir de la droiture. Ils sont raides ; ils croient avoir du caractère. » (prince de Ligne)

« Aujourd’hui, si les individus sont de plus en plus fragiles, c’est moins parce que le culte de la performance les détruit que parce que les grandes institutions sociales ne fournissent plus d’armature structurante solide aux individus. » (Gilles Lipovetsky)

« La personnalisation narcissique : la fragmentation disparate du moi, l’émergence d’un individu obéissant à des logiques multiples… » (Gilles Lipovetsky) – Et très transitoires

« Etre ‘personne’ n’est-ce pas, selon le vieux sens originel, être chargé d’un rôle ? » (cardinal Henri de Lubac)

« La première marque d’une personnalité authentique sera toujours de résister aux conformismes dans lesquels la société organisée cherche à la broyer. » (Alfred Fabre-Luce)

« Seule une hiérarchie de valeurs peut empêcher que le ‘moi’ individuel ne perde son unité et sa solidité et ne se dissolve, comme disait Nietzsche … en une ‘anarchie d’atomes’, en une multiplicité  de noyaux psychiques et de pulsions désormais délivrées de la cuirasse rigide de l’individualité et de la conscience. Aujourd’hui la réalité, de plus en plus virtuelle, est le décor de cette possible mutation du Moi. » (Claudio Magris)

« Il n’existe pas de grand caractère qui ne tende à quelque exagération. » (Joseph de Maistre)

« D’un côté rien au monde n’est plus précieux qu’une seule personne humaine, de l’autre côté rien au monde n’est plus gaspillé que l’être humain, plus exposé à toutes sortes de dangers. » (Jacques Maritain)

« Alors je peux savoir à la fois que je suis sans importance et que ma destinée est ce qui importe avant tout ; savoir ceci sans tomber dans l’orgueil, savoir cela sans trahir mon unique. » (Jacques Maritain)

« Personne n’est un simple ‘je’, chacun est un assemblage de ’je’ différents qui parlent, dialoguent entre eux, se disputent, s’écrasent, se taisent … Chaque fois on donne à voir une image de soi, mais qui n’est qu’une facette, un ‘délégué’ envoyé par les autres afin d’établir un contact avec le monde extérieur ; mais qui n’est à chaque fois qu’un ‘moi’ parmi les autres, une ‘identité d’emprunt’.  Tout individu a plusieurs délégués … » (Michela Marzano – s’inspirant de Nathalie Sarraute)

« Pour moi-même, je suis la plus importante personne au monde, bien que je n’oublie pas, sans même considérer l’Absolu, mais que du simple point de vue du sens commun, je ne suis d’aucune espèce d’importance. Cela n’aurait quasiment rien changé à l’univers si je n’avais jamais existé. » (Somerset Maugham)

 « Les êtres ne changent pas, c’est là une vérité dont on ne doute plus à mon âge ; mais ils retournent souvent à l’inclination que, durant toute une vie, ils se sont épuisés à combattre. Ce qui ne signifie point qu’ils finissent toujours par céder au pire d’eux-mêmes. » (François Mauriac) – Au contraire.

« L’idée maîtresse de l’Etat révolutionnaire moderne, celle que la masse est dressée à admettre en gros : l’individu Roi, l’individu Dieu. » (Charles Maurras)

« L’agent apparaît comme l’auteur de l’acte (qui n’est pas l’effet inévitable et quasi automatique  d’actes antérieurs). L’originalité de l’acte, et son rapport à l’auteur, permet de constituer la notion de personne … La productivité des actes … Notion que l’homme ‘avance’ par ses actes … Toutes notions occidentales, avancement et sa provocation par des actes … Alors que du côté indien, par exemple, il s’agit de s’arracher au torrent ininterrompu des actes … ‘L’Inde n’a point par elle-même constitué les archives de son passé’ car il ne s’agit point de faire revivre les actes par la mémoire mais au contraire de les exorciser … Ce n’est point le héros épique, ou tragique, ou le grand homme historique qui ‘représentent’ l’homme, c’est l’ascète ou le sage … qui prétend rompre la chaîne ou la trame et sauter hors de l’être … Dans la tradition occidentale, tout doit se passer en une seule vie (l’horizon chrétien ne supprime pas cette nécessité, mais la porte à l’absolu, la sanction vient par la vie éternelle) … d’où l’urgence d’agir, le refus de la passivité, l’Histoire … Positivité des actes, connexion de l’acte et de la personne, démarche de l’homme avançant d’acte en acte, la lucidité de l’homme braquée sur la limitation de l’homme, le résultat étant la décision de l’homme d’agir sans fin. » (Jules Monnerot, approx. – Les lois du tragique)

« La personne ne croît qu’en se purifiant de l’individu qui est en elle. La personne, c’est la puissance d’affronter le monde, l’opinion, la lâcheté collective, le monde du ‘on’, la ségrégation des individus dans la masse anonyme, l’affaissement collectif, la dépersonnalisation massive. La personne est un dedans qui a besoin du dehors. » (Emmanuel Mounier)

« La personne n’est pas un contenu, une identité abstraite ; elle ne se définit pas, elle surgit, s’expose et affronte … Il faut d’abord que chacun apprenne à se tenir debout tout seul. » (Emmanuel Mounier)

« Qui n’est jamais tombé n’a aucune idée de l’effort à faire pour tenir debout. » (Multaluli)

« La passion de la reconnaissance se manifeste par des déclarations de fierté à répétition. » (Philippe Muray) – Celle que réclament constamment les impuissants et les pleurnicheurs en tout genre exigeants que les multitudes s’aperçoivent qu’ils existent…

 « Se montrer, s’afficher, s’exposer, sortir du placard, faire son ‘coming out’, être reconnu sont les seules activités qui restent à l’individu quand il ne rencontre plus de résistances. L’ostentation de soi-même … le destin de ceux qui n’ont plus de destin. » (Philippe Muray) – Idem à ci-dessus. Il ne s’agit pas des homos plus que d’autres, mais de l’exhibitionnisme généralisé (télé-réalite…)

« L’homme est un animal qui se façonne des images de lui-même et qui finit par ressembler à l’une d’elle. » (Iris Murdoch – cité par Simon Leys) – « Nous n’avons guère la possibilité de choisir nous-mêmes les personnages qu’il va nous falloir incarner. Ce sont les circonstances de la vie qui se chargent de la distribution des rôles ; ces rôles qui nous sont imposés de l’extérieur .. Nos parents attendent de nous que nous soyons des fils et des filles, nos enfants attendent de nous que nous soyons des pères et des mères, nos conjoints attendent de nous que nous soyons des maris et des femmes … Si nous jouons bien notre personnage, le masque que nous avons reçu d’entrée finit par devenir notre vrai personnage. » (Simon Leys)

« Peut-on dire qu’il y a des gens plus ou moins réels que d’autres ? » (Jean-Luc Nancy)

« Quand on s’est trouvé soi-même, il faut de temps à autre savoir se perdre – puis se retrouver … C’est, pour le penseur, notamment, un désavantage d’être toujours lié à la même personne. » (Nietzsche)

« Il faut se garder de supposer que beaucoup d’hommes sont des personnes. Il y en a aussi qui ont plusieurs personnes en eux, mais la plupart n’en ont pas du tout. » (Nietzsche)

« L’argent, la réussite, l’intégration dans un milieu reconnu aux bases solides, tous ces facteurs participent à une économie de soi. Il n’y a plus besoin de penser à ses désirs, à sa morale, à ses actes, à ses amis, à sa vie, plus besoin de comprendre, de chercher : votre milieu vous fournit tout ça clés en mains. » (Martin Page) – C’est bien reposant.

« Nous travaillons incessamment à embellir et conserver notre être imaginaire. » (Blaise Pascal)

« Les vraies responsabilités sont celles des personnes. Une situation – et de même une institution, une structure, une société – n’est pas, par elle-même, sujet d’actes moraux. » (Jean-Paul II)

« La pleine assomption de la personnalité se conçoit apparemment en Occident plus en termes de rupture qu’en termes de continuité. » (Evelyne Pewzner) – D’où la tendance au chaos perpétuel.

« L’homme ressemble à ce qu’il regarde. » (Plotin) – Et s’il regarde la télévision !

« Notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. » (Marcel Proust)

« Je ne me connais pas, je m’imagine. » (Charles-Ferdinand Ramuz)

« Un être absolument un, qui ne serait ni origine ni terme de relation ne pourrait être une personne. La personne au singulier absolu n’existe pas. » (cardinal Joseph Ratzinger)

« Un individu est un atome vide. Une personne est un individu qui a vaincu ce vide … un atome  doté d’une vie intérieure. » (Robert Redeker)

« Si nous étions vraiment ce que nous croyons être, personne ne nous reconnaîtrait plus. » (Charles Régismanset)

« Je ne suis moi que dans le regard qu’autrui m’adresse, dans le nom qu’il me donne et dans l’image qu’il me renvoie de moi-même ; sans ce droit que j’accorde aux autres de la confirmer sans cesse, mon identité s’effrite et se réduit à la combinaison aléatoire de quelques gestes et de quelques traits qui n’ont en eux-mêmes aucune signification et n’appartiennent en propre à personne. » (François Ricard)

« On ne révèle jamais mieux son caractère qu’en parlant de celui d’autrui. » (Jean-Paul Richter)

« Je est un autre… J’assiste à l’éclosion de ma pensée. » (Arthur Rimbaud) – L’être ne saurait se satisfaire d’une assignation à résidence dans une même peau.

« Baudelaire ignorait qu’il serait Baudelaire. » (Louis Scutenaire)

« On ne simule que soi-même. » (Louis Scutenaire)

« Le régime temporel du néocapitalisme a créé un conflit entre le caractère et l’expérience, l’expérience d’un temps disjoint menaçant l’aptitude des sens à se forger un caractère au travers de récits continus. » (Richard Sennett) – « L’homme-réseau est pris dans un flux où il ne peut ni commencer ni finir … Nœud de passage entre ce qui lui est transmis le plus rapidement possible et ce qu’il a pour charge de convertir et de transmettre de même à son tour … Les termes d’avant et d’après prennent un caractère plus topographique qu’historique. ‘L’avant’ correspond à l’amont du réseau et ‘l’après’ à l’aval de ce même réseau. » (Zaki Laïdi)

« L’âme de chaque homme chemine entre la naissance et la mort à travers une infinité de destinées, de phases, d’humeurs. Celles-ci, considérées d’après leur contenu, offrent  des aspects d’ensemble bien différents, mais l’individualité du sujet les concilie cependant en l’unité d’une image ; comme le timbre d’une voix reste le même, quelle que soit la diversité des paroles prononcées, ainsi tout ce qu’une vie a vécu garde une coloration inaltérable, un rythme caractéristique … A travers la multiplicité des  contenus particuliers que nous avons parcourus, nous sentons que c’est la même âme qui chemine, sans que ces contenus particuliers déteignent en quoi que ce soit sur sa nature … Sages ou fous, animaux ou saints, bienheureux ou désespérés, quelque chose persiste en nous. .. L’être aurait  pu être déterminé ou agir autrement et même il aurait pu être ‘autre’, sans perdre pour cela son identité, parce que toutes ces données sont englobées par un moi qui persiste en dehors de ses déterminations spéciales et de ses actions … Ce fait énigmatique, qu’un être  eut pu  être toujours différent et rester cependant le même. » (Georg Simmel) 

« Qu’appellerons-nous caractère ? A mon avis, voici : dans les conditions les plus hostiles et presque sans les moindres secours du monde extérieur, avoir tenu bon et être encore capable de donner autour de soi. Et qu’appellerons-nous absence de caractère. Dans les conditions les plus favorables, recevoir tout ce dont on a besoin et garder tout pour soi. » (Soljénitsyne)

« Qu’ai-je été, que suis-je, en vérité je serais bien embarrassé de le dire. » (Stendhal)

« La douceur de caractère donne la sûreté mais enlève l’indépendance. » (Publius Syrus)

« C’est l’effort de toute une vie que de faire connaître et honorer son véritable ‘moi’. » (Tagore)

« Si vous pouviez seulement avoir l’air d’exister. » (l’actrice Julie Talma à son amant, le frileux Benjamin Constant) 

« J’étais fort encline à me faire aimer de tous. » (sainte Thérèse d’Avila) – déplorant cette inclination.

« ‘La personne n’est pas ce qui en nous a droit au respect. Ce qui est sacré, bien loin que ce soit la personne, c’est ce qui, dans un être humain, est impersonnel … La vérité, la beauté habitent le domaine des choses impersonnelles et anonymes. La perfection est impersonnelle. La personne en nous, c’est la porte de l’erreur et du péché.’ Ce qui confirme ma répulsion presque viscérale devant toutes les déclamations sur ‘l’éminente dignité de la personne humaine’. » (Gustave Thibon – reprenant, citant, Simone Weil)

« L’homme sans Dieu, sans culture, sans racines, sans horizon, sans autre attache au monde qu’un vague sensualisme claudique vers son fatum comme le ‘Meursault’ de Camus, le ‘Roquentin’ de Sartre, le ‘Loup des steppes’ de Hesse, ‘l’Homme sans qualités’ de Musil. » (Denis Tillinac)

« Un automate ‘ressemble’, il n’est pas … Vous ressemblez à un homme, vous n’en êtes pas un. » (Elsa Triolet)

« Chacun de nous est le confluent d’une éternité et d’une immensité. » (Miguel de Unamuno)

« L’homme, ayant acquis cette propriété de s’écarter de l’instant même, du même coup il a   acquis à différents degrés la conscience de soi-même, cette conscience qui fait que, s’écartant par moment de tout ce qui est, il peut même s’écarter de sa personnalité : le moi peut quelquefois considérer sa propre personne comme un objet presque étranger. » (Paul Valéry)

« Le propre de la personnalité structurée est de pouvoir vivre sans appuis hors de soi. » (Bertrand Vergely – interprétant Ernst Cassirer)

« Ce qui est sacré, bien loin que ce soit la personne, c’est ce qui, dans un être humain, est impersonnel. La vérité, la beauté habitent le domaine des choses impersonnelles et anonymes. La perfection est impersonnelle. La personne en nous, c’est la porte de l’erreur et du péché. » (Simone Weil)

« La plupart des gens sont d’autres gens. Leurs pensées sont les opinions de quelqu’un d’autre ; leur vie est une imitation ; leurs passions, une citation. » (Oscar Wilde)

« Divisée entre esprit inférieur et esprit supérieur la personne se disloque. » (?)

« Un être UN, ni origine ni terme de relations ne peut être une personne. » (?)

« Il est toujours possible de se découvrir différent de ce que l’on croyait être. » (?)

Dans son livre, Elodie Mielczareck, La stratégie du caméléon, distingue quatre semiotypes majeur (l’un, naturel, majoritaire,  n‘excluant pas la présence minoritaire chez le même individu d’un, deux, ou des trois autres) – Sémiotype : profil, tendance comportementale, dynamique observable, état d’esprit dominant…

« Le Vigilant : mode de vie isolé, plutôt en marge du groupe, posture d’observation, mise à distance, froideur, prise de recul, peu bavard mais discuteur, bon décodeur – Se positionne à distance de l’autre – Besoin d’autonomie –  Reconnu pour sa droiture et ses connaissances – Peur de la dépendance – Défi : accepter les émotions, les siennes et celles d’autrui – Expression : C’est (pas) logique.

Le Pragmatique : bâtisseur, réaliste, soucieux des détails, concret, terre à terre, normatif, procédurier, travail bien fait, discret – Se positionne  en-dessous de l’autre – Besoin de contrôle – Reconnu pour son engagement et la qualité de ses actions – Peur du changement et de la perte de contrôle – Défi : ne pas toujours noircir le tableau et accepter le changement  – Expression : Mieux vaut prévenir que guérir.

Le Syntonique : évolution en meute, jovial, sympathique, contact facile, relationnel, enthousiaste, s’emballant, envahissant – Se positionne  en liaison avec l’autre – Besoin d’affection – Reconnu pour sa joie de vivre et sa force intérieure – Peur de l’abandon – Défi : accepter la solitude – Expression : Oui, oui (même si non, non).

Le Conquérant : il faut aller dans son sens, s’affirmer, aller de l’avant, relève les challenges, casse les codes – Se positionne au-dessus de l’autre – Besoin de reconnaissance  – Reconnu pour  ses réussites, sa grandiloquence – Peur du commun et de la routine – Défi : accepter  que chacun soit aussi brillant et original que lui – Expression : Evidemment ! »

Ci-dessous, extraits (remaniés) de l’ouvrage de David Riesman, La foule solitaire, anatomie de la société moderne. Il est bien évident que ces types ne sont pas aussi tranchés et que chacun porte en lui des éléments des trois types. Néanmoins, suivant les époques historiques, il y a prédominance (du point de vue de la conformité sociale) d’un type ou d’un autre. L’auteur relie la prédominance de chaque type à des questions démographiques (croissance, déclin), j’ai été incapable de le suivre sur ce point. Les deux types intro-déterminé et extro-déterminé sembleraient correspondre, mais en partie seulement, sous l’angle du comportement, à la distinction des deux types introverti et extroverti.

« Deux révolutions essentielles : celle de la Renaissance qui met fin à la tradition sociale antérieure basée sur la famille et sur le clan.  A partir du début du XX° siècle, elle s’efface devant une autre révolution où le mythe de la consommation l’emporte en importance sur celui de la production … Trois types d’individus, types historiques (correspondant à une sorte de conformité sociale et l’entrainant) ont exercé leur domination successive au cours des quatre ou cinq derniers siècles de l’histoire européenne : – L’individu à ‘détermination traditionnelle’ qui ressent les effets de sa culture comme un tout, stabilité au sein de relations de pouvoirs sociaux stables, peu conscient de sa qualité d’individu, il songe encore moins à façonner son propre destin en se fixant un but personnel à long terme.  – L’individu ‘intro-déterminé’ (apparu avec la Renaissance et la Réforme, et dont la disparition commence seulement aujourd’hui) doté d’un gyroscope psychologique réglé à l’origine par ses parents qui pourra recevoir par la suite des signaux venant d’autres autorités qui leur ressemblent, adapté à une mentalité de pénurie, adapté à l’accumulation, il ne dételle jamais, il ne vit que pour l’effort, attitude de ‘moralisateur’. – L’individu ‘extro-déterminé’ qui apprend à réagir aux signaux d’un cercle de personnes beaucoup plus vaste que celui de ses proches parents, la famille n’est plus que partie d’un milieu social plus vaste, les parents perdent leur position incontestée jusqu’alors, l’enfant constamment en présence de ses ‘pairs sociométriques’ où ‘tout ce qui dépasse’ est réprimé, éliminé, adoption du goût du jour,  apparaissant au sein des classes aisées, moins profond, plus amical, moins sûr de lui, plus soucieux d’approbation et de relations, collectionneur d’informations, l’homme de la ‘poignée de main’, il recherche plus le respect et l’affection que la gloire qui risquerait de l’éloigner de ses semblables … L’extro-déterminé ressemble à l’individu à détermination rationnelle sur le point que l’un et l’autre vivent dans un milieu de groupe et sont incapables de suivre leur chemin en solitaire alors que l’intro-déterminé y parvient fort bien … L’intro-déterminé (qui peut paraître plus indépendant qu’il n’est) se soucie moins que l’extro-déterminé d’obtenir de ses contemporains (ou de leurs substituts, médias) un flot constant de conseils, d’attentes et d’approbations … Mais pour l’un comme pour l’autre, la détermination vient de l’extérieur, avec la différence qu’elle a été assimilée plus tôt dans la vie par l’intro-déterminé … Tendance de l’homme extro-déterminé à insister plus sur les moyens et moins sur les fins que ne le faisait l’homme intro-déterminé … celui-là incapable de savoir exactement ce qu’il veut, s’occuperait uniquement de ce qu’il aime (même en politique), alors que l’homme intro-déterminé, lui, savait parfaitement ce qu’il voulait, notamment sur le plan politique, sans céder pour autant à la tentation de s’interroger sur ce qu’il aimait. » – Ayant intégré ceci, et pour nous ramener un peu vers l’intro-détermination, un retour à une certaine directivité en éducation et ce dès le début paraît plus que souhaitable et le laxisme actuel, la fabrique des zombies, passablement nuisible. On s’en doutait.

Ci-dessous extraits mêlés de Georges Palante, de Jules de Gaultier et de Dominique Depenne sur cette attitude, cette propension communément appelée depuis Flaubert : Le Bovarysme.

Nous sommes tous plus ou moins des Bovarystes.

 « Le Bovarysme est le pouvoir qu’à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est … Nul n’échappe au Bovarysme … Il est le père de l’illusion sur soi qui précède et accompagne l’illusion sur autrui et sur le monde ; il est l’évocateur de paysages psychologiques par lesquels l’homme est induit en erreur et en tentation pour sa joie et pour son malheur … Il suppose qu’il y a une ligne de démarcation nettement tranchée entre ce qu’un être ‘est’ et ce qu’il ‘n’est pas’, car l’illusion bovaryque commence avec la substitution de l’être apparent ou imaginaire à l’être véritable … Présomption d’idéaliste que de tenter d’asservir le réel à l’imaginaire … Notre personnalité bovaryque n’est pas hors de nous, elle est nous-même … Le Bovarysme est tout aussi réel que l’état contraire (la vérité de Tartarin réside dans ses tartarinades. Elles nous décèlent le vrai Tartarin, tel qu’il aurait pu, dû, être s’il ne s’ét ait heurté aux contingences de l’entourage) … Peut-on encore parler d’illusion ou d’illusionisme là où toute distinction s’efface entre l’être et le non-être, entre les données du réel et les données imaginaires ? … Une défaillance de la personnalité, tel est le fait initial qui détermine tous les personnages de Flaubert à se concevoir autres qu’ils ne sont … divergence entre le but qu’ils se sont volontairement assigné et le but vers lequel les aimantait spontanément une vocation naturelle, écart qui existe en chaque individu et l’imaginaire et le réel, entre ce qu’il est et ce qu’il croit être … ‘L’Education sentimentale’ se nommait d’abord ‘Les fruits secs’, soulignant les conséquences qu’entraîne chez des natures médiocres une fausse conception de leur pouvoir et de leurs aptitudes … Avec Frédéric Moreau, le principe de suggestion est l’enthousiasme qui a pour origine une connaissance anticipée des réalités, ‘Le mal de la pensée qui précède l’expérience au lieu de s’y assujettir, le mal d’avoir connu l’image de la réalité avant la réalité, d’avoir connu l’image des sensations et des sentiments avant ceux-ci … Le mal de la cérébralité … L’excès de pensée’ (Paul Bourget), ‘Le mal de l’Infini’ (Emile Durkheim) … Rien n’a d’action sur Emma Bovary qui ne soit image, qui n’ait été préalablement déformé et transposé par un acte d’imagination … La pensée précède l’expérience au lieu de s’y soumettre … propension à l’anticipation … Aspiration à s’extraire continûment des conditions faites à sa vie pour s’en libérer. »

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  • L’Homme moderne.

La création de l’homo economicus classique, entièrement libre de ses décisions, de ses choix, était qualifiée de Robinsonnade par l’humoriste Karl Marx. Cet être abstrait ressemble fort à l’homme moderne, autonome, conscient, libre… tel que présenté par l’idéologie dominante,

L’homme sans qualités (au sens de particularités) de Robert Musil, qu’est devenu l’homme moderne (incolore, inodore et sans saveur, quelconque, interchangeable, qui n’est rien et n’a l’air de rien) – « Il y en a aujourd’hui des millions. Voilà l’espèce qu’a produite notre époque. » (Robert Musil)

« L’homme moderne : « proclame ouvertement que tout est permis, et il croit secrètement que tout est possible. » (Hannah Arendt)

« L’Être doué de volonté, de foi ou de raison, enraciné dans l’espace et le temps, une terre et une culture, au service d’une poignée de valeurs intangibles tend à devenir une somme aléatoire de sensations et d’idées, de souvenirs et de projets. » (Claude Arnaud – cité par Pierre le Vigan)

« Jamais, quand c’est la vie elle-même qui s’en va, on n’a autant parlé de civilisation et de culture. » (Antonin Artaud)

« L’individu affronte désormais sa condition mortelle sans aucun appui transcendant (politique, moral ou religieux). » (Elisabeth Badinter ou Gilles Lipovetsky)

« Nous sommes vis-à-vis de ce système dans une situation double et insoluble, de ‘double bind’, exactement comme les enfants vis-à-vis des exigences de l’univers adulte. Ils sont simultanément sommés de se constituer comme sujets autonomes, responsables, libres et conscients, et de se constituer comme objets soumis, inertes, obéissants, conformes. A cette exigence contradictoire, l’enfant répond par une stratégie double. A l’exigence d‘être objet, il oppose toutes les pratiques de désobéissance, derévolte, d’émancipation, bref toute une revendication de sujet. A l’exigence d’être sujet, il oppose tout aussi obstinément et efficacement une résistance d’objet, exactement l’inverse : infantilisme, hyperconformisme, dépendance totale, passivité, idiotie … La résistance-sujet est aujourd’hui unilatéralement valorisée et tenue pour positive … Dans la sphère politique seules les pratiques de libération, d’émancipation, d’expression … sont tenues pour valables et subversives … C’est ignorer l’impact égal, et sans doute supérieur, de toutes les pratiques objet, de renonciation à la position de sujet … que nous enterrons sous le terme méprisant d’aliénation et de passivité.» (Jean Baudrillard)– La tactique Gandhi.          

« Ils vivent dans une société de valeurs volatiles, insouciante de l’avenir, égoïste et hédoniste … Le relâchement de l’attachement et la révocabilité de l’engagement sont les préceptes qui guident tout ce à quoi ils s’engagent et à quoi ils sont attachés … C’est la vitesse et non la durée qui compte … Une fois lancé, un ‘perpetuum mobile’ ne cessera de tourner tout seul. » (Zygmunt Bauman – La vie liquide)                                                                     

« Création de la modernité, l’autonomie du sujet social est perçue comme le symbole même de la liberté … Mais, loin d’être cette instance transhistorique et transculturelle, l’individu est une forme d’organisation sociale, il est le nom d’un projet économique, d’une vision du monde … Le seul roc qui surnage à la rupture historique que représente la fin du mythe du progrès, la seule valeur crédible de cette époque de crise, c’est l’individu … Entité radicalement séparée de tout, vierge de toute appartenance … ‘Avant moi, le flou, après moi le déluge’, telle est la devise de cet étrange personnage … Le rapport de ce personnage avec les lois du réel n’est plus de cohabitation ni de respect mais se présente sous la forme d’un défi qui limite son pouvoir … La liberté identifiée à la domination … Il n’y aurait que le vécu personnel qui tiendrait lieu de vérité … Ce personnage , ‘atome et pivot d’un système social et économique’ (Marx), qui se prétend sans foi ni loi … à la seule recherche de son propre bonheur et de son intérêt … Individu de l’attente et du manque dans nos sociétés structurées sur des principes négatifs de la peur de perdre (emploi, santé, biens, vie…). » (Miguel Benasayag)

« Un sujet, séparé du monde, qui se veut au-delà des situations qu’il habite, sujet auto-extrait du monde, qui regarde et manipule le monde comme s’il s’agissait de son objet … L’individu de notre temps qui se prétend sans liens, sans traces, ‘libre’ de parcourir un monde qu’il prend pour un décor, peuplé d’humains qui ne sont que les figurants de son propre ‘’film’. » (Miguel Benasayag – La fragilité)

« Lorsqu’on parle de volonté générale c’est à la figure de ‘l’homme sans qualités’ (celui de Robert Musil) qu’on se réfère … individu identique à lui-même, sinon tout à fait sans qualités, du moins capable de les traiter comme s’il ne s’agissait que d’afféteries sans importance … tenu de ne pas agir, penser ou désirer à partir de ses racines, mais depuis cet idéal d’homme sérialisé, échangeable avec tout autre, homme de la parité et de l’égalité, évacuant toute référence à la multiplicité qui le compose pour adopter cette image à laquelle il doit s’identifier … Passions, désirs, angles morts de la rationalité, tous les comportements non normalisés, toutes les habitudes n’allant pas du côté du ‘bien’, de la santé, de la rationalité, etc. : tout cela est non viable … Sa vie au quotidien ne peut être en conséquence qu’une série de rôles à jouer … Cet homme abstrait, loin d’en avoir fini avec ses conflits intérieurs, les refoule, les vit comme quelque chose d’anormal, et lui-même comme un être non viable. » (Miguel Benasayag, Angélique del Rey – Eloge du conflit)

« Autrefois on se vantait des prouesses de ses ancêtres, pas de leurs humiliations … Aujourd’hui il est plus convenable d’être une victime plutôt qu’un héros. » (Alain de Benoist). – Oui, et c’est tellement plus rentable. « Je suis un homme d’aujourd’hui, c’est-à-dire une couille molle. » (Frédéric Pajak)

« J’ai songé ensuite que le héros d’une utopie négative à contrôle intégral découvrant par miracle ‘Albertine disparue’, ou la ‘Princesse de Clèves’, en aurait la révélation stupéfiante que les populations d’avant vécurent donc avec des sentiments aussi compliqués et prenants, et commencerait de réfléchir pourquoi lui ne sent rien ; mais dans le réalisme dans lequel nous existons c’est pour se désennuyer à bord du train subsonique , sans faire attention que ces ‘Affinités électives’ sont rédigées à la plume d’oie ; à la lumière de quelques bougies, par quelqu’un qui n’a jamais pris de douche ni d’ascenseur, qui se chauffe au bois, envoie des lettres et voyage en voiture de poste ; sans délibérer que notre système nerveux s’est formé d’après des conditions matérielles sans aucun rapport, que nos perceptions de l’espace et du temps y sont … d’une  nature différente, que la conscience ne peut être de la même sorte … que ces modifications affectent tous nos sentiments … Et Valéry qui examine sérieusement cette affaire des conditions matérielles de la conscience : ‘Ce n’était pas assez de périr ; il faut devenir inintelligibles, presque ridicules ; et que l’on ait été Racine ou Bossuet…’ Et j’ai pensé que tous ces livres antérieurs à la société planétaire ne pouvaient pas nous renseigner sur ce que nous sommes, sinon par défaut : en nous faisant souvenir de tout ce qu’il nous est refusé d’être ; dont ils sont l’inventaire fringant. » (Baudouin de Bodinat) – Aussi, explication du mépris dans lequel nous tenons nos grands ancêtres.

 « Chacun absorbés par le maniement de leur smartphone, iPad, BlackBerry, portables, 3G à écran tactile, e-book, ou bien feuilletant un gratuit avec des fils électriques entrant dans leurs oreilles … Occupés de ces petits appareils qu’ils ont avec eux, à en consulter les minuscules écrans, à y parler seul dans la foule mouvante comme à entendre des voix et y répondre. » (Baudouin de Bodinat)

« Tout, ou presque, devenant en fait accessible, l’individu postmoderne est un Tantale repus… condamné à une boulimie consumériste en matière de culture et souvent contraint à un syncrétisme hâtif pour ne pas paraître dépassé. » (Françoise Bonardel)

« L’homme dont la vie intérieure n’est plus qu’un vague souvenir ; laminé, décérébré et rendu amnésique par le flot discontinu d’informations qu’il lui est demandé d’ingérer sous peine d’exclusion hors du cercle enchanté de la ‘culture’, ce gavage insensé … Soumis à un intense matraquage médiatique et contraint à des migrations qu’il n’a pas forcément choisies pour répondre aux exigences d’un marché devenu planétaire, l’homme contemporain a-t-il d’autre ressource que de se parer du beau nom de ‘cosmopolitisme’ ? » (Françoise Bonardel)

« L’outillage psychique dont l’homme se doit d’être porteur pour s’intégrer dans la société moderne : – Une intelligence pragmatique – Des affects soigneusement ‘gérés’ –  Un imaginaire formaté par les publicistes. » (Françoise Bonardel)

« La baisse du quotient intellectuel européen semble pourtant moins affecter l’intelligence elle-même, toujours capable de performances, que son influence sur d’autres fonctions : difficulté à raisonner, à argumenter sans qu’interfèrent des motivations émotionnelles et affectives censées arbitrer les conflits ; montée en puissance d’une niaiserie bien-pensante différente de la simple bêtise, jusque chez des êtres qu’on pensait intelligents ; incapacité grandissante à évaluer ses propres failles, ses points aveugles, évacués comme autant de préjugés d’un autre âge. Alors même qu’il s’érige en juge permanent du Bien et du Mal, l’individu postmoderne prétend néanmoins ne plus préjuger de rien, tout en se démettant de ses capacités de  discernement qui appartiennent faut-il croire au vieux monde. »  (Françoise Bonardel) – Ainsi fabrique–t-on d’innombrables et nouveaux laquais, dont on trouve le prototype chez le Bobo.   

« Devenu le seul objet de ses complaisances, il se fait lui-même son Dieu. » (Bossuet)

« L’individu parfaitement autoréférentiel qui n’a d’autre horizon que lui-même. Le Narcisse du ‘bel aujourd’hui’ et de ‘après moi le déluge.’ » (Daniel Bougnoux)

« L’individu parfaitement autoréférentiel qui n’a d’autre horizon que lui-même. Le Narcisse du ‘bel aujourd’hui’ et de ‘après moi le déluge.’ » (Daniel Bougnoux)« Il est censé être un donné initial, il est devenu la mesure de toutes choses… Rien ne le pose plus dans l’être, rien ne l’affirme plus dans sa légitimité que lui-même, c’est-à-dire rien. ‘J’ai fondé ma cause sur rien’ (Max Stirner) pourrait être la devise de l’homme moderne. » (Rémi Brague)

«‘L’homme ‘connexionniste’, cet ‘entrepreneur de lui-même’ qui pratique une  ‘sorte de monitorage de soi’ pour être un ‘connecteur’, un ‘passeur’, et, de ce fait, attentif à se garder de tout lien profond qui pourrait entraver sa flexibilité. » (Annie Le Brun)

« Le grand drame de l’homme d’Occident, c’est qu’entre lui et son devenir historique ne s’interposent plus ni les forces de la nature, ni celles de l’amitié … La duperie de ce siècle qui fait mine de courir après l’empire de la raison alors qu’il ne cherche que les raisons d’aimer qu’il a perdues. » (Albert Camus – cité par Georges Friedmann) – Misère affective.

« Des observations incomplètes, hâtives, le passage rapide d’une impression à l’autre, la multiplicité des images, l’absence de règle et d‘effort, empêchent le développement de l’esprit. » (Alexis Carrel) 

« Plus la tradition perd son emprise, et plus la vie quotidienne se recompose en termes d’interactions dialectiques du local et du mondial, plus les individus sont forcés de négocier des choix de vie parmi toute une série d’options … Le projet de vie réfléchi devenant un élément crucial de la structuration de l’identité personnelle. » (Manuel Castells – Le pouvoir de l’identité) – Et un facteur de stress supplémentaire !

« Cet homoncule qui se voit Jupiter dans la glace. » (Louis-Ferdinand Céline)

« Toute limite à cette auto-affirmation, ‘Penser par soi-même’, ne peut être qu’une servitude qui doit être abolie.  Emancipation est le nom de cet impératif catégorique. Il somme l’être humain de s’arracher à toute appartenance, d’en finir avec toute identité reçue, qu’elle soit singulière ou collective (famille, cités, nations, empire…). Mais aussi et surtout : langue, histoire, culture, religion, civilisation, car l’émancipation est totale ou n’est pas. Un tel culte du ‘soi par soi’ ne peut mener qu’à un être réduit à n’être que pure identité à soi et vidé de tout autre contenu. » (Paulin Cesari – sur une des innombrables perles d’Emmanuel Macron) 

« L’homme moderne ne s’est libéré de la religion que pour s’enchaîner à la science. » (Bernard Charbonneau)

« Le fou est un homme qui a tout perdu, sauf sa raison. » (Chesterton  – sur le monde moderne qui s’enorgueillit de se voir comme tout à fait rationnel) 

« Quand l’homme se résoudra enfin à avoir pulvérisé son dernier préjugé et sa dernière croyance, ébloui et anéanti par son audace, il se trouvera nu face au gouffre qui succède à l’évanouissement de tous les dogmes et de tous les tabous. » (Emil Cioran) –Nous y arrivons. Merci les déconstructeurs.

« Objet inanimé, citoyen idéal, né sans le repère d’un père et sans l’amarrage d’une mère … l’être le plus docile … pur producteur et le parfait consommateur, sans amour et sans lien … sans l’embarras des liens familiaux, des regrets, des ambitions, des défaillances du cœur … sans lignée et sans ancêtre, ne se dirigeant ni vers quelque chose ni vers quelqu’un, l’existence ayant perdu son sens … Pur acteur, objet sans projet ni regret, individu sans filiation, sans hérédité ni mémoire … sans origine ni descendance … qui ne consacrera son temps qu’à la société anonyme, sans visage et sans nom. » (Jean Clair)

« Détenteur d’un savoir qui l’accable au lieu de le réconforter, il ressemble en plus d’un point au clerc de la fin du Moyen âge qu’avait quitté la foi en Dieu. » (Jean Clair – sur l’intellectuel moderne)

« ‘L’homme moderne’ croyait profondément dans un sens de l’histoire : il pouvait donc prendre parti, soutenir des causes, s’engager. ‘L’homme post-moderne’ est le même homme moderne chez qui l’esprit critique a surmonté les derniers restes de crédulité : il ne croit plus dans les ‘grands récits’ du libéralisme et du marxisme. Pour lui, les  entreprises modernes se poursuivent désormais sans ‘nous’, en ce sens qu’elles se passent de toute légitimation par le progrès moral, par l’émancipation du genre humain, par  la construction du futur radieux. La science et la technique se ‘développent’ sans autre finalité que d’accroître l’efficacité, la ‘performativité’… » (Vincent Descombes)

« Car chacun se convainc d’être seul appelé

« A devenir Phénix et seul de son espèce. » (John Donne)

« Faire des efforts sincères pour se sentir bien, pour s’adapter aux changements exigés par la société, pour suivre les modes philosophiques, économiques, hygiéniques et morales du moment, bref pour prendre le train de la  modernité, ‘en marche’ et rester, toujours, dans la ligne du Parti unique européen où il faut être libéral et ‘en même temps’ solidaire, partisan de la croissance et ‘en même temps’ écologiste, où il faut déréguler l’économie et ‘en même temps’ réguler les comportements … ‘Une économie ouverte et une vie réglementée’ (?). » (Benoît Duteurtre)

« Bienvenue dans le monde euphorisant des choix volatils et de l’universelle plasticité … L’homme contemporain … nulle statue du Commandeur, qu’elle fût progressiste ou rétrograde, ne fait plus honte à ce don Juan du désordre de sa vie ou de la diversité de ses plaisirs. Cessant de pourchasser les traces du passé … il a répudié les formes de pensée qui divisaient le monde en vivants et en vestiges. Bref, il a dépassé ou, pour être plus exact, il a détrôné le dépassement. Partout l’obligatoire se dissout dans l’optionnel, les figures libres succèdent aux parcours imposés, l’éclectisme au sectarisme, le ‘bonheur si je veux’ au bonheur programmé, la cohabitation des styles au sens de l’histoire, le jeu avec les codes au vertige de la radicalité, les amours plurielles, les identités bariolées et les délices du papillonnage à la nécessité guerrière et puritaine de toujours choisir son camp … ‘Anything goes’. » (Alain Finkielkraut)

« L’individu contemporain aurait en propre d’être le premier individu à vivre en ignorant qu’il vit en société, le premier individu à pouvoir se permettre, de par l’évolution même de la société, d’ignorer qu’il est en société … Ce serait l’individu déconnecté symboliquement et cognitivement du point de vue du tout, l’individu pour lequel il n’y a plus de sens à se placer au point de vue de l’ensemble. » (Marcel Gauchet)  – « Ainsi cet individu moderne est-il littéralement un nanti en ce sens qu’il dispose de suffisamment de ressources pour croire n’avoir besoin de rien en dehors de lui-même pour exister. On conçoit que ce type de plénitude puisse conduire au narcissisme. » (Robert Castel) – Ce pourquoi nos prétendues sociétés ne risquent pas de durer !

 C’est parce qu’ils deviennent semblables, interchangeables, que les individus ‘modernes’ ne pourront se prendre les uns pour les autres pour ‘modèles’, sans s’éprouver comme ‘obstacles’ à la réalisation de leurs désirs. » (René Girard)

« L’homme contemporain dilue son tragique dans la parodie, le dérisoire, le toc. Il est sommé d’inscrire sa vie dans le ‘comme si’ …  d’édulcorer ses rêves de grandeur … de les réguler pour mieux les faire rentrer dans les standards de l’universelle démission … de rabattre  ses désirs de décence, de justesse, de mesure … pour les rendre compatibles avec la Grande Fête Obligatoire. » (Emmanuel Godo)

« Son sentimentalisme le laisse désarmé lorsqu’il est confronté à de véritables ennemis, et il oscille en permanence entre les impératifs opposés de la ‘performance’ et de l’harmonie intérieure. » (Jean-Pierre Le Goff)

« L’immaturité et l’infantilisme sont les catégories les plus efficaces pour définir l’homme moderne. » (Witold Gombrowicz)

« La personnalité ‘as if’, ‘comme si’ c’est le sujet débarrassé de toute subjectivité, de toute histoire, parfaitement syntone aux milieux dont il épouse la forme, les couleurs, les valeurs et les attentes … Très malléables, extrêmement doués pour tous les apprentissages … Sans la moindre trace de ‘la plus petite empreinte personnelle’ … Adaptation sans expérience d’affects … Extrême porosité aux signaux du monde extérieur et adaptation totale à ce milieu. » (Roland Gori) – Fantôme très répandu aujourd’hui. Produit des média.

« Le point de départ de l’élaboration critique est la conscience de ce qui est réellement, c’est-à-dire un ‘connais-toi toi-même’ en tant que produit du processus historique qui s’est déroulé jusqu’ici et qui a laissé en toi-même une infinité de traces, reçues sans bénéfice d’inventaire. C’est un tel inventaire qu’il faut faire pour commencer. » (Antonio Gramsci)

« L’homme moderne est un homme qui n’accepte pas sa place dans l’univers, qui n’accepte pas sa condition. » (Henri Guaino) – Ce pourquoi il est aigri, malheureux et souvent méchant.

« L’homme des cavernes fait figure de gentleman auprès de l’homme moderne : il révérait les morts et s’inquiétait de l’au-delà. » (Fabrice Hadjadj)

« Plus rien n’est proposé à l’homme, à son voir ou à son faire, en tant que tâche infinie à la hauteur et à la mesure de son énergie. » (Michel Henry)

« La subjectivisation qui exalte le sujet signe en même temps son arrêt de mort. » (Max Horkheimer)

« L’homme moderne bricole dans l’incurable. » (Eugène Ionesco)

« Ils ne croient plus à rien, encore moins à eux-mêmes, sauf à leur souveraineté et à leur droit de tout faire. Ballotés par l’odyssée technique, par l’histoire, ils vivent dans une angoisse où leur nouveau pouvoir leur impose de faire comme si. » (Claude Jannoud)

« Cet homme, aux fautes, aux vertus et aux chances duquel nous participons tous dans une certaine mesure, n’en est pas moins en train de se désagréger : d’où l’étrange grisaille… » (Ernst Jünger) – Cet homme « qui jouit de tout le confort technique, dont la durée moyenne de l’existence s’est singulièrement prolongée, bénéficiant du principe de l’égalité théorique… »

« L’homme sans origine, sans peuple ni mémoire est une sorte de monstre, c’est l’homme sans qualité, un isolé plus qu’un individu, un être qui ne sait plus se définir, donc ne sait plus se conduire, et qui est incapable de jugement. Et c’est la promesse du déchaînement de l’envie sans limites, et de la haine du ressentiment sans honneur ni fidélité derrière soi. » (Hervé Juvin) – Le Bobo-lyncheur.

 « Devant la condition liquide, gazeuse de l’homme moderne (post-moderne ?), en quête d’un allègement de l’être qui confine à l’effacement de soi, le reflux de l’émancipation par la culture, le savoir et la conscience au monde est saisissant. S’agit-il à la fin de renoncer à se connaître et à se comprendre pour mieux se laisser produire ? » (Hervé Juvin)

 « Une vie au second degré, une vie qui se regarde elle-même passer dans la rue, une vie où il s’agit de se choisir soi-même, son âge, son sexe, son origine, sa singularité, sa culture, sa religion ; où le monde n’est plus qu’un jeu de construction de soi dont toutes les pièces doivent être disponibles en permanence pour permettre toutes les variantes du soi sur soi. » (Hervé Juvin)

« L’homme qui n’est pas libre intérieurement ne se sent sûr que là où il est ‘comme tout le monde’ et où  tout le monde est comme lui. » (Hermann von Keyserling) – L’homme standard, le rêve imposé.

« L’homme a abandonné l’essentiel comme quelque chose d’inutile et a tout misé sur la quête fébrile de l’inessentiel, il vivote … C’est par ‘rien’ que nous sommes menacés tous … La phrase ‘Dieu est mort’ annone l’avènement d’une époque qui est celle de la victoire de l’inessentiel sur l’essentiel … Fuyant devant la perte de l’essentiel, poursuivant l’accessible et l’accessoire, l’homme court sans cesse en avant, mais en réalité, il recule … L’activité hypertrophiée du sujet est à ce point appauvrie qu’Il produit de plus en plus mais ne fonde plus rien. » (Karel Kosik)

« Privés de la capacité de se demander ce qui est bien et ce qui est vérité , obsédés par une série infinie d’interrogations, les hommes ne se demandent plus ce qui est bien et ce qui est mal, ils veulent seulement connaître ce qui est à leur avantage, ce qui leur est utile, ce qui leur assure un poste élevé. » (Karel Kosik)

« L’homme moderne affronte le monde sans la protection des rois, des prêtres et autres figures du père plus ou moins bienveillantes. » (Christopher Lasch) – Individualisme et prétendue liberté le laissent et seul et nu.

« Le cœur de la condition de l’homme moderne est d’être désinséré, sans liens, ou plutôt sans autres liens que des replis sur des microgroupes (qui se substituent aux anciennes et véritables solidarités de groupe), accéssoirisé, prolongé par de multiples prothèses techniques (smartphones , lecteurs mp3…) qu’il ne quitte que rarement, son environnement totalement artificialisé, tandis que son corps est transformé en magasin d’outillage. » (Eric Letty)

« Penser comme ‘on’ pense, sentant comme ‘on’ sent, jugeant comme ‘on’ juge … Sans histoire, sans tradition, sans mémoire, sans continuité historique. » (Bérénice Levet)

« Après avoir dévoré tout le reste, le sujet n’a plus qu’à se dévorer lui-même. » (C. S. Lewis)

« Plus il y a de souci et de responsabilité de soi, plus s’affirme le besoin de légèreté vide, de délassement proche du ‘zéro effort’, d’insouciance futile. » (Gilles Lipovetsky)

« L’expression à tout-va, la primauté de l’acte de communication sur la nature du communiqué, l’indifférence au contenu, la résorption ludique du sens, la communication sans but ni public, le destinateur devenu son principal destinataire. D’où cette pléthore de spectacles, d’expositions, d’interviews, de propos totalement insignifiants … Le droit et le plaisir à s’exprimer pour rien, pour soi, mais relayé, amplifié par un médium … Désubstantialisation, logique du vide. » (Gilles Lipovetsky – L’ère du vide) – sur le narcissisme contemporain)

« La gaieté, la légèreté de vivre ne sont pas au rendez-vous du progrès … Tout se passant comme si les insatisfactions vis-à-vis de soi progressaient proportionnellement aux satisfactions procurées par le marché. Un pas en avant, un pas en arrière … Pourquoi la joie de vivre ‘d’homo consumericus’ ne suit-elle pas la même pente que celle du bien-être matériel ?. » (Gilles Lipovetsky)

« L’idéologie du développement personnel, optimiste à première vue, irradie résignation et désespoir profond. Ont foi en elle ceux qui ne croient à rien. » (Gilles Lipovetsky)

« Les avant-gardes sont intégrées dans l’ordre économique, acceptées , recherchées, soutenues … Fini le monde des grandes oppositions rédhibitoires, art contre industrie, culture contre commerce, création contre divertissement … Les stratégies marchandes du capitalisme créatif transesthétique n’épargnent plus aucune sphère … il démultiplie les styles, les tendances, les spectacles, les lieux de l’art ; il lance continuellement de nouvelles modes et crée à grande échelle du rêve, de l’imaginaire, des émotions … Après l’art-pour-les-Dieux, l’art-pour-les-princes et l’art-pour-l’art, c’est maintenant l’art-pour–le-marché qui triomphe … Les termes professionnels suivent : les jardiniers sont devenus des paysagistes, les cuisiniers des créateurs culinaires, d’autres des ‘créateurs d’automobiles’, etc. … L’ère transesthétique en marche est planétaire … Goût pour la mode, les spectacles, la musique, le tourisme (qui ne voit partout que des paysages à admirer et à photographier comme des décors ou des tableaux), le patrimoine, les musées,  les cosmétiques, la décoration de la maison … Espèce de fétichisme et de voyeurisme esthétique généralisé … L’important est de ressentir … non d’être conforme à des modèles de représentation sociale … Moins conformiste et plus exigeant que par le passé, l’individu transesthétique apparaît en même temps comme un ‘drogué de la consommation’, pressé, zappeur, boulimique de nouveautés, obsédé de jetable, de célérité, de divertissement faciles (‘l’homo festivus’ de Philippe Muray, doublé d’un ‘homo esthéticus’, par ailleurs dépossédé de sa propre culture) mais qui n’en porte pas moins un regard esthétique, non utilitaire, sur le monde … Ce sont les valeurs initialement prônées par les artistes bohèmes du XIX° siècle (hédonisme, accomplissement de soi, authenticité, expressivité, recherche des expériences) qui sont devenues les valeurs dominantes célébrées par le capitalisme de consommation. » (Gilles Lipovetsky et Jean Serroy – considérations éparses – L’esthétisation du monde, vivre à l’âge du capitalisme artiste) – Derrière (et même devant cette esthétique), le fric. Affreux mélange du n’importe quoi, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment, pour et par n’importe qui , irrespect généralisé, absurdité et abrutissement garantis, sauvagerie, infantilisme, fin en catastrophe imminente malgré l’enthousiasme évident et difficilement compréhensible des auteurs  – « Le capitalisme esthétique présenté comme non moins agressif ou cynique que le capitalisme financier, vise les ressources émotionnelles des acteurs. » (Eva Illouz) – Il est encore plus tordu.

« Il n’est rien en tant que tel et par conséquent, ce qui lui facilite la vie, n’a qu’à penser et à juger, cet esprit qui toujours court, est toujours au courant de ce qu’on doit faire maintenant pour être ‘dans le vent’. » (Thomas Mann) – « Le flot des spots publicitaires qui lui tiennent lieu de pensée. » (Max Picard)

« Le caractère marquant de l’homme moderne, celui qui se qualifie de ‘sujet’ sans toujours mesurer sa sujétion, c’est l’intériorisation et le besoin de tout rapporter à soi … Mais la descente en soi ne rencontre que le néant. » (Jean-François Mattéi)

« L’humanité n’a de sens que dans la mesure où elle accepte de dépendre de ce qui, précisément, ne dépend pas d’elle. » (Jean-François Mattéi)

« Quelle dignité accorder à un être réduit à un jeu de construction ou à son mode d’emploi, à l’être complètement instrumentalisé ; le sujet contemporain ne pense plus et n’agit plus, il ‘fonctionne’ ; ne garde au fond de lui non pas un supplément, mais un simple moignon d’âme ? … Quand il se tourne vers les êtres, il leur jette un regard vide, effaré, fixe ; son rapport aux hommes et aux choses est éteint. » (Jean-François Mattéi)

« ‘Le passage de la substance à la procédure, d’un ordre qu’on trouve à un ordre que l’on construit représente une immense intériorisation.’ C’est l’autoproduction du sujet, et donc son autosuffisance. » (Jean-François Mattéi – citant Charles Taylor)

« Le sujet moderne détourne son regard de toute source extérieure et l’incline vers soi en se repliant de manière perverse, montrait Schiller … L’homme moderne fonde uniquement son moi sur lui-même … Seule la transcendance peut nous arracher à ce vertige d’un sujet qui, effondré en son propre fond, ne découvre en soi que le vide et n’entend d’autre appel que le bruissement anonyme du ‘il y a’ et du ‘je’, qui ne parvient jamais à constituer un ‘nous’ ni à écouter une autre parole que son propre écho. »  (Jean-François Mattéi) – Et ça ne le mène pas loin. 

« Nous sommes tous devenus des sortes de fonctionnaires, nous sommes pris dans un système où nous avons à assurer, à garantir, à produire le ‘bien-être’ et la satisfaction de ceux qui nous entourent. » (Charles Melman)

« On voit apparaître dans la réalité cet ‘homme sans qualités’ dont a parlé Musil. Avec une existence que, d’une certaine façon, on pourrait juger affranchie, libérée, mais qui s’avère, d’un autre côté, extrêmement sensible aux suggestions … Ainsi, la presse et les média, ce qu’on appelle le quatrième pouvoir, sont venus se substituer à cet Autre auquel on se référait autrefois à travers le poids de l’histoire, de la religion, de la dette. Il en résulte un sujet éminemment manipulable et manipulé. Même si on le met théoriquement au centre du système comme s’il était le décideur. Ce seraient ses choix, ses options, ses comportements, de consommateur en particulier, qui décideraient, dit-on, de l’organisation de son monde. Ce qui justifie qu’on ne cesse de le sonder. Mais ses réponses aux sondages ne sont rien d’autre que ce que, la veille, on lui a inculqué. » (Charles Melman)

« L’excès d’émotions, d’informations, d’attentes, de sollicitations porte atteinte à l’intégrité de la personne et la pousse dans un état de fatigue insoutenable. » (Père Mendonça)

 « Homo festivus est cet individu très spécial qui exige les roses sans épines, le génie sans la cruauté, le soleil sans les coups de soleil, le marxisme mais sans dogmatisme, les tigres sans leurs griffes et la vie sans la mort … Extatisme, lyrisme velléitaire, effusionnisme, sentimentalité indistincte, vitalisme…. » (Philippe Muray)

« Ces minuscules rois-soleils légitimes que nous sommes devenus dans l’émerveillement de notre égalisation. » (Philippe Muray)

« Le dernier homme. » (celui du Gai savoir de Nietzsche)

« Ce petit homme ‘sautillant’. » (Nietzsche – Le Gai savoir)

« Ils changent, mais ils ne deviennent pas. » (Nietzsche)

« L’homme-masse, le peuple-masse … L’anatomie du type humain dominant de l’époque …hâtivement bâti, monté sur quelques pauvres abstractions … vidé au préalable de sa propre histoire, sans entrailles de passé, et qui, par cela même, est docile à toutes les disciplines dites ‘internationales’ … sans dedans et sans noblesse … à la vie standard faite de ‘desiderata’ commun à tous … Société des hommes à l’esprit épais… »  (L’homme moderne suivant Ortega y Gasset, tel que résumé par Armand Mattelart.)

 « El señorito satisfecho, le petit monsieur satisfait, content de lui. Celui qui sourd à toute instance extérieure s’enfonce dans la stérilité de ses opinions et sa foncière barbarie. Type d’homme hâtivement bâti sur quelques pauvres abstractions qui ne se définit plus … par sa pensée mais par ses appétits indiscernables de ceux des autres hommes-masses … L’impression originaire et radicale que la vie est facile, débordante, sans aucune tragique limitation, de là cette sensation de triomphe et de domination qui l’amènera à s’affirmer lui-même, tel qu’il est, à proclamer que son patrimoine moral et intellectuel lui paraît satisfaisant et complet. Ce contentement de soi-même l’incite à demeurer sourd à toute instance extérieure, à ne pas écouter, à ne pas laisser discuter ses opinions, et à ne pas s’occuper des autres. Cet intime sentiment de domination le pousse constamment à occuper la place prépondérante. Il agira donc comme s’il n’existait au monde que lui et ses congénères. » (Ortega y Gasset – La révolte des masses – cité par Jean-François Mattéi)

 « Le contraste entre la redondance burlesque des ego des personnages de Houellebecq et le néant de leurs aspirations. » (Jean-François Paoli) – Peinture de l’homme moderne.

« L’idéalisation par la culture contemporaine d’un individu plein de ressources, d’une personne qui sait ce qu’elle veut et comment l‘obtenir, est une reconnaissance de la terreur, aujourd’hui largement répandue, de la frustration. » (Adam Phillips)

« Il refuse d’être seul, il est l’homme des foules. » (Edgar Poe)

« L’homme n’est plus traversé par autre chose que ce qu’il produit lui-même, il n’est plus troué par une lumière venue d’ailleurs, celle de la longue durée d’un avenir politique radieux ou d’un au-delà éternel. » (Robert Redeker – sur l’homme unidimensionnel)

« Ils t’appellent ‘petit homme’, ‘homme moyen’, ‘homme commun’ ; ils annoncent qu’une ère nouvelle s’est levée, ‘l’ère de l’homme moyen’ … Ce sont eux qui le disent, les vice-présidents de grandes nations, les leaders ouvriers ayant fait carrière, les fils repentis des bourgeois, les hommes d’Etat et les philosophes. Ils te donnent ton avenir mais ne se soucient pas de ton passé. » (Wilhelm Reich)

« L’individu voudrait se sauver en triomphant du monde. C’est le cri de Rastignac jetant son défi à la société sur les hauteurs du Pére-Lachaise : ‘A nous deux maintenant’. D’un côté l’individu, de l’autre le monde. » (Olivier Rey)

« L’homme européen, libéré et individualisé, se retrouve en même temps isolé, étranger au monde. Il n’est plus nulle part chez lui. Quels que soient les efforts et les subterfuges qu’il va déployer pour l’oublier, sa première réalité est devenue la solitude et le déracinement … ‘Mais hélas j’ai appris à me différencier de tout ce qui m’environne, je suis isolé au sein du monde si beau, je suis exclu du jardin de la nature où je croîs, fleuris et dessèche au soleil de midi’ (Hölderlin) … La nudité de notre situation : celle d’un individu libre mais dont la liberté a été acquise au prix de ce qui aurait fait sa valeur, le lien avec le monde … Toutes les religions , toutes les cultures tiennent compte d’un état primitif de complétude, d’indivision ; la séparation n’est pas abolie, elle est intégrée dans des récits, des coutumes, une histoire, des fidélités … C’est cela qui a changé. Avec l’avènement de la modernité la séparation devient une donnée brute, sans justification … ‘Chaque âme constitue un monde à part ; pour chaque âme, chaque autre âme est un arrière-monde’ (Nietzsche – Zarathoustra). Plus rien n’assure en profondeur la concordance des vérités individuelles, plus rien ne les relie. Et l’individu, retranché en lui-même, reste sans consolation … On en arrive à une maîtrise sans sujet, à un royaume sans roi. » (Olivier Rey)

« L’individu contemporain est moins assuré de lui-même que l’ensemble de ses prédécesseurs. Sous  ses rodomontades, il est rongé par le sentiment de son insuffisance … ‘Ce que nous possédons, c’est uniquement notre pouvoir d’être livrés… La place que nous occupons dans l’histoire de la dignité humaine est misérable.’ (Gunther Anders) … Disproportion terrassante pour la personne entre ses facultés propres et celles du système … Placé en dehors du complexe économico–industriel, je ne serais même pas en mesure d’assurer ma propre survie, me nourrir, me vêtir, me protéger des intempéries ; mes compétences techniques personnelles sont largement inférieures à celles de l’homme de Néanderthal … Le rêve de s’augmenter par la technologie séduit des êtres préalablement rendus infirmes par cette même technologie … L’homme augmenté, c’est avant tout un homme plus compétitif, eugénisme et transhumanisme sont tous les deux l’émanation d’esprits obsédés par la compétition … Ils imaginent que la technologie les soustraira au chaos du monde alors que non seulement elle hâtera ce chaos, mais laissera sans défense ceux qui ont désappris à vivre sans elle. » (Olivier Rey)

« L’homme démocratique s’impatiente devant toute compétence, y compris celle du médecin ou de l’avocat, qui remet en cause sa propre souveraineté … les professions qui instituaient une forme, même indirecte ou modeste, à des valeurs collectives sont touchées par l’épuisement de la transcendance collective, qu’elle soit religieuse ou politique. » (Dominique Schnapper –citée par jacques Rancière)

« Pour apprécier à sa juste valeur la part du gauchisme dans la création du ‘novhomme’ et dans la réquisition de la vie intérieure, il suffit de se souvenir qu’il est caractérisé par le dénigrement des qualités humaines et des formes de conscience liées au sentiment d’une continuité relative dans le temps (mémoire, opiniâtreté, fidélité, responsabilité, etc.) ; par l’éloge, dans son jargon publicitaire de ‘passions’ et de ‘dépassements’, des nouvelles aptitudes permises et exigées par une existence vouée à l’immédiat (individualisme, hédonisme, vitalité opportuniste…) et enfin par l’élaboration des représentations compensatrices dont ce temps invertébré créait en besoin accru (du narcissisme de la ‘subjectivité’ à l’intensité vide du ‘jeu’ et de la ‘fête). » (Jaime Semprun)

« Le régime temporel du néocapitalisme a créé un conflit entre le caractère et l’expérience, l’expérience d’un temps disjoint menaçant l’aptitude des sens à se forger un caractère au travers de récits continus. » (Richard Sennett) – « L’homme-réseau est pris dans un flux où il ne peut ni commencer ni finir … Nœud de passage entre ce qui lui est transmis le plus rapidement possible et ce qu’il a pour charge de convertir et de transmettre de même à son tour … Les termes d’avant et d’après prennent un caractère plus topographique qu’historique. ‘L’avant’ correspond à l’amont du réseau et ‘l’après’ à l’aval de ce même réseau. » (Zaki Laïdi)

« L’horizon ne s’était pas encore rétréci aux marchés de loisirs pour derniers hommes. » (Peter Sloterdijk – du temps récent où il existait encore des transcendances et même des institutions les portant : Eglise catholique, URSS…)

« L’homme de la société hyperindustrielle, c’est-à-dire de la société de contrôle, voit une part toujours plus grande de ses comportements sociaux prise en charge par le système techno-économique, en sorte qu’il se trouve toujours plus dépossédé d’initiatives et de responsabilités, tandis qu’il ne cesse d’être infantilisé (et par là même coupé de ses enfants qui ne trouvent plus en lui aucune autorité) par les industries culturelles qui ont pour fonction de lui faire adopter de nouveaux ‘modes de vie’ qui sont essentiellement des ‘modes d’emploi’ remplaçant et court-circuitant ses savoir-vivre. » (Bernard Stiegler)

« Expropriés de notre culture, dépouillés des valeurs dont nous étions épris, pureté de l’eau et de l’air, grâces de la nature, diversité des espèces animales et végétales, tous indiens désormais, nous sommes en train de faire de nous-mêmes ce que nous avons fait d’eux. » (Claude Lévi-Strauss) – Et nous en sommes fiers.

« L’être humain sait qu’il est une créature tombée, blessée, imparfaite, et il le sait de bonne heure. La civilisation moderne tente de masquer cela, elle prétend instaurer un humain qui se suffit à lui-même … Vivant dans l’illusion d’une coïncidence à lui-même, l’être humain retourne droit vers l’animalité, le fusionnel, la bêtise. » (François Taillandier) – Il suffit de regarder nos prétendues fêtes.

« Il croit n’avoir ni intérêt ni passion, parce qu’il n’en a point de propre et de particulière… étant engagé dans ceux et celles des autres sans s’en apercevoir. N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est l’illusion propre au somnambule, et aussi bien à l’homme social. » (Gabriel Tarde – au début parodiant l’abbé de Rancé)

« Le sujet désengagé est un être indépendant, en ce sens que la personne doit trouver en elle ses raisons d’être essentielles et ne doit plus se les laisser dicter par un ordre plus vaste auquel elle appartient … L’agent humain ne doit plus se concevoir comme un élément appartenant à un ordre plus vaste et signifiant. Il doit découvrir ses raisons d’être paradigmatiques en lui-même … Par nature, il ne dépend plus d’aucune autorité. La condition de la soumission à l’autorité doit être créée. » (Charles Taylor) 

« L’extraordinaire fortune du mot ‘évasion’ montre à quel point l’homme moderne se sent prisonnier, de tout (travail, proches, lieu…). D’où cette névrose de changement et de nouveauté. » (Gustave Thibon)

« Voici des gens pendus à toutes les radios, avides de toutes les nouvelles, réceptifs à toutes les idées. On appelle cela sensibilité, ouverture. C’est une qualité que je n’envie pas. Je serais plutôt porté à considérer comme un signe de santé et d’unité intérieures l’existence de larges zones d’indifférence. Une réceptivité universelle implique, exception faite de quelques esprits extraordinaires, une passivité dangereuse. » (Gustave Thibon)

« L’absurdité ultralibérale, qui, voulant libérer l’individu de tout carcan collectif, n’a réussi qu’à fabriquer un nain apeuré et transi, cherchant la sécurité dans la déification de l’argent et sa thésaurisation … L’effondrement des croyances collectives qui mène inexorablement à la chute de l’individu … L’homme qui ne se pense plus comme membre d’un groupe cesse d’être un individu. » (Emmanuel Todd)

 « Cet homme polyglotte, polythéiste, polytechnique, citoyen du monde, négociant, Bourse des valeurs, courtier, instrument d’échange et de crédit, l’être dont la pensée est une exposition universelle de pensée. » (Paul Valéry) 

« L’homme moderne s’enivre de dissipations. » (Paul Valéry)

« L’homme moderne, et particulièrement l’Américain, quelque ‘savoir-faire’ qu’il puisse avoir, est presque dénué de ‘savoir quoi’ … Le ‘savoir-quoi’ grâce auquel nous déterminons non seulement les moyens d’atteindre nos buts, mais aussi ce que doivent être nos buts. » (Norbert Wiener)  – Et il n’y a pas que l’Américain .

Remarques diverses (partielles et très simplifiées) sur l’individu hypermoderne (voir hypermodernité à la rubrique Modernité, 495,2) tirées de la compilation de Nicole Aubert, L’individu hypermoderne.

« Se dessinerait une sorte de bipolarisation de l’individualisme contemporain, avec d’un côté ce qu’il appelle ‘l’individu par excès’, en lien direct avec l’individualisme de marché, et de l’autre ‘l’individu par défaut’. Le premier correspond à l’individualisme conquérant de celui qui, maître de ses entreprises, poursuit avec acharnement son propre intérêt et se montre méfiant à l’égard de toutes les formes collectives d’encadrement. L’autre … se décline en termes de manque : manque de considération, de sécurité, de biens assurés et de liens stables … C’est un individu ‘par défaut de cadres’… parce qu’il n’a pu entrer dans des structures collectives d’encadrement pourvoyeuses de … L’un est dans le ‘trop plein’, dans l’excès de sollicitations, de possibilités, d’investissements subjectifs … qu’il s’agisse de quête de réussite ou de réalisation de soi-même … L’autre est dans ‘le manque’ parce qu’il a perdu, ou n’a jamais eu, les assises, les supports et les liens qui lui permettraient d’exister pleinement. C’est un individu ‘désaffilié’ qui, n’ayant plus de repères, se met ‘à flotter’ … Les ‘névroses du trop’ et les ‘névroses du vide’ observées en psychanalyse … Débordements affectifs et sentiment de vide psychique. » (Nicole Aubert – s’appuyant sur Robert Castel et Claudine Haroche)

« Dans la société qui proclame la souveraineté de l’individu, il existe des individus qui ne sont aucunement des individus au sens positif du mot, c’est-à-dire qui puisse être qualifiés positivement par le sens des responsabilités et la capacité d’indépendance qui leur donneraient une valeur intrinsèque … Parce qu’ils manquent de ressources, de supports … ‘Individus par défaut’. » (Robert Castel – remontant même à une thèse de l’abbé Sieyès)

« L’individu doit se couler dans des moules de socialisation conformes, tout en affirmant une singularité irréductible … doit se réaliser … La vie s’inscrivant dans un projet entrepreneurial d’excellence et de dépassement perpétuel, l‘individu devient responsable de sa réussite ou de son échec. Il ne peut donc s’en prendre qu’à lui-même … L’individu est condamné à réussir. Et cette réussite est sans limite, sans fin et sans repos. Il ne s’agit pas d’atteindre un but, il s’agit d’être le meilleur. Chacun doit progresser sans cesse. La réussite devient un but en soi … Il s’agit de se dépasser … Le côté positif pour ceux qui accèdent à l’autonomie et trouvent considération et reconnaissance. … avec le risque de se bruler dans l’hyperactivité, l’urgence, le stress… Le côté négatif pour ceux qui sont en échec, renvoyés à eux-mêmes, rongés par le dépit, l’envie et le vide … sollicités par personne, incapables de saisir les opportunités qui passent … A l’intensité de l’existence de l’hyperactif s’oppose la vacuité de celle de l’hypoactif … destin d’autant plus insupportable qu’il en porte seul la responsabilité.  … Cette idéologie de la ‘réalisation de soi-même’ est particulièrement anxiogène. » (Vincent de Gaulejac)

« Indifférence, détachement, désengagement, évitement, manque d’élan, absence de spontanéité, calcul permanent, instrumentalisation de soi et de l’autre : influence sur les rapports entre sensation, perception, conscience, réflexion, sentiments ; brouillage des frontières entre objets matériels réels et images virtuelles touchant de ce fait aux limites du moi … La fluidité intrinsèquement dépourvue de limites entraîne des modifications de structures, susceptible de mettre en cause la possibilité même de structuration, voire d’existence du moi, psychologisation des relations, variabilité,  … Peut-on penser sous la pression ininterrompue du flux ? La fluidité isole ; elle entrave et prévient les liens, les attachements et les élans, elle tend à produire du lien formel, superficiel, du faux lien, voire de l’absence de lien, elle s’accompagne de la peur du lien, des autres. » (Claudine Haroche)

« Il est dans une insécurité permanente, dans le désarroi, soumis aux injonctions paradoxales d’une société globalisée, peu sûre d’elle-même, projetant ses incertitudes sur lui, l’enjoignant au dynamisme, à la mobilité à la flexibilité, le soumettant alors à une créativité permanente. » (Claudine Haroche)

L’homme moderne et l’homme hypermoderne selon Zygmunt Bauman – La vie en miettes.

 « La vie de l’homme moderne était fréquemment comparée au pèlerinage-à-travers-le-temps. L’itinéraire d’un pèlerin est tracé à l’avance par la destination qu’il veut atteindre (image idéale de sa vocation, de son identité…) et tout ce qu’il fait est calculé pour le rapprocher du but. On ne peut programmer sa vie comme un ‘voyage vers une destination’ que dans un monde dont on peut raisonnablement espérer que les cartes resteront inchangées tout au long de la vie. Or, tel n’est manifestement pas le cas aujourd’hui. Le flâneur, le vagabond, le touriste et le joueur offrent conjointement la métaphore de la stratégie postmoderne mue par l’horreur d’être attaché et fixé (et même hélas par l’impossibilité) – Le flâneur (passe-temps, zapping, voir comme au théâtre, suite d’épisodes, jeu sans coûts ni conséquences, mise en scène…) – Le vagabond (sans maître, liberté totale de mouvement, sans lieu fixe,incontrôlable, sans domicile…) – Le touriste (proche du vagabond, mais non pas poussé, il est lui attiré, recherche de nouvelle expérience, d’étrange, de bizarre, d’excitation, de plaisir, entre deux escapades se retire en un chez-soi, au moins idéal…) – Le joueur (mène sa propre partie, ni règles, ni ordre, ni chaos, seulement des mouvements, monde de risques et de chance, garder un coup d’avance, chaque partie commence à zéro et finit clairement, ni cicatrice ni rancune ni même souvenir…). Ces quatre stratégies de vie postmoderne, entrelacées et imbriquées ont en commun leur tendance à rendre fragmentaires et discontinues les relations humaines … Elles aspirent à combiner le processus de vie en une série d’épisodes indépendants et fermés sur eux-mêmes, dépourvus de passé et de conséquences. »

L’homme moderne et l’homme hypermoderne selon Zygmunt Bauman – L’amour liquide.

 « L’homme contemporain n’est pas ‘sans qualités’, il est devenu ‘sans liens’. Cette ‘déliaison’ peut être vue comme une libération (soyez libres, sans attaches…), mais elle porte aussi en elle le danger de la solitude, de la déréliction, la peur constante d’être ‘jeté’. Le monde liquide de la modernité triomphante est ainsi celui de la liberté, de la flexibilité, mais aussi celui de l’insécurité … Ils ‘languissent d’établir des rapports avec autrui’ ; et pourtant l’état ‘d’être en rapport’ les fait hésiter, en particulier celui du ‘rapport pour de bon’, sans parler de ‘pour toujours’, dans la mesure où ils craignent que cela leur impose des charges et leur cause des pressions … On ne s’étonnera donc pas que les ‘relations’ forment un des principaux moteurs du ‘boom des conseillers’ actuels … Ce qu’ils espèrent apprendre c’est la quadrature du cercle : avoir le beurre et l’argent du beurre, écrémer les délices de la relation sans en conserver l’amertume et les désagréments … Dans le réseau on s’engage dans une connexion à la demande, connexion que l’on peut rompre à volonté. Les connexions sont des relations virtuelles … Quand la qualité nous fait faux bond, nous cherchons la rédemption dans la quantité … Être en mouvement était jadis un privilège … c’est désormais indispensable. Maintenir sa vitesse n’est plus une aventure grisante, c’est aujourd’hui une épuisante corvée… ‘Pour survivre sur une fine couche de glace, il faut patiner vite’ (R. W. Emerson). Futilité, fragilité et fugacité sans précédent marquent toutes sortes de liens sociaux. »

Les défis de l’homme moderne à l’ère de la fragmentation selon Richard Sennett – La culture du nouveau capitalisme.

 « Les trois défis qui s’imposent à l’individu à l’ère de la fragmentation. Être capable de se définir à travers de constantes mutations professionnelles et en l’absence d’institutions susceptibles de donner un sens à la vie … Comment gérer les relations et se gérer soi-même, tout en migrant sans cesse d’une tâche, d’un emploi ou d’un lieu à l’autre – Rester à la hauteur dans une société où le talent n’a plus sa place et où les compétences deviennent rapidement obsolètes … L’ordre social allant contre l’idéal du métier, du faire une seule chose vraiment bien, la culture moderne célébrant le potentiel plus que le bilan – Se situer dans les rapports à entretenir avec le passé … Comment laisser filer le passé, l’oublier. Gageant que l’homme ne saurait se construire dans ces conditions, Sennett parie sur une révolte contre cette culture de la superficialité, où le consumérisme tient lieu de politique et les gadgets de mesures sociales. Un moi axé sur le court terme, focalisé sur le potentiel, abandonnant volontiers l’expérience passée. La plupart des gens ne sont pas ainsi ; ils ont besoin d’un récit de vie durable, ils s‘enorgueillissent de bien faire quelque chose de précis, et ils prisent les expériences qu’ils ont vécues. » (Richard Sennett)

Remarques diverses (partielles et très simplifiées) sur ce qui fait un individu capable d’exister par lui-même, tirées de Propriété privée, propriété sociale, propriété de soi par Claudine Haroche et Robert Castel (l’essentiel des citations), s’inspirant au départ de John Locke.

 « L’avènement de l’individu qui peut se déterminer lui-même à partir du moment où il est capable de s’approprier la nature par son travail. Ainsi il est propriétaire de lui-même parce qu’il a des biens qui le mettent hors de ces situations de dépendance des gens qui n’ont rien, et qui donc ne peuvent pas être des individus par eux-mêmes … L’individu n’est pas doté a priori de consistance (sauf exceptions rares et remarquables) … On ne peut pas être propriétaire de sa personne si on n’est pas propriétaire de biens (essentiellement matériels, mais pas uniquement, culture, compétence pointue, participation à des protections, à des droits…) … L’homme peut se construire à travers son rapport aux choses, au lieu d’être défini à partir des rapports de dépendance et d’interdépendance … Ce qui manque au vagabond c’est moins la propriété que la territorialisation, l’encastrement dans cette société hiérarchique d’ordres, d’états, de statuts … Lorsque ces assignations (justement époque de John Locke) se desserrent la propriété devient l’assise privilégiée pour ‘lester’ un individu qui n’est plus assigné dans ces statuts … La propriété, assise privilégiée pour donner une place et en même temps une consistance à l’individu …  L’idée du suffrage censitaire (et seulement masculin !) est qu’il faut disposer d’un minimum d’indépendance économique pour être politiquement indépendant … Mais sur le plan de ce que l’on pourrait appeler une citoyenneté sociale (l’inégalité de fait, malgré l’égalité en droit, de la classe non propriétaire, socialement méprisée) les conditions d’accès à la reconnaissance de l’individu seront beaucoup plus restrictives (noyau de la critique marxiste du caractère ‘formel’ des ‘droits bourgeois’ : la question du rang, l’importance sociale qu’a un individu à ses yeux et aux yeux des autres : considération, reconnaissance, respect, dignité…) … Exister positivement comme un individu c’est avoir la capacité de développer des stratégies personnelles, de disposer d’une certaine liberté de choix dans la conduite de sa vie … liberté de choix dans la conduite de sa vie … suppose des ressources, des réserves pour pouvoir attendre, temporiser et éviter la réduction au corps … Si l’individu n’a pas de réserves, il devient évanescent et … il se fait toujours avoir … Accès à cette autonomie pour la classe non propriétaire par l’introduction progressive de ce que les auteurs appellent la ‘propriété sociale’, soit l’entrée dans des systèmes de protection (à l’origine construits sur la base du travail : protection, logement, services publics, biens collectifs …) répondant (comblant partiellement) à la séparation de la propriété et du travail des débuts de l’industrialisation, et assurant la sécurité. »

Ci-dessous, extraits remaniés de l’excellent ouvrage de Dany-Robert Dufour, L’art de réduire les têtes, sur la nouvelle servitude de l’homme libéré à l’ère du capitalisme total. C’est très approximatif car la matière est aussi difficile que riche.

« Déchu de sa faculté de jugement, poussé à jouir sans entraves, cessant de se référer à toute valeur absolue ou transcendantale, le nouvel ‘homme nouveau’ est en train d’apparaître au fur et à mesure que l’on entre dans l’ère du capitalisme total … ‘Des hommes réduits à l’état de produits, des produits consommables tout autant que les autres’ (Jacques Lacan) … Un sujet précaire, a-critique et psychotisant, basculant du côté du schizo, seule forme capable de naviguer au gré des flux multiples (sujet flottant, totalement ouvert à tous les flux marchands et communicationnels, à toutes les fluctuations identitaires, donc prêt à tous les branchements marchands). Le vif du sujet ayant fait place au vide du sujet, vide ouvert à tous les vents … Le sujet, c’est d’abord l’assujetti, le soumis, mais soumis à quoi ? … On ne peut sortir de la soumission à l’Autre sans y être auparavant entré. Si on sort avant d’être entré, on se retrouve libre peut-être, mais nulle part, dans un espace chaotique, sans repère, un hors-temps et un hors-lieu … La morale qui ne peut se faire qu’au nom de… ‘ On ne sait plus au nom de qui ou de quoi la faire … Absence d’énonciateur collectif crédible … Or, l’homme est une substance qui ne tient pas son existence d’elle-même mais d’un Autre être, d’un principe unifiant, d’un être commun, de ‘grandes figures’ assujettissantes, dominant les forces contradictoires, Être extérieur qui conférait son être au sujet (avant que celui-ci, avec la démocratie, ne devienne en quelque sorte sa propre origine), conditionnant toute la vie économique, politique, intellectuelle, artistique, technique, les contraintes et les rapports sociaux : la Nature , le Cosmos ou les Esprits, Dieu dans les monothéismes, la Raison, le Roi dans la monarchie, le Peuple dans la République, la Race dans le nazisme, le Prolétariat dans le communisme, la Nation dans les nationalismes … Des êtres qui, face au chaos, assurent pour le sujet une permanence, une origine, une fin, un ordre … Les ensembles humains n’existent pas sans un principe d’unité … Des figures de l’Autre qui ne cessent de changer au cours de l’histoire mais qui établissent pour le sujet une antériorité fondatrice à partir de laquelle un ordre temporel est possible, de même un ‘là’, une extériorité grâce à laquelle peut se fonder un ‘ici’, une intériorité. Pour que je sois ici, il faut en somme que l’Autre soit là … Il était peut-être douloureux pour l’homme de découvrir qu’il ne pouvait être sujet qu’en étant sujet d’une fiction, mais il est peut-être encore plus pénible de se retrouver sans fiction … Avec la modernité, le  sujet est assujetti à plusieurs figures du grand Sujet … Mais plus aucune figure de l’Autre, plus aucun grand Sujet ne vaut plus vraiment dans notre post-modernité. Quel grand Sujet s’imposerait aujourd’hui aux jeunes générations ? Quels Autres ? … – Un ultime grand Sujet (tout près de sa fin) : la démocratie post-moderne – Un nouveau qui emporte tout (même le communisme chinois) : le Marché, qui prend en charge l’ensemble du lien personnel et du lien social, mais qui, par sa seule horizontalité, sans commencement ni fin, laisse le sujet face à lui-même pour l’essentiel : sa propre fondation – Un candidat (de retour) : la Nature – De petits substituts : les récits Communautaires … Post-modernité sans Autres, ou pleine de semblants d’Autres … aussi pleins de suffisance que la baudruche … Sortie de la fiction par le bas, c’est-à-dire avant d’y être entré, en récusant d’emblée tout maître, en s’accordant l’autonomie sans s’être donné les moyens de la construire, pour se trouver dans un espace anomique sans repère et sans limite … Disparition du Tiers tel qu’il fonctionnait dans les ensembles symboliques, qui permettait qu’un ensemble homogène se constitue … Il est possible que  l’exigence de soumission à soi soit encore plus lourde à porter que la soumission à l’Autre. Comment en effet compter sur un soi qui n’existe pas encore, un soi qui se retrouve dans la situation de devoir se fonder lui-même, s’appuyer sur soi pour devenir soi  alors que le premier appui manque … (La dépression, vue par Alain Ehrenberg –‘ La fatigue d’être soi’ – serait le prix à payer pour la liberté et notre émancipation de l’emprise du grand Sujet) … L’autonomie est une conquête qui exige une véritable ascèse. Les nouveaux sujets du monde postmoderne semblent plutôt abandonnés que libres … On leur refuse même les deux seuls points d’appui qui leur fixent une place et par lesquels se conserve et se perpétue l’espèce humaine, soit la différence générationnelle et la différence sexuelle … ‘Unisexe’ et ‘inengendré’, désarrimés du fondement dans le seul réel … Un homme nouveau où tout l’être sera rentré dans l’orbe de la marchandise. »

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