330,5 – Honte

– Sentiment disparu dans une société où les pires abjections passent pour des exploits et des démonstrations de valeur.

– N’est plus guère citée (à défaut d’être vraiment éprouvée) que par le militant asservi assistant au résultat d’une élection non-conforme à sa haine et à son exigence. Dans ce cas, pure simulation, destinée à s’ériger en statue de vertu et à culpabiliser tout le monde.

« Honte : tension entre l’impulsion individuelle et les pressions du conformisme social. » (?)

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« On se culpabilise de ce que l’on a fait, mais l’on a honte de ce que l’on est … la honte est toujours une honte de soi … Elle est activée par la notion de jugement public (échecs d’autant plus honteux qu’ils auront eu lieu devant autrui ou portés à sa connaissance) … Elle a une fonction : ne pas oublier que pour avoir sa place dans un groupe, il y a des règles à respecter. A petites doses, elle peut empêcher de commettre des actes antisociaux. » (Christophe André)

« De même que le ‘paraître’ dans son système de valeurs est tout entier du côté de l’ostentation, de l’esbroufe, et ne saurait en aucune façon relever de la politesse, de la courtoisie, de la discrétion, au contraire … de même la honte est tout entière du côté du complexe, de l’assujettissement dommageable à la contrainte de l’impardonnable n’être pas soi-même. Sans honte, hélas, pas de parole : d’où cette inconsistance accablante des engagements, des déclarations et des rendez-vous pris, dont tout le monde se plaint, et que tout le monde aggrave, des plombiers… La parole patine de toute part, elle n’a plus d’aspérités qui lui permette d’accrocher, elle n’engage plus personne à rien.’J’ai dit cela … Seulement, depuis, il est arrivé que’. C’est le règne du n’importe quoi. La conséquence inéluctable est la judiciarisation constante de tous les aspects de l’existence – afin de pallier grotesquement l’évaporation de la parole, sa dévaluation perpétuelle … La fin de la honte n’a pas d’effet sur la parole seulement, elle agit aussi bien sur les mots, y compris les plus crus, sur l’élocution qu’elle libère, qu’elle exempte de tout surmoi. L’obsession scatologique nationale (réalité-shows, micro-trottoirs…), ‘ça me fait chier, on est dans la merde’ ; et aussi ‘on va mettre le paquet, les toubibs, le papy de… Y a pas photo, le ras-le-bol…’ » (Renaud Camus) – Vulgarité extrême quand elle est diffusée par les média de masse.

« La petite bourgeoisie coïncide exactement avec elle-même et avec la société, et elle n’imagine pas d’instance extérieure à elle qui puisse lui faire honte de quoi que ce soit. A l’extérieur, elle sait bien qu’il n’y a rien, ou plutôt qu’il n’y a qu’elle-même, le pareil de son même… La honte a tout à voir avec l’honneur dont elle est le revers, et l’honneur est un autre nom pour la parole. » (Renaud Camus) – Dont chacun éprouve qu’elle a disparu, au moins au sein de la clique politico-médiatique.

« Sortir de la honte, qui est humiliation intériorisée, demande qu’on la rejette à l’extérieur (par exemple : la pauvreté vue non comme destin personnel mais comme conséquence des inégalités sociales et le recouvrement de l’estime de soi par le militantisme communiste). » (Belinda Cannone) – Le militantisme peut aider, ce n’était pas mon destin, mais celui de ma classe, de mon groupe d’appartenance, de ma race…

« Quand un homme dit qu’il est réaliste c’est qu’il s’apprête à faire quelque chose dont il a sacrément honte. » (Alexandre Dumas, fils)

« Haine de soi qui se distingue de la culpabilité dans la mesure où il ne s’agit pas de punition et de faute à propos d’un acte commis, mais d’un effondrement intérieur, le Moi n’étant plus digne face aux exigences de son idéal. Ce qui explique l’association fréquente qui peut exister entre honte et dépression. » (Vincent de Gaulejac)

« Trois analyses se combinent sans s’opposer. – Sentiment moral, honte d’avoir mal agi ou de s’être écarté des normes prescrites par le milieu. Elle concerne la morale individuelle et collective. Elle renvoie à l’idéal du Moi et au narcissisme. Se vivant comme indigne, c’est l’estime de soi que la honte vient bouleverser – Sentiment existentiel du sujet ‘mis à nu’. Révélation de l’intimité, elle a rapport à ce qu’on voudrait cacher, l’être est ‘découvert’. Ce sont les rapports entre l’estime de soi et l’estime des autres qui sont en jeu – Sentiment social concernant l’identité du sujet le constituant comme membre à part entière d’une société. Ce regard ‘évaluateur’ conduit le sujet à rompre avec lui-même pour maintenir un lien avec les autres. Exclusion de la part de la société ou contradictions pour le sujet entre l’identité prescrite, l’identité souhaitée et l’identité requise. » (Vincent de Gaulejac)

« La morale de la honte gouverne les sociétés qui mettent les individus sous le regard d’autrui (‘perdre la face’, sociétés asiatiques). La morale de la culpabilité repose sur une intériorisation de la faute commise par le sujet (Occident, christianisme). » (Christian Godin)

« Le contenu émotionnel de la honte consiste d’abord … dans une sorte d’affaiblissement du sentiment que l’individu a de sa propre valeur : éprouvant le contrecoup de son acte, il a honte de lui-même, parce qu’il découvre qu’il ne possède pas la valeur sociale qu’il s’attribuait jusque- là. » (Axel Honneth)

« La honte est une émotion qui traduit un affaissement de l’estime de soi dans le regard des autres, elle fonctionne dans des situations d’interconnaissance : communautés locales, cercles familiaux ou amicaux, certains cadres de travail. » (Hugues Lagrange)

« Comme la plupart des émotions, la honte a une fonction de communication avec les autres. Elle semble jouer un rôle d’apaisement en cas d’impair ou de conflit. » (François Lelord, Christophe André)

« Chose à peine croyable, un homme va, à lui seul, personnifier ce qui caractérise le troisième moment de la modernité (après les cités Athènes et Rome) : la naissance du sujet et de la subjectivité, le regard qui se porte vers la vie intérieure, le fonctionnement d’un endopsychisme complexe … Bon nombre de découvertes freudiennes sont présentes dans les ‘Confessions’, dont celle, essentielle, de conflit intrapsychique … ‘Je me trouvais aux prises avec moi, mon être même disloqué’ … cautionnant et encourageant la dévaluation de l’homme pécheur … L’autorité familialiste s’intériorise : sa puissance opère depuis l’intérieur de soi et non plus par l’action de la communauté ; la honte devient culpabilité … le conflit intra-volonté se situe ainsi entre ‘moi’ (fils d’Adam) et ‘moi’ (âme divine) … Lutte (déjà freudienne) entre deux parties du moi, l’une porteuse des pulsions et l’autre identifiée au surmoi … La conscience intime de soi,  est née voici seize siècles d’un génie malade de culpabilité. La subjectivité a été payée d’un abandon majeur : celui du plaisir d’être innocemment soi, si en accord avec les mœurs, coutumes, valeurs de la communauté. Le prix d’une vie intérieure est la perte de l’innocence … Jusqu’à Augustin, l’autorité s’imposait à l’individu depuis la communauté … avec la sanction de la honte. Avec Augustin, l’autorité du ‘genos’ s’intériorise, et la religion devient le lieu où va se jouer, à des millions d’exemplaires, le théâtre tout intérieur de la culpabilité d’ego … Le cadran où lire le bien et le mal se trouve désormais à l’intérieur de soi. La conscience morale se fait juge du moi coupable. » (Gérard Mendel – A considérer aussi que dans le monde déstabilisé d’Augustin (invasions barbares et chute de Rome), il devenait impossible de trouver, comme autrefois, un équilibre personnel et une identité stable à l’extérieur de soi, dans les liens communautaires. L’auteur analyse aussi le rôle indirect de l’incontestablement puissante mère d’Augustin, sainte Monique, dans le processus augustinien menant à la culpabilisation)

« La fragilisation et la moralisation maladives, au moyen desquels l’animal ‘homme’ finit par apprendre à avoir honte de ses instincts. » (Nietzsche)

« Je défie qu’on puisse faire honte à un homme élevé sans honneur ; mais quand on ne peut faire honte, il faut faire peur. » (Rivarol)

« Un monde dans lequel le fait de voir, d’être-vu, de faire-voir et se-faire-voir sont si centraux est un monde abandonné par la honte (exhibitionnisme, concentration sur le corps, exaltation de la nudité, événements créés uniquement pour les faire voir) … En Occident, l’idée que presque tout peut être vu, que presque tout peut se-faire-voir … s’est fortement enracinée. » (Raffaele Simone) – Ce n’est pas une mince différence avec l’Islam (que nous scandalisons).

« Bien que l’Occident la considère généralement comme exagérée et punitive, l’attitude islamique a au moins le mérite de nous rappeler le sens de la honte et d’en restaurer l’importance primordiale …. En effet, chez nous, les choses sont à l’opposé : la honte est bannie, les personnes ’honteuses’ sont tenues pour des vestiges et des antiquités ; celles qui sont ‘sans vergogne’ connaissent un franc succès ; l’absence de scrupules entre comme une qualité essentielle dans quantité de carrières … Les personnes publiques peuvent par exemple mentir à leurs administrés sans être forcées d’admettre le mensonge ou de le réparer. » (Raffaele Simone)

« La honte est une certaine sorte de tristesse qui naît en quelqu’un quand il voit que sa façon d’agir est méprisée par d’autres, sans qu’ils aient égard à aucun détriment ou dommage subi ou à subir. » (Spinoza)

« La timidité peut être la crainte du blâme, la honte en est la certitude. » (Vauvenargues)

« La sottise est le bouclier de la honte. » (Léonard de Vinci)

« La honte n’est pas d’être inférieur à l’adversaire mais de l’être à soi-même. » (proverbe)

« Tel croit venger sa honte qui l’augmente. » (proverbe)

« Jamais honteux n’eut belle amie. » (proverbe)

« L’esprit du temps est à la disparition de ce mouvement émotionnel qu’on appelle la honte. » (?) – Toujours plus dans la fange, toujours  plus bas, plus vulgaire, plus minable, toujours plus fiers et arrogants sont nos idoles, célébrités de tout acabit.

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