370,1 – Gogos – Bobos

– Les deux espèces sont très proches. Leur stupidité, leur crédulité et leur servilité sont comparables. Mais le Bobo présente la particularité avantageuse d’être en plus friqué, ce qui lui permet d’accéder au royaume enchanteur mais un peu léger des Bisounours.

– Gogo, personnage popularisé par une vieille bande dessinée, « Les pieds nickelés ». Personnage malléable, se voulant dans le vent et donc docile à tous les vents (comme la feuille morte dont c’est l’ambition, suivant Gustave Thibon). Croyant à tout, sauf à sa capacité de réfléchir, il est l’idéal réceptacle de tout, l’avaleur béat de n’importe quel bobard, le sujet parfait, le citoyen modèle, le laquais exemplaire, le citoyen exemplaire des sociétés de la promesse …. Perpétuellement apeuré, sur commande, il est toujours du côté de l’opinion dominante, du manche. « Il se destine à la domesticité. » (Jules Renard)

– Ecoute religieusement le journal télévisé et lit, scrupuleusement, le journal des bourgeois éclairés, crème de l’élite, lequel  sait-tout, a-toujours-raison, et dans sa légendaire impartialité ne déforme ni ne cache rien. Après dix ans de ce régime n’a plus ni cerveau, ni colonne vertébrale et broute tel le veau (suivant une définition célèbre).

– Ne regarde, et ne s’extasie devant, que les vitrines qu’on lui présente. N’imagine même pas qu’il puisse y avoir des cuisines, des arrière-boutiques, et même des caves. Croit fermement que ce sont les vagues qui causent le vent. Croit de même, et encore plus fermement, que tout le monde est aussi stupide que lui, que plus on est élevé dans la hiérarchie plus on dit ce qu’on pense, plus on fait ce qu’on doit…

– Reste toujours au premier degré. Ignore la notion de provocation. Même lecteur de romans policiers, ne se pose jamais la question pourtant classique de savoir à qui ça profite, pas plus que ne le fait le journaliste-laquais et inculte.

– On le reconnaît à sa vénération pour les expressions ou slogans à la mode, pour sa modernité indécrottable. Il se caractérise par un optimisme béat et une crédulité infinie qui lui servent de bouée pour tous les aléas. Pour lui, grâce aux média, ses oracles et ses accompagnateurs spirituels, tout a une explication, et même une solution, mais rien n’a un sens. Il refuse obstinément le Rien pour Rien. C’est un grand adepte du Tout pour Rien.

– Le Gogo, assuré de sa servilité, est un personnage sans cesse questionnant. Dés qu’une opinion vraisemblable ou la version possible d’un événement sort des leçons qu’il a ingurgité, il bondit hors de ses gonds. Mais d’où tenez-vous cela ? Je ne l’ai entendu ni à la télévision ni lu dans mon journal, vous délirez mon ami. Si c’était ainsi, on le dirait ! – Bien sûr qu’on lui dit tout.

– En matière de dons, le gigantesque scandale de l’ARC, Association pour la recherche sur le cancer, en 1996, aurait dû prévenir les Gogos qu’on ne verse pas à n’importe qui, n’importe où, n’importe comment, sans s’informer un minimum et, grand luxe, sans faire preuve d’intelligence et d’un peu de flair. Mais le Gogo aime tant se faire B….. qu’il serait dommage de l’en priver.

– « L’homme idéologique est à la fois complètement suspicieux et absolument enthousiaste, dans un état constant de mobilisation. » (Ryszard Legutko – cité par Michèle Tribalat) 

– L’un comme l’autre ont un ennemi, un dragon, l’infâme empêcheur de s’ébahir en rond.

– « Être moderne, c’est ne jamais demander pourquoi. » (Hervé Juvin)

– Platon a illustré ces deux cousins, Gogo et Bobo, dans son mythe (La République, VII, 514) comme habitants de La Caverne et refusant d’en sortir.

– L’un comme l’autre, les deux d’ailleurs ne faisant souvent qu’un, sont fort bien décrits par Philippe Muray sous l’appellation d’Homo festivus.

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« A s’informer de tout, on ne sait jamais rien. » (Alain)

« Vous pouvez administrer à  tout Français vingt-cinq coups de bâton, pourvu que vous lui fassiez un beau discours sur la liberté et la dignité humaine. » (Bismarck – qui connaissait fort bien le gogo français typique, servile pourvu qu’on le charme de grands mots) – « Supprimez tous les journaux. Mais, en tête du décret, mettez six pages de considérations libérales sur les principes. » (Napoléon à Fouché) – Français, y a bon Gogo.

« Du fait de leur méconnaissance des bons livres, les jeunes deviennent les dupes de tout ce que d’ingénieux charlatans leur offrent en guise d’interprétation de leurs sentiments et désirs. » (Allan Bloom) – La vocation de gogo n’est pas réservée aux jeunes, même si l’inculture de ceux-ci en fait des pigeons rêvés.

« Le vrai Bourgeois, c’est-à-dire dans un sens moderne et aussi général que possible, l’homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser et qui vit ou paraît vivre sans avoir été sollicité, un seul jour, par le besoin de comprendre quoi que ce soit, l’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules … Obtenir enfin le mutisme du Bourgeois, quel rêve ! » (Léon Bloy – Introduction à l’Exégèse des lieux communs) – Belle définition du Gogo-Bobo actuel.

« Quelques uns de nos contemporains sortent hébétés de scolarités qui ne cessent de s’allonger. Plus nombreux se comptent ceux qui, par l’ouïe et la vue, sont incurablement irradiés par des émanations médiatiques. Un risque se fait jour : la transformation du citoyen en éponge à lieux communs. » (Frère Serge Bonnet)

« Il serait absurde de s’attendre à ce que le spectateur perçoive aussi bien ce qui se passe dans la coulisse que ce qui se passe sur la scène. » (Raymond Boudon) – D’autant plus que ce ne sont pas les média qui vont attirer son attention.

« Il s’est formé parmi nous une caste qu’on pourrait appeler  celle des ‘Amis du Désastre’. Sa fonction paraît être, soit de nier purement et simplement les évolutions fâcheuses, soit d’expliquer, lorsque c’est impossible, qu’elles sont loin d’être aussi fâcheuses qu’il y paraît, ou qu’elles sont les prémices, peut-être un peu longuettes, soit, de grands bonheurs à venir. Les Amis du Désastre exercent leur talent, assez logiquement dans les domaines où le désastre semble le plus manifeste : l’éducation, la sécurité, le langage et le paysage … Ces ‘intellectuels organiques’ ont la triste fonction d’expliquer au peuple qu’il ne sait pas ce qu’il dit, qu’il ne voit pas ce qu’il voit, qu’il ne ressent pas  ce qu’il ressent … Il est faux que la violence aille en augmentant ; c’est seulement qu’on porte plainte plus facilement. » (Renaud Camus)

« Les indigènes eux ne fonctionnent guère en somme qu’à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les Blancs, perfectionnés par l’instruction publique, ils marchent tout seuls. » (Louis-Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit)

« Semblable aux animaux qui ne peuvent respirer l’air à une certaine hauteur sans périr, l’esclave meurt dans l’atmosphère de la liberté. » (Chamfort) – On comprend donc que l’esclave des média applaudisse à toutes les mesures de censure destinées à imposer la dictature de la pensée unique. 

« On habite Paris. On ne connaît personne, à peine la concierge. Et pourtant on a des idées sur l’histoire de France, la société française, les bourgeois, les prolétaires, le passé, l’avenir. Fantasmagorie. » (Jacques Chardonne)

« Ce qui me frappe surtout, c’est l’atrophie, le rabougrissement de certaines intelligences, privées de toute culture, évidemment, et remplies d’un orgueil proportionné à cette ignorance. Cela se remarque dans toutes les classes de la société, et surtout dans celles dites dirigeantes, qui se contentent trop souvent de vivoter, de trembloter, et d’hésiter sans rien diriger. » (Léon Daudet)

Victimes consentantes et ravies de « la ‘dissolution de la logique’, soit la ‘perte de la possibilité de reconnaître instantanément ce qui est important et ce qui est mineur ou hors de la question ; ce qui est incompatible ou, inversement, pourrait bien être complémentaire ; tout ce qu’implique telle conséquence et ce que, du même coup, elle interdit’. » (Guy Debord – La société du Spectacle)

 « Ce qui est exaspérant chez les moutons, c’est leur contentement d’être moutons … Le mouton, qui ne contemple autour de lui que des moutons à quatre pattes, au profil de mouton, à l’œil de mouton, se réjouit d’être mouton parmi les moutons. Il parle avec respect du moutonisme, de la moutonité, de la grandeur du mouton, des aspirations du mouton, de la solidarité moutonnière, de la majesté du troupeau … Il ne vient jamais à l’esprit des moutons qu’on puisse faire quelque chose tout seul. » (Jean Dutourd) – Tous démocrates, tous égaux (!), tous rabotés.

« Jamais il n’y a eu autant d’individus amorphes, ouverts à toutes les suggestions et à toutes les intoxications idéologiques, au point qu’ils deviennent les succubes, sans s’en douter le moins du monde, des courants psychiques et des manipulations engendrées par l’ambiance intellectuelle, politique et sociale dans laquelle nous vivons. » (Julius Evola) – Autant dire clairement que le nombre des imbéciles soumis grandit (merci les média).

« ‘Celui qui croit que l’histoire est uniquement faite par les hommes qui tiennent le devant de la scène et qu’elle est déterminée par les facteurs économiques, politiques, sociaux et culturels les plus apparents’, celui-là ne voit et ne cherche rien de plus ; et c’est cela que recherche toute force qui veut agir en sous-main … Le préjugé positiviste. » (Julius Evola – citant Disraeli)

« Il y a des gens qui se sont fabriqués, une fois pour toutes, une conception satisfaisante du monde. Après, ça va tout seul. Leur existence ressemble à une promenade en barque, par temps calme : ils n’ont qu’à se laisser glisser au fil de l’eau. » (Roger Martin du Gard – Les Thibault)

« L’idiot possède la solution … il souffre non d’un manque mais d’un trop-plein d’érudition. Alors que l’humanité peine dans l’ignorance, il sait … L’idiot gagne toujours. La conscience de perdre échappe à son champ de vision. » (André Glucksmann)

« Ils n’approfondissent rien, ils n’examinent point les rapports d’une chose avec une autre, ils ne voient point la différence de l’apparent au vrai ; et bornés à l’écorce ils en infèrent définitivement que l’arbre est bon ou mauvais. » (Baltasar Gracian)

« Dés qu’il s’agit de littérature, il y a en France plus de gens qu’ailleurs pour ‘réciter le journal’ ». (Julien Gracq) – Et pas qu’en manière de littérature

« Vous aurez beau écouter, vous ne comprendrez pas. Vous aurez beau regarder, vous ne verrez pas. » (le prophète Isaïe)

« La bêtise, c’est de s’en tenir là, peu importe où. C’est la conscience bien contente qui s’installe ainsi avec toutes ses tares, avec toutes ses rides, dans la stupide vanité d’être ce qu’elle est. » (Vladimir Jankélévitch)

« Elle croit tout ce qu’on lui dit. Pourvu qu’on le dise avec assez d’insistance. Pourvu aussi que l’on flatte ses passions, ses haines, ses frayeurs. Il est donc inutile de chercher à rester en deçà des limites de la vraisemblance : au contraire, plus on ment grossièrement, massivement et crûment, mieux sera-t-on cru et suivi. Inutile également de chercher à éviter la contradiction : la masse ne la remarquera jamais ; inutile de chercher à coordonner ce que l’on dit aux uns avec ce que l’on dit aux autres : personne ne croira ce que l’on dit aux autres, et tout le monde croira ce que l’on dit à lui ; inutile de viser à la cohérence : la masse n’a pas de mémoire ; inutile de lui dissimuler la vérité : elle est radicalement incapable de la percevoir ; inutile même de lui cacher qu’on la trompe : elle ne comprendra jamais qu’il s’agit d’elle. » (Alexandre Koyré – sur la masse) – Il s’agit des Gogos-Bobos. Le peuple, resté peuple, sait très bien, lui, quand on le cocufie. En effet, l’auteur ajoute : « Les membres de la ‘masse’ se recrutent bien souvent parmi ceux des ‘élites sociales’. »

« Je voyais en lui, non pas un homme, mais un produit manufacturé, une machine à dire ce qu’il faut dire et à penser ce qu’il faut penser. » (Valéry Larbaud)

« Il m’en voulait de savoir ce qu’il ignorait avec délices et de prétendre l’en instruire, par-dessus le marché ! Il m’opposait une libre volonté de ne pas voir, une liberté de ne rien savoir. » (Charles Maurras)

« Ils chantent, donc ils paieront. » (Mazarin) – Diffuser des paroles rassurantes, enthousiastes et optimistes pour mieux faire payer le Gogo, l’enivrer de fêtes. Mazarin a fait des émules.

« Des personnes qui ignorent la castration et la Bible. C’est cette ignorance extraordinaire, et sans précédent dans l’histoire humaine, qui produit ces faces hilares, ces regards inhabités, ces cerveaux en forme de trous noirs, ces propos dévastés d’où toute pensé critique s’en est allé, cette flexibilité à toute épreuve, et cette ‘nouvelle innocence’ qui les entoure comme une aura. » (Philippe Muray)

« Ils se tournent vers l’avenir comme d’autres, en leur temps, se tournaient vers la ligne bleue des Vosges. » (Philippe Muray) 

 « El señorito satisfecho, le petit monsieur satisfait, content de lui. Celui qui sourd à toute instance extérieure s’enfonce dans la stérilité de ses opinions et sa foncière barbarie. Type d’homme hâtivement bâti sur quelques pauvres abstractions qui ne se définit plus … par sa pensée mais par ses appétits indiscernables de ceux des autres hommes-masses. » (celui d’Ortega y Gasset – La révolte des masses – cité par Jean-François Mattéi)

« L’autosatisfaction du fils de bourgeois le porte à se fermer à toute instance extérieure, à ne rien écouter, à ne pas remettre en question ses opinions, à ne pas compter avec les autres. L’intime conviction de sa supériorité l’incite constamment à exercer sa prévalence. » (José Ortega y Gasset)  – L’espèce gogo (version bobo ou non) est très répandue dans la bourgeoisie urbaine qui se croit cultivée

« Les caractéristiques suivantes : l’impression que la vie est facile, débordante, sans aucune tragique limitation … sensation de triomphe et de domination qui l’invitera à s’affirmer lui-même, tel qu’il est, à proclamer que son patrimoine moral et intellectuel lui paraît satisfaisant et complet … Contentement de soi-même … Sourd à toute instance extérieure … Ce sentiment intime de domination le pousse constamment à occuper la place prépondérante … aussi interviendra-t-il partout pour imposer son opinion médiocre, sans égards, sans atermoiements, sans formalités ni réserves … Enfant gâté, primitif révolté (le primitif normal étant lui le plus respectueux envers les instances supérieures). » (José Ortega y Gasset)

« L’esprit réduit à l’état de gramophone, quel que doit le disque qui passe. » (George Orwell) – Tout, pourvu qu’on ne me laisse pas tout nu, tout seul, sans système de pensée…

« L’homme démocratique tel que Tocqueville l’analyse : un homme qui n’a que des passions privées et les transforme en absolu. » (Paul-François Paoli)

« Ceux qui passent leur vie sans penser. » (Blaise Pascal)

« Je suis quelqu’un qui met en relation les faits, même éloignés, qui rassemble les morceaux désorganisés et fragmentaires dans une politique cohérente et qui rétablit la logique, là où semble régner l’arbitraire, la folie et le mystère. » (Pier Paolo Pasolini) – L’anti Gogo.

« Le fait de n’avoir goûté à aucune connaissance ni à aucune recherche finit par rendre sourd et aveugle. La vie se passe dans une ignorance et dans une sottise qu’accompagne un manque de rythme et de grâce. » (Platon)

« Il refuse d’être seul. Il est l’homme des foules. » (Edgar Poe)

« Bon nombre des malheurs qui nous accablent viennent du fait que, dans le monde affreusement parfait auquel nous devons faire face, plus personne ne sait ou n’ose dire ‘je ne sais pas’ … L’idiot moderne est un accumulateur d’informations en tous genres. La télévision et quelques gazettes abreuvent sa mémoire de futilités, lui donnant l’illusion que l’homme au savoir universel de la Renaissance est encore possible et qu’il est lui-même l’incarnation heureuse de cette possibilité. La moindre occasion lui est bonne pour discourir, quel que soit le sujet, sur un ton de bienveillante condescendance, plongeant ses interlocuteurs (quand il arrive qu’ils soient lucides) dans les abîmes glauques de l’ennui. La réalité est qu’il ne sait rien et qu’il cache sa nullité sous ce torrent de balivernes dont il aime à croire qu’elles forment une grande et enviable culture. » (Radu Portacala)

« Des sots avisés, des idiots patentés empreints d’une docte ignorance. » (Karl Rahner) – Définitions qui s’appliquent bien à notre sujet, même si ce théologien visait d’autres personnages.

« Il croit n’avoir ni intérêt ni passion, parce qu’il n’en a point de propre et de particulière… étant engagé dans ceux et celles des autres sans s’en apercevoir. N’avoir que des idées suggérées et les croire spontanées : telle est l’illusion propre au somnambule, et aussi bien à l’homme social. » (Gabriel Tarde – au début parodiant l’abbé de Rancé)

« Censeurs analphabètes et surinformés incultes. » (Philippe Sollers)

« Nos bourgeois désirent mourir en paix ; après eux le déluge. » (Georges Sorel) – Surtout n’effrayez pas le gogo, c’est un être raisonnable, simplement aussi lâche que servile.

« Quand on se règle sur le monde pour penser, on ne pense pas. On suit ce qui se fait … On sort de l’erreur quand on revient en soi et qu’au lieu de se régler sur le monde, on se règle sur soi. On pense, alors, parce que l’on veut penser. » (Bertrand Vergely)

« A force de ne pas vouloir savoir, on en arrive à ne plus pouvoir savoir. » (Simone Weil) – Sur l’esclave d’une idéologie, ou bien le soi-disant impartial, ou bien l’éternel Gogo…

« La moralité moderne veut que l’on adopte les normes de son époque. Qu’un homme cultivé puisse accepter les normes de son époque me semble la pire des immoralités. » (Oscar Wilde) – Cas du gogo. A sa décharge on ne peut le qualifier de cultivé.

« Celui qui épouse l’esprit d’une époque ne tardera pas à se retrouver veuf. » (?)

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– Bobos

– Le terme récent de Bobo (bourgeois-bohême, souvent parisien, aisé, informé et décontracté), Beauf sophistiqué, consommateur choyé sans lequel la société s’écroulerait, rappelle assez exactement notre invertébré par son vide sidéral. Celui dont Georges Bernanos disait « il est informé de tout et condamné à ne rien comprendre. » – Informé de tout signifiant de ce qu’on juge bon de lui faire savoir et seulement de cela (Ah, je ne savais pas !).

– Il intéressera certainement les Bobos de savoir qu’en langage des cités, ils sont appelés des Bolos, ce qui est l’abréviation flatteuse de bourgeois-lopettes.

– Ceux qu’André Gorz appelle les Agents dominés de la domination. Ces classes moyennes supérieures, les serviteurs empressés de ce qui les dépasse et les dévorera. « Ceux qui voudraient bien, au fond, continuer à jouir du mode de vie capitaliste sans avoir à renoncer pour autant aux privilèges moraux et à la bonne conscience que confère leur prétention constante à la lucidité (‘je profite du système, certes, mais je n’en suis pas dupe’) … Attitude cool et décontraction superficielle … Les ‘mutins de Panurge’ de Philippe Muray. » (Jean-Claude Michéa)

– Ceux qui croient faire partie des classes supérieures et qui ne sont en fait que la couche très légèrement supérieure des classes moyennes et qui seront précipités dans l’abime par la mondialisation dès qu’ils n’apparaitront plus comme utiles, dès demain.

– « L’homo insipidus. » ( Miguel de Unamuno ?)

– « Homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser. » (Léon Bloy)

– « La dégradante obligation d’être de son temps. » (Chesterton)

– « L’anywhere, le Partout. » (David Goodhart)

– « Être de son temps c’est choisir le camp des vainqueurs. » (Bérénice Levet)     

– « En prise avec son temps, d’autant plus aliéné par l’époque donc. » (?)

– « Celui qui épouse l’esprit d’une époque ne tardera pas à se retrouver veuf. » (?)

– « Le cynisme compassionnel. » (Gaël Brustier, Jean-Philippe Huelin) – Spécialité du Bobo.

-« L’introduction dans le débat public de questions sociétales (diversité, mixité…) est l’œuvre de cette bourgeoisie qui déteste plus que tout le conflit social. » (Gaël Brustier, Jean-Philippe Huelin) – Que sa médiocrité et sa lâcheté la rendent incapable d’affronter.

– Bobos comme Gogos ont un ennemi, un dragon, l’infâme empêcheur de s’ébahir en rond.

– Une nouvelle variété, ou plutôt une qualification complémentaire, un ‘label’ en quelque sorte,  est apparue récemment : le bobio, bourgeois bohème bio, obsédé d’hygiène et de santé.

– Ma critique, ci-dessous, est trop raide pour de jeunes Bobos, jusqu’à la quarantaine (n’en ai-je pas été un ?). Mais elle encore trop indulgente pour ce spécimen grotesque, minable et lamentable qu’est le Bobo âgé, disons à partir de la cinquantaine

-On pourra regarder les extraits du Confort intellectuel, de Marcel Aymé, en fin de rubrique, Sensibilité, Sentiment, 255, 2 ainsi que deux extraits de l’ouvrage d’Yves Eudes, La conquête des esprits, l’appareil d’exportation culturelle américain, à la rubrique, Mondialisation. 500,2

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« Il n’a pas le sens aigu des valeurs bourgeoises ni leur foi dans le progrès, mais il n’est pas non plus spécialement aventureux ou rebelle comme le terme de ‘bohême’ pourrait le laisser supposer. L’hyper bobo des années 2000 est surtout un planqué de type ‘cause toujours, tu m’intéresses’ ou ‘après moi le déluge’ … Même s’il réagit positivement au marketing humanitaire et s’inocule cependant de temps à autre quelques doses de bonne conscience … doses jamais excessives … à vertus homéopathiques ou quasi-vaccinales. Tenons le mal à distance sans se laisser surprendre, tel est le but de l’opération. » (Olivier Bardolle)

« Une demi-culture détruit l’instinct sans lui substituer une conscience. » (Maurice Barrès) 

« Lorsqu’on parle de volonté générale c’est à la figure de ‘l’homme sans qualités’ (celui de Robert Musil) qu’on se réfère … individu identique à lui-même, sinon tout à fait sans qualités, du moins capable de les traiter comme s’il ne s’agissait que d’afféteries sans importance … tenu de ne pas agir, penser ou désirer à partir de ses racines, mais depuis cet idéal d’homme sérialisé, échangeable avec tout autre, homme de la parité et de l’égalité, évacuant toute référence à la multiplicité qui le compose pour adopter cette image à laquelle il doit s’identifier … Passions, désirs, angles morts de la rationalité, tous les comportements non normalisés, toutes les habitudes n’allant pas du côté du ‘bien’, de la santé, de la rationalité, etc. : tout cela est non viable … Sa vie au quotidien ne peut être en conséquence qu’une série de rôles à jouer … Cet homme abstrait, loin d’en avoir fini avec ses conflits intérieurs, les refoule, les vit comme quelque chose d’anormal, et lui-même comme un être non viable. » (Miguel Benasayag, Angélique del Rey – Eloge du conflit)

« Toujours parler d’autre chose que de ce qui est en jeu. » (Emmanuel Berl – sur la terreur qu’éprouve la bourgeoisie à la simple idée de toute conversation qui évoquerait quelque chose, où les participants pourraient être et se montrer)

« Pour dire ce qu’on pense, il faut d’abord savoir ce qu’on pense. Et rien n’est plus difficile à un homme d’aujourd’hui que de savoir réellement ce qu’il pense. » (Georges Bernanos) – Notamment puisque les média sont faits pour penser à sa place, et le reste du temps pour le divertir (au sens pascalien).

« La vie moderne ne transporte pas seulement les imbéciles d’un lieu à l’autre, elle les brasse avec une sorte de fureur. C’est une folle imprudence d’avoir déraciné les imbéciles. L’imbécile est d’abord un être d’habitude et de parti pris. La colère des imbéciles remplit le monde, elle n’épargnera rien, ni personne. La Providence qui les fit naturellement sédentaires, avait ses raisons pour cela. Or, vos trains rapides, vos avions… La multiplication des partis flatte d’abord la vanité des imbéciles. En attendant la machine à penser qu’ils attendent, qu’ils exigent, qui va venir, ils se contenteront très bien de la machine à tuer. » (Georges Bernanos)

« L’authentique et indiscutable Bourgeois est nécessairement borné dans son langage à un très petit nombre de formules. Si on était assez béni pour lui ravir cet humble trésor, un paradisiaque silence tomberait aussitôt sur notre globe consolé. » (Léon Bloy) – Le Bobo d’alors.

« Un de ces hommes qui ont l’air d’être au ‘pluriel’ tant ils expriment l’ambiance, la collectivité, l’indivision. Il aurait pu dire ‘Nous’, comme le pape, et ressemblait à une encyclique. » (Léon Bloy)

Le style de vie de « ces ‘élites socioculturelles’ constitué d’une alliance paradoxale du ‘bohème’ et du ‘bourgeois’, du ‘rebelle’ et de ‘l’arriviste’ … Quand vous vous retrouvez au milieu de cette classe haut de gamme et cultivée, vous ne pouvez pas savoir si vous vivez dans un monde de hippies ou d’actionnaires … Riches mais antimatérialistes … Tension entre réalité et idéaux, entre réussite matérielle et vertu intérieure, mais réconciliation de ces opposés … Monde hybride … Fusion des valeurs de la culture bourgeoise dominante et celles de la contre-culture des années 60, réconciliation des cultures … Création de nouveaux codes sociaux impératifs … normes de bienséance … Nul n’est à l’abri d’une phrase scandaleuse (chute irrémédiable) … Statut professionnel : expression artistique plus argent (‘Je ne suis pas un homme d’affaires, je suis un créateur qui, en l’occurrence, est dans les affaires’) … On ne dépense qu’en choses essentielles, en expériences spirituellement et intellectuellement enrichissantes, égalitarisme et prétention (mode des véhicules dits SUV, sport + utilitaire, des cuisines gigantesques où l’on vit, des vieilles choses, des outils, de ce qui ressort de cultures exotiques, l’objet trouvaille accompagné du morceau de texte quasi philosophique, consommation à prétention humanitaire, écologique) … Le bourgeois prenait ce qui était sacré et le réduisait au profane ; le Bobo prend ce qui est profane et le sanctifie, ce qu’il touche se transforme en âme … Ironie et jeux de mots (enseignes de boutiques) … Règne de ‘l’alternatif’… Langage du radicalisme et de la rébellion, l’entreprise vue comme institution évangélique ébranlant ‘l’establishment’, les dirigeants s’expriment comme des visionnaires de la sociologie ou des artistes … Omniprésence du ‘JE’ … Le Bobo n’entreprend rien à la légère, les activités les plus primaires sont accompagnées de modes d’emploi, de cassettes vidéo explicatives … Education et amélioration personnelle … Clubs de gym et musées sont devenus les cathédrales et les chapelles de notre époque … Les jours de la picole et de la défonce sont révolus … L’interdit s’applique à tout ce qui est préjudiciable à la santé ou dangereux ; est conseillé tout ce qui vise à l’épanouissement ou permet de brûler des calories … ‘Ruées vers l’âme’ dans des ‘lieux chargés de sens’ (ex : le Montana aux Etats -Unis) … Le pluralisme individuel est le fondement de la vie spirituelle (chacun prend ce qu’il veut et fait ce qu’il veut, seul importe vraiment le désir de communauté). » (David Brooks – Les Bobos)

« On se dope aux bons sentiments. On séduit plus qu’on opprime et peut-être opprime-t-on en séduisant. » (Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin) – Telles sont nos prétendues élites, mépris et lâcheté.

« Les élites des pays les plus anciennement développés semblent avoir oublié de penser cette réalité sociale qu’est le peuple … Le trait commun d’une certaine élite de gauche reste la ‘prolophobie’ : raciste, homophobe, inculte, le ‘beauf’ sert de justificatif à la désertion des combats sociaux … Le tournant des rapports culturels entre la gauche intellectuelle et le peuple se situe autour des années 1970, au moment où ‘Dupont Lajoie’ supplante l’ouvrier dans l’imaginaire d’une certaine gauche. » (Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin) – Pas tout à fait exact. Ils y pensent de temps en temps pour exprimer leur mépris mêlé de haine.

« Ils sont particulièrement adaptés. Ils sont le résultat de la greffe du gêne libertaire des années soixante sur la souche des nantis : très florifère dans le climat de la grande ville … Leur intérêt tient à leur position ‘borderline’, entre franche bêtise et authentique conformisme … Débiles ou conformistes ?» (Belinda Cannone) – On peut cumuler, c’est même souvent le cas.

« Ceux qui ont a priori l’intelligence et ne s’en servent pas toujours intelligemment … parce qu’ils en sont empêchés par leur conformisme … La ‘pensée par omission’, forme de pensée que celui que son absence à soi, résultant d’une personnalité insuffisamment consistante, incite à tomber dans tous les panneaux de la pensée dominante. » (Belinda Cannone) – L’espèce si répandue des laquais, et autres Bobos.

« Quand en parlant, tu t’alignes sur la doxa, tu empruntes magiquement la force du nombre. » (Belinda Cannone) – Ce qui donne au Bobo ce qui lui manque, le courage.

« Les indigènes eux ne fonctionnent guère en somme qu’à coups de trique, ils gardent cette dignité, tandis que les Blancs, perfectionnés par l’instruction publique, ils marchent tout seuls. » (Louis-Ferdinand Céline – Voyage au bout de la nuit)

« Ils se croient meilleurs que vous, plus justes, plus solidaires, plus tolérants, plus ouverts, plus modernes en un mot. Toujours conviviaux en apparence, il leur faut toujours bouger, contester, appeler au repentir du soir au matin … Ce sont les bien-pensants. Mais attention, si vous n’adhérez pas à leurs idées, vous serez montré du doigt, ridiculisé, diabolisé … Le masque tombe : les nouveaux moralistes ne sont ni ouverts ni tolérants, ni libérés, ni modernes. Ils sont dans la réalité tyranniques, nombrilistes, dogmatiques et ringards … Leur pouvoir ne tient qu’au magistère de la parole, qu’ils ont confisqué à leur seul profit et à quelques filons qu’ils exploitent sans vergogne : une organisation en réseau très efficace , une culture du secret et de la connivence poussée à l’extrême, le recours à des méthodes souvent odieuses, telle que l’amalgame pour discréditer leurs adversaires, l’intimidation par le procès d’intention sur la place publique, enfin pour finir l’excommunication et l’étouffement … Il faut reconnaître à la meute des bien-pensants un savoir faire consommé pour jeter la suspicion, intimider et accuser à tort et à travers par l’entremise de certains média … Sans les média, les bien-pensants ne sont rien. Avec les média, ils sont tout. » (Jean-Marc Chardon)

« L’univers de l’homme ‘moyen’, de tous ces petits poseurs blasés affamés d’optimisations, effarouchés par tout ce qui pèse et tout ce qui décide, scandalisés par la violence de tout ce qui tranche et fait face, bref, de tout ce qui a l’audace de se déterminer hors du stationnaire. » (Gilles Châtelet – Vivre et penser comme des porcs) – Le parfait citoyen moderne.

« Une partie du projet humaniste et kantien des classes moyennes est maintenant suspecte : s’agit-il effectivement d’une volonté prométhéenne d’éclairer le monde après avoir dérobé le feu sacré de la liberté aux puissances supérieures ou d’une autre forme de domination ? » (Louis Chauvel – sur les frustrations éprouvées au sein des catégories situées en deçà du niveau des classes moyennes inférieures, soit au sein des classes vraiment populaires) – Il semble que la manipulation par les bons sentiments affichés ne fonctionne plus et que le Bobo soit pris pour ce qu’il est, un faisan.

« Elles ne veulent pas voir d’inégalités lorsqu’elles regardent au-dessus, mais font peser cette même hiérarchie dés qu’elles regardent en dessous (60% d’enfants de cadres sup. dans les effectifs des grandes écoles) … Ce qui reste spécifique aux classes populaires est le plus souvent disqualifié : le peuple demeure xénophobe, phallocrate, vote mal, donne des prénoms ridicules à ses enfants, a une hygiène de vie déplorable… L’égalitarisme de façade va en effet de pair avec un clair maintien des ségrégations… » (Louis Chauvel – sur les classes moyennes supérieures)

« L‘évacuation du social au profit du sociétal … Plutôt que de s’allier à la classe ouvrière, la bourgeoisie a préféré se reconvertir en bourgeoisie du libéralisme libertaire. C’est qu’elle accédait ainsi à de prestigieux statuts sociaux, aux postes d’encadrement de cette nouvelle société : management et surtout animation. La bourgeoisie témoignait ainsi d’un opportunisme ‘génial’» (Michel Clouscard) – Naissance du Bobo.

« Sitôt qu’il n’en a plus (d’argent), il redevient un pauvre, quand un bourgeois, même victime d’un revers de fortune, devenait un bourgeois désargenté, toujours doré des codes que donne l’éducation, le savoir-vivre et la culture. Une richesse immatérielle qu’il pouvait au moins transmettre à ses enfants. » (Gabrielle Cluzel) – Alors qu’il ne reste au Bobo désargenté que son vide vulgaire.

« La France des Abonnés. » (Christian Combaz – Gens de Campagnol – pour qualifier l’oligarchie et ses innombrables laquais – vraisemblablement allusion à Canal +)

« Les 12% de gens compréhensifs envers les émeutes sont surtout des cadres supérieurs. » (enquête du Parisien – citée par Marc Crapez) – Que les classes dominantes, les prétendues élites soient corrompues, tout le monde le sait.

« Le cadre est le consommateur par excellence, c’est-à-dire le spectateur par excellence. Contrairement au bourgeois, à l’ouvrier, au serf, au féodal, le cadre ne se sent jamais à sa place. Il aspire toujours à plus qu’il n’est et qu’il ne peut être. Il prétend, et en même temps, il doute. Il est l’homme du malaise, jamais sûr de lui, mais en le dissimulant. Il est l’homme absolument dépendant … L’ambitieux constamment tourné vers son avenir, au reste misérable, alors qu’il doute même de bien occuper sa place présente. » (Guy Debord – cité par Jean-Claude Michéa) – Remplacer le terme Cadre et vous avez le Bobo.

« Prendre rang côté soleil, celui des gens de bonne compagnie, esprits positifs, constructifs, en recherche de solution, etc. » (Régis Debray)

« L’obéissance toute ovine des représentants des classes dirigeantes est incroyable. » (Edouard Drumont) – C’est la tradition de servilité de la bourgeoisie qui est là dénoncée.

« Les bobos typiques célèbrent le métissage et vivent dans des forteresses. » (Alain Finkielkraut) – Bien vu.

« La conversation de Charles Bovary était aussi plate qu’un trottoir de rue, et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d’émotion, de rire ou de rêveries. » (Gustave Flaubert – anticipant notre Gogo-Bobo – Madame Bovary) – Comble de l’ennui : s’entretenir avec un Bobo.

« L’acceptation de l’ordre dominant se joue également … dans le rapport des cadres à la consommation, aux loisirs, aux divertissements, au progrès, aux nouvelles technologies, aux médias, à la politique ou encore à la nature. » (Gaëtan Flocco – Des dominants très dominés – Le propos traitant des cadres s’applique parfaitement au groupe des Bobos qui se singularise dans les domaines évoqués)

« Cette arrogance qui lui fait estimer bon pour tous ce qui lui est profitable, et naturel pour le monde subalterne d’y être sacrifié. » (Viviane Forrester)

« Le bobo hédoniste-libertaire-anarchoïdo-rebelle. » (Marcel Gauchet) – Plus élégant que de dire l’imbécile soumis qui se contemple, mais c’est équivalent. 

« Par définition, les élites intellectuelles sont les couches sociales les moins décidées à reconnaître qu’elles peuvent se tromper. » (Marcel Gauchet)

« L’entre-soi, la surestimation, la bonne conscience de remplir un rôle indispensable. » (Marcel Gauchet) – On pourrait en rajouter : la légèreté, la fatuité, le mépris des petits, la corruption mentale, l’aveuglement politique, le suivisme, l’avidité souvent…

«  Relativisme culturel et identité patchwork … sentimentalisme et moralisme. » (Jean-Pierre  Le Goff)

« Il n’y a pas pire aveugle que celui qui ne veut pas affronter les réalités qui dérangent et remettent en question le confort de ses idéologies et de ses croyances, fussent-elles en morceaux et démenties par le réel. » (Jean-Pierre Le Goff)

« Qui hait au dessus de lui et méprise au dessous. » (Rémy de Gourmont – sur le bourgeois)

« Détachée de toute appartenance collective autre que celle de son milieu, la nouvelle bourgeoisie surfe sur la loi du marché pour renforcer sa position de classe, capter les bienfaits de la mondialisation  … Bénéficiaires d’un modèle économique et territorial qui assure aussi leur hégémonie politique et culturelle, les classes supérieures métropolitaines sont les gardiennes du temple libéral. Elles ne remettront jamais en question le dogme de la mondialisation, de la croissance sans emploi… » (Christophe Guilluy)

 « Le réseau des classes supérieures qui repose sur l’entre-soi … De San Francisco à Paris, les nouvelles classes urbaines qui promeuvent la société ouverte pratiquent l’entre-soi et la cooptation traditionnelle de la bourgeoisie. » (Christophe Guilluy)

« La bourgeoisie d’aujourd’hui est l’antithèse de celle d’hier. Elle a compris que la défense de ses intérêts ne passait pas par la lutte des classes mais au contraire par le brouillage des classes, que sa domination ne pouvait plus être frontale. Elle donne l’image d’une classe contestataire, cool, qui a envie de plus d’égalité. C’est la bourgeoisie de la Silicon Valley, façon Steeve Jobs …  C’est d’ailleurs pour maintenir cette confusion que l’usage du terme ‘Bobo’ est proscrit. » (Christophe Guilluy)

« De la même manière que la nouvelle bourgeoisie vante les vertus de la société ouverte en pratiquant le grégarisme social, qu’elle fait l’éloge du ‘vivre-ensemble’ en érigeant des frontières invisibles avec l’autre, elle critique le capitalisme en appuyant toutes les réformes économiques et sociétales qui visent à le renforcer. Une posture doublement gagnante : elle permet à ces catégories sociales de capter richesse, patrimoine  et emploi en portant l’étendard du rebelle, voire de l’exploité. » (Christophe Guilluy)

« Ce que la classe médiatique ne supporte pas, c’est que dans ‘Bobo’, il y a ‘Bourgeois’. » (Christophe Guilluy)

« Un des codes fondamentaux de la nouvelle bourgeoisie est l’ouverture. Si on lâche ce principe, on est presque en phase de déclassement. Le vote populiste, c’est celui des gens qui ne sont plus dans le système, les ‘ratés’, et personne, dans le milieu bobo, n’a envie d’avoir l’image d’un loser. Le discours d’ouverture de la supériorité morale du bourgeois est presque un signe extérieur de richesse. » (Chistophe Guilluy) – « Il est difficile de s’exclure volontairement du monde des ‘branchés’. » (Elisabeth Lévy)  – « La peur de perdre tout ou partie de son prestige social est un des moteurs les plus puissants de la transformation de contraintes extérieures en autocontraintes. » (Norbert Elias)

« Le sentiment gnostique de mépris à l’égard des gens ordinaires s’est retrouvé très fort au Moyen Âge chez les frères du Libre-Esprit … Toute une fraction de la bourgeoisie, les fameux Bobos, acquise au progressisme sociétal, au dogme immigrationniste, à l’idée d’obsolescence des appartenances nationales, donc de ce fait relevant de la gauche, c’est elle aujourd’hui qui joue le petit jeu ancien du mépris de l’élite à l’esprit subtil qu’elle s’imagine l’être, envers l’esprit réputé grossier de la bourgeoisie traditionnelle et des classes populaires autochtones, reléguées dans la catégories des cons … Les frères ‘éclairés’ de la franc-maçonnerie qui, sous prétexte de conduire l’humanité vers la lumière d’un avenir radieux, travaillent patiemment et de manière occulte à la destruction progressive du monde occidental. » (Jean-Louis Harouel – Droite, gauche, ce n’est pas fini – analysant la vieille tradition du mépris gnostique à l’égard des êtres qualifiés d’inférieurs, les hyliques) – Y-a-t-il encore un bouffon pour croire à un avenir radieux ? Deux correctifs : la destruction du monde ne sera pas que celle du monde occidental et les frères francs-maçons s’ils sont très efficaces dans leur tâche de destruction, dédaignent de pratiquer eux-mêmes l’insulte du peuple qui plaît tant dans la nouvelle élite, l’insulte des Beaufs, des Dupont-la-joie, etc.

« Le meilleur test pour mesurer le degré de misère intellectuelle de vos interlocuteurs en France aujourd’hui est d’observer leur visage grimaçant, voire haineux, dès qu’on évoque Donald Trump. » (Roland Jaccard) – On ne saurait mieux décrire le Bobo parisien moyen, le parfait laquais. 

« Les intellectuels secondaires, lecteurs de Libé. » (Jacques Julliard) – Et du Monde et de la presse bien-pensante – « La France des Abonnés. » (Christian Combaz – Gens de Campagnol – vraisemblablement allusion à Canal +) – Qualification des petits suiveurs empressés de l’oligarchie.

« Il était profondément marqué des traits du nihilisme finissant. L’intelligence froide et sans racine ainsi que le penchant à l’utopie étaient entrés dans sa nature … Il leur manquait le précieux ingrédient, l’exquis superflu sans lequel aucune nourriture n’a de goût. L’aridité désolait ses projets, bien qu’on n’y pût découvrir aucune erreur de logique. » (Ernst Jünger)

 « Ce changement n’est ni leur création, ni leur invention, ni caprice, ni surprise, ni réflexion, ni folie … Il n’est qu’un ajustement très prosaïque à l’esprit changeant de l’Histoire …  dévoilement de non-individualité … C’est pourquoi ils ne s’en aperçoivent même pas ; en fin de compte, ils restent toujours les mêmes : toujours dans le vrai, pensant toujours ce que, dans leur milieu, il faut penser … Ils ne changent que pour se confondre avec les autres ; le changement leur permet de rester inchangés …  Gardent-ils dans leur mémoire l’histoire de leurs changements ?» (Milan Kundera – Les Testaments trahis – sur les changements d’opinion) – « Prétendre à la continuité alors qu’on change donne le sentiment que les évolutions ne sont pas guidées par la réflexion mais par la nécessité d’être dans le bon camp, ou plus simplement de demeurer maître de l’opinion dominante. On ne se forge pas un point de vue, on sautille, au gré des émotions et des courants fluctuants de l’air du temps … La seule vérité tolérable, c’est celle de l’instant présent. Ce qui permet de changer de vérité autant que nécessaire … Préoccupation essentielle des censeurs qui, sous couvert de faire le bien, se retrouvent toujours du côté du manche. »  (Elisabeth Lévy)

« Des secteurs entiers de l’intelligentsia ont communié dans la haine de soi et du peuple, qui au nom de l’antiracisme compassionnel, qui au nom de l’anticolonialisme de salon, qui au nom d’un européisme religieux. » (Julien Landfried)

« Je voyais en lui, non pas un homme, mais un produit manufacturé, une machine à dire ce qu’il faut dire et à penser ce qu’il faut penser. » (Valéry Larbaud – Fermina Marquez)

« Haine mortelle de tout ce qui n’est pas elle-même (la nouvelle élite) … Lorsqu’ils sont confrontés à des résistances, ils révèlent la haine venimeuse qui ne se cache pas loin sous le masque souriant de la bienveillance bourgeoise. La moindre opposition fait oublier aux humanitaristes les vertus généreuses qu’ils prétendent défendre. Ils deviennent irritables, pharisiens, intolérants … Ils jugent impossible de dissimuler leur mépris pour ceux qui refusent de voir la lumière, ceux qui ne sont pas ‘dans le coup’.» (Christopher Lasch)

« Ces nouvelles classes moyennes qui, parce qu’elles sont préposées à l’encadrement technique, managérial ou ‘culturel’ des formes les plus modernes du capitalisme, sont condamnées à asseoir leur pauvre image d’elles-mêmes sur leur seule aptitude à courber l’échine devant n’importe quelle ‘innovation’, flexibilité  humaine pathétique qui en fait la proie rêvée des psychothérapeutes et le gibier électoral de prédilection de toute gauche ‘citoyenne’ et progressiste. » (Christopher Lasch)

La servilité boboïste moderne. « Vous aimez ce qu’on vous a dit que vous aimiez, et par dessus le marché, on vous a convaincu que ne pas l’aimer serait une faute morale. » (Elisabeth Lévy – à propos en particulier de la monstruosité des jeux olympiques à Paris, de la grotesque illumination de la tour Eiffel pour célébrer l’acquisition par le PSG d’un joueur à 220 millions d’euros, et plus généralement de la ridicule et dispendieuse obsession festive de madame Hidalgo et des laquais Bobos qu’on fait saliver sur commande)

« Fort de la certitude de sa supériorité morale, le néobourgeois peut profiter de ses privilèges à l’abri de frontières culturelles invisibles mais bien gardées … Chatoyant discours sur l’ouverture, la diversité et l’amour de l’Autre. » (Elisabeth Lévy) – « Ils ne cessent de critiquer le système, la ‘finance’ les ‘paradis fiscaux. On appelle cela la rebellocratie. C’est un discours imparable ; on ne peut pas s’opposer à des gens bienveillants et ouverts aux autres ! Mais derrière cette posture, il y a le brouillage de classe, et la fin de la classe moyenne. » (Christophe Guilluy) – Et aussi un amas de lâcheté et d’hypocrisie.

« Ce sont des gens riches, élégants, se faisant passer pour des intellectuels et prenant une attitude sceptique à l’égard de tout ce qui se passe dans le monde. Si j’ai bien compris, il sont même vaguement pacifistes, non pour des raisons morales, mais à cause d’une habitude bien ancrée de mépriser tout ce qui émeut la grande masse de leurs concitoyens et d’un tantinet de communisme de salon. » (C. S. Lewis)

« Une de ces bobos, politiquement correcte, égérie des sans-papiers, qui n’en habite pas moins en Belgique pour ne pas contribuer par ses impôts aux dépenses sociales qu’elle réclame. » (Michel Maffesoli) – C’est bien souvent cela les célébrités ! Tartuffes.

« C’est bien une bourgeoisie, mais dégénérée, qui se déteste tellement qu’elle épouse les idées qui la feront disparaître. Il s’agit plutôt de ‘Bogos’, de bourgeois de gauche. » (François  Marchand – Cycle mortel)

« Le nouveau conformisme c’est le comportement social influencé par la rationalité technologique. » (Herbert Marcuse) 

« L’ennemi n’émane pas des masses populaires, il se recrute parmi les classes éduquées et aisées qui allient intellectualisme et ignorance, et sont soutenus en chemin par le culte que la faiblesse rend à la force … Il est certain que les milieux scientifiques et artistiques sont silencieusement unis dans une croisade dirigée contre la famille et l’Etat. » (Louis Massignon) – Et, depuis les années 1920 où l’auteur écrivait, elles ne sont plus unies silencieusement, mais bruyamment grâce aux média dont elles se sont emparés.

 « L’homme bienveillant-gentil-utilitariste-égoïste contemporain … débordants de bienveillance pour les hommes en général, réalistes dans nos manières de calculer, de prévoir et d’agir, et résolument égoïstes dans notre souci constant de ne pas oublier notre utilité, nos droits, ni notre individualité sacrée. » (Yves Michaud) – Le parfait Bobo si on ajoute l’insondable stupidité et la méchanceté foncière bien dissimulée

« Ces classes moyennes bourgeoises dont l’optimisme et la bonne conscience sont directement proportionnels à leur absence d’esprit critique. » (Jean-Claude Michéa) – Ceux que je classe plus bas dans les laquais, les lâches et les imbéciles ; on peut cumuler ces diverses qualités.

« Les Bobos, ces snobs devenus boutiquiers et les fourriers du politiquement correct que Dominique de Roux a pressentis sans mesurer qu’ils deviendraient les commissaires du peuple d’un pays bientôt sans littérature ni politique. » (Richard Millet) – Au moins les vrais commissaires du peuple avaient-ils parfois du courage.

« El señorito satisfecho, le petit monsieur satisfait, content de lui. Celui qui sourd à toute instance extérieure s’enfonce dans la stérilité de ses opinions et sa foncière barbarie. Type d’homme hâtivement bâti sur quelques pauvres abstractions qui ne se définit plus … par sa pensée mais par ses appétits indiscernables de ceux des autres hommes-masses … L’impression originaire et radicale que la vie est facile, débordante, sans aucune tragique limitation, de là cette sensation de triomphe et de domination qui l’amènera à s’affirmer lui-même, tel qu’il est, à proclamer que son patrimoine moral et intellectuel lui paraît satisfaisant et complet. Ce contentement de soi-même l’incite à demeurer sourd à toute instance extérieure, à ne pas écouter, à ne pas laisser discuter ses opinions, et à ne pas s’occuper des autres. Cet intime sentiment de domination le pousse constamment à occuper la place prépondérante. Il agira donc comme s’il n’existait au monde que lui et ses congénères.  C’est un homme qui est né pour faire son bon plaisir. » (Ortega y Gasset – La révolte des masses – cité par Jean-François Mattéi)

« Ce petit homme ‘sautillant’. » (Nietzsche – Le Gai savoir)

« Le bourgeois fut toujours un homme qui justifiait son jeu temporel par le rappel de sa mission spirituelle. » (Paul Nizan) – Rien de changé depuis 1932. Suffit de remplacer les anciens bourgeois par les nouveaux (élite bobo des média, arrogante classe dominante libertaire, multiceci et multicela) et la mission spirituelle par la mission d’anticeci et d’anticela, d’anti tout ce qui est peuple.

« Cette race de ‘lâches heureux’ dont parle Leconte de Lisle. » (Georges Palante)

« Ce snobisme de l’étranger qui dénote une âme de colonisé chic. » (Paul-François Paoli)

« Par angélisme ou par ruse, ils refusent d’assumer leur position de domination sociale. Ils n’empêchent … ils affichent sans complexe un profond mépris de classe à destination des partisans de Trump ou du Brexit … ‘les pitoyables électeurs’ brocardés par Hillary Clinton. » (Paul-François Paoli) – leurs média ne cessent de cracher sur tout ce qui apparaît comme populaire.

« N’est-ce pas parce que cette nouvelle bourgeoisie éprouve un mépris quasiment ontologique pour les classes populaires que les immigrés lui paraissent sympathiques ? » (Paul-François Paoli)

« L’automatisme intellectuel a une incroyable force. Vieillis avant l’âge par la fausse culture, les esprits automatiques ne répondent plus. » (Charles Péguy) – Le Bobo était pourtant une espèce rare du temps de l’auteur.

« Ils sont résolument positifs et ont horreur de toute contrainte. Ils lisent encore les bandes dessinées qui les ont autrefois initiés à la vie ‘jeune’ … Ils fréquentent les aéroports, se marient et divorcent. Le reste du temps ils font la fête … Cette génération a grandi dans la conviction inébranlable que le monde lui doit tout sans que ce monde ait en contrepartie le droit d’exiger de sa part quoi que ce soit … Sensible à son âme qui est venue au monde pour abolir les contraintes, l’être de la génération lyrique repousse la pensée tout court et ne manque pas une occasion de la caricaturer … de toutes les contraintes, celle qui s’impose à l’esprit (la pensée) est la plus insupportable … Quant à la conscience qui anime cette génération, le lyrisme y prend la forme d’une vaste innocence caractérisée par un amour éperdu de soi-même, une confiance catégorique en ses propres désirs et se propres actions, et le sentiment d’un pouvoir illimité sur le monde et sur les conditions de l’existence. » (Lakis Proguidis – Préface à La génération lyrique de François Ricard)

« La génération lyrique est la première à connaître, dés l’enfance, ce qu’on peut appeler la normalisation de la richesse … Mythe de la naissance d’un monde … L’idée de l’autonomie inviolable et de la supériorité de l’enfance … en tant que groupe, catégorie sociale de plein droit … Territoire régi par des lois et des ‘valeurs’ qui lui sont propres et auxquelles ce sont les adultes qui doivent désormais se soumettre … Influence sur la conscience que se fera la génération lyrique de sa place dans la société … Monde dont on peut retirer ce qu’il a de meilleur et de plus utile … mais qui n’aura pas vraiment pesé sur eux ni ne les aura opprimés … Une éducation, l’une des meilleures dont aucune génération ait jamais bénéficié, à mi-chemin entre l’ancien et le nouveau, entre la tradition et le changement … Le plus d’encadrement et le moins de contraintes … Des parents proches et discrets, présents et effacés … Milieu bouillonnant, actif, travaillé par le changement, où règne une sorte de fébrilité … Mélange de tradition et de libéralisme, d’ordre et d’aventure … Aux avantages de la décadence se joignaient ceux des commencements … Avant le culte de l’ignorance et le mépris du passé qui allaient succéder … Appartenir à la génération lyrique : être à la fois le  dernier et le premier … Le dernier de l’ancien monde, dont on a connu la stabilité sans en subir l’oppression, et le premier du monde à venir, dans lequel on saute avec d’autant plus d’enthousiasme qu’on a sous les pieds ce filet solide hérité du passé … L’éclatement du phénomène ‘jeunesse’ des années soixante … Temps de s’exprimer et d’exercer ses facultés dans le monde, sans avoir pourtant à le gérer ni à se charger de son poids … Non plus une étape ou un âge de transition … mais une installation dans la jeunesse où on va demeurer … En ce sens, la génération lyrique pourrait aussi s’appeler la ‘génération de la légèreté du monde’ … Enthousiasme, assurance, atmosphère de commencement, joie de se savoir sans attaches comme sans responsabilité, sans aucun poids qui retienne l’être de prendre son envol vers le ‘château étoilé’ où s’ouvrent librement toutes les possibilités, où tous les besoins sont comblés, où se prennent sans frein toutes les jouissances …Percevoir le monde comme dénué de pesanteur … ouvert et libre, à un moment où toute la société ne demande que cela : se transformer, s’alléger, rejeter le poids du passé, ce n’est pas exactement se trouver en exil, banni ou méprisé par les détenteurs du pouvoir et de la morale. Bien au contraire … Se trouver au centre du monde, à la fine pointe de la marche de l’histoire, porter en soi, mieux que tout autre groupe, l’esprit, la ‘vibration’ même de l’époque. » » (François Ricard – considérations éparses et simplifiées sur la génération lyrique issue du baby boom d’après guerre, le début des trente glorieuses, l’écart fabuleux de toutes les conditions économiques et de vie entre l’immédiat avant guerre et à partir des années soixante, l’émergence du phénomène jeunesse…)

« Sous couvert de changer la société, la vie ou la culture, la subversion n’avait d’autre but en réalité que de faire place nette, de disqualifier l’héritage des générations précédentes, afin que les nouveaux maîtres n’aient aucun compte à rendre ni aucune continuité à assumer … Dégager l’horizon, se délester de la mémoire … Libres de toute allégeance, niant la validité des modèles auxquels auraient pu être confrontés leurs actions et leurs œuvres … Ainsi, se rendre invulnérables à toute culpabilité comme à toute contrainte … Le ciel et la terre rendus purs de toute présence, débarrassés de tout poids, silencieux et vides comme au premier matin du monde. » (François Ricard – sur la génération des années soixante) – Mais ces constatations sont applicables de tout temps à tous les obsédés du changement.

« Sentiment d’occuper le centre de la société, de former une élite incarnant les aspirations et les besoins de tous ; joie et aisance dans l’action, bonne conscience inentamable, sens illimité de sa propre puissance et de son bon droit : ces convictions, liées aux circonstances de son arrivée dans le monde, vont s’imprimer profondément dans l’esprit de la génération lyrique et l’inspirer tout au long des décennies suivantes. » (François Ricard)

« La fameuse ‘culture Canal’, mêlant arrogance friquée, ricanements moralistes et conformisme idéologique. » (Ivan Rioufol) – Il aurait été difficile de descendre plus bas dans l’abjection, la prostitution mentale. Représentative de la bassesse Bobo. Heureusement finie.

« Ils cultivent une passion pour les légumes bio et les gadgets techno. Ils engrangent les stocks options et soutiennent José Bové à Millau. Ces bohémiens chics veulent avoir les pieds dans la terre et la tête dans le cyberspace … Bobos, c’est mieux que ‘gauche-caviar’ parce que ça n’englobe pas seulement les vrais riches, ça concerne aussi les diplômés, les cadres supérieurs. » (Annick Rivoire)

« Les journalistes sont à 95% des bobos. » (Alix Girod de l’Ain) – « A ‘libé’, on est majoritairement de cette tendance de gauche bien-pensante, une élite qui refuse de se penser comme telle. ‘Libé’, c’es le temple de la boboitude. » (Annick Rivoire) – « Une catégorie qui évacue la question des revenus pour préférer celle des comportements. » (Xavier de la Porte)  – Ce qui explique leur aveuglement et leur mépris de tout ce qui est populaire et français 

« La modernisation exige la création de larges couches privatisées et dépolitisées d’une classe moyenne nationale. » (Kristin Ross – Aller plus vite, laver plus blanc)

« Je vais afficher des opinions hardies et novatrices. Je serai pour la repentance, la vigilance,  la transparence et la bonne gouvernance ; contre l’intolérance, les maltraitances et toutes les formes de survivances. Je professerai hardiment que racisme, sexisme et nationalisme m’inspirent une ‘vraie colère’. Je vais accabler de mon dédain la France ‘moisie’ et appeler de mes vœux une démocratie aérée, proportionnelle, régionale, paritaire et européenne. Je vais flétrir les ‘nostalgiques’ de quoi que ce soit. Je vais considérer comme un tunnel d’obscurantisme tout le passé historique jusqu’à l’avènement de Jospin I. Je vais dire avec le PDG de la multinationale Vivendi qu’il faut encourager la révolte … Je vais être contre tous les intégrismes, tous les chauvinismes, tous les archaïsmes, tous les élitismes et les immobilismes. Je dois en oublier. J’ai encore beaucoup à apprendre pour dépouiller le vieil homme et entrer dans la modernité. » (François Taillandier) – Magnifique programme, mais ôh combien risqué !

« Le fait tient lieu de valeur ; le vrai, c’est ce qui se dit, le beau ce qui se porte et le bien ce qui se fait. Pas d’autres critères que ces engouements collectifs qui se succèdent et s’annulent les uns les autres … la valeur se mesure au nombre et la moyenne remplace la règle. La minorité a tort et la majorité a raison … Ce qui importe, ce n’est pas la direction du fleuve ni la qualité de ses eaux, c’est d’être dans le courant. » (Gustave Thibon)

« Les ‘éduqués supérieurs’, après un temps d’hésitation et de fausse conscience finissent par se croire réellement supérieurs … vers l’oligarchie. » (Emmanuel Todd)

« Le propre du snob n’est-il pas de s’ennuyer là où tout le monde se divertit et de se divertir là où tout le monde s’ennuie. » (Paul Valéry –œuvrant trop tôt pour penser aux bobos.)

« Celui qui se donne un maître était né pour en avoir. » (Voltaire)

« La moralité moderne veut que l’on adopte les normes de son époque. Qu’un homme cultivé puisse accepter les normes de son époque me semble la pire des immoralités. » (Oscar Wilde) – Cas du bobo. A sa décharge on ne peut le qualifier de cultivé.

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Ci-dessous quelques extraits de l’ouvrage de François Bégaudeau, Histoire de ta bêtise. Lequel auteur s’adresse à un bourgeois anonyme, mais dans lequel, moi du moins, je reconnais le type même du Bobo.

« ‘S’il y a une majorité silencieuse, tu es dans la minorité audible … Ta démocratie laisse le choix à la stricte condition qu’on opte pour le seul possible et ‘qu’on fasse barrage’ … Tous les cinq ans tu te réactives en faveur du parti de l’ordre, du parti libéral , qu’il s’affiche de gauche ou de droite ou les deux … Tu es de gauche si le prolo sait se tenir … Bourgeois est la synthèse d’une condition et d’un système d’opinions, celui-ci justification et défense de celle-là. Tu as les opinions de ta condition, les positions de ta condition …  Manifestant ta tolérance aux minorités, tu escomptes un retour de tolérance … Toi, dont la sacro-sainte bienveillance est une  métabolisation de la peur, le bien-pensant n’est plus le raciste, mais l’antiraciste, ce n’est plus le patriarche lettré prodigue en adages misogynes, mais la féministe qui le reprend … Tu m’as confié ne pas aimer le conflit, mais c’est d’abord que tu le crains … La modalité contemporaine de ta classe s’appelle le ‘cool’ … Tes valeurs ne s’expliquent ni ne s’argumentent, elles se valorisent … La supériorité du nouveau sur l’ancien est ton boniment de base … La superstructure idéologique de ta condition commerçante est le centrisme. Tu ne dis pas que tu es centriste, mais que tu es modéré, tu as le sens de la mesure … Reprenant la citation de Talleyrand, ‘tout ce qui est excessif est insignifiant’, tu aimerais que ‘lézextrêmes’ soient insignifiants. Pour quelqu’un qui n’aime pas ‘lézextrêmes’, tu es extrêmement campé sur tout un tas de positions, on te situe à l’extrême centre. Tu es extrêmement au centre … Ton refus de la pensée radicale-structurelle est a priori. C’est toujours ‘plus compliqué que ça’ … Tu n’émancipes jamais tes raisonnements du cadre de la raison instrumentale. Tu penses utile. Une pensée en soi n’a pas d’usage ; n’a d’usage qu’en soi  … ‘Homme qui ne fait aucun usage de la faculté de penser’ (Léon Bloy) … la promotion du sentimental porte en creux une disqualification de l’intellect qui te dédouane d’user si peu du tien. »

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– J’ai parcouru le livre de Laure Watrin et Thomas Legrand, La république bobo. A dire vrai, de cet ouvrage de deux représentants de cette tribu (et qui le reconnaissent honnêtement) je n’ai pas tiré grand-chose que la fréquentation de certains spécimens n’ait déjà appris à tout observateur un peu attentif. Conformément à ma détestation des euphémismes, j’emploie des termes qui, dans la mollesse générale, peuvent sembler un peu forts, et le sont parfois. En effet, si le bobo est phile de tout, sauf exceptionnellement phobe des attitudes, propos, comportements, personnes que les sages officiels lui désignent avec des larmes dans la voix, je serais plutôt phobe des laquais, des lâches et des imbéciles que je sais fort bien détecter moi-même, et en assumant mes choix. Compliments précédents qui s’adressent aux membres de la tribu en général plutôt qu’aux auteurs en particulier. Leur ouvrage est léger, comme le bobo lui-même, pas trop déplaisant, comme le bobo lui-même. Sur un tel sujet, il pourrait être pire sauf, quand d’une part, il fallait s’y attendre, il rend le devoir de servilité obligé de recopier les stéréotypes haineux de la pensée dominante et unique, et quand d’autre part, on ne s’y attendait pas de la part de prétendus modernes, il se livre à des éloges grotesques de la boboïtude presque pires que les déclamations des fous délirants de progrès du XIX° siècle. Les remarques ci-dessous proviennent plus souvent de mes observations de la corporation bobo que du livre lui-même, mais sa lecture ne m’a pas fait changer d’avis.

 . Une impression de mollesse générale, sauf quand il s’agit d’affirmer une complaisance systématique et soumise à l’égard de tout changement, de toute modernité, de tout ce qui détruit une tradition, de tout ce qui accroit le bordel. Absence de toute moralité comme de tout intérêt d’ailleurs dans les comportements comme dans l’expression. Servilité obligatoire à la pensée unique et à la bien-pensance officielle et obligatoire.

 . Absence complète de sens politique et de réflexion personnelle. Applaudissements adressés aux pitoyables héros et grands hommes médiatiquement statufiés et hurlements après les cibles que les média, qui en savent encore plus qu’eux, leur désignent charitablement.

 . Très marqués par la terminologie évoquant le fric, (celui qu’on espère de papa, maman tout en faisant semblant de cracher dans la soupe, on remarque peu de prolos ou issus de cette catégorie à moins de quelques générations perdues de vue), on parle souvent de Capital culturel. Connaissant le milieu, il faut comprendre qu’il s’agit d’une noble aspiration pour leurs descendants et non d’une réalité présente. Si oui-dire (on ne saurait dire culture) il y a, c’est quelque écho de Pierre Bourdieu qui a tout dit. Malgré l’absence actuelle de ce qui n’est donc encore qu’une ambition lointaine, les membres de cette élite ne seraient pas poinçonneur de métro (même s’il y en avait encore), ils ne travaillent pas, eux, ils sont dans la Création (visuelle, auditive, tactile, gustative, olfactive, conceptuelle, informationnelle, communicationnelle, événementielle…). Ils sont donc créatifs.

 . Les beatniks, les hippies, les soixante-huitards, les cathos de gauche, les écolos, les autogestionnaires, les gauchistes, les anars, les féministes, les routards, les tiers-mondistes peuvent être considérés comme les inspirateurs et les parents spirituels des bobos … Avec création d’une vague idéologie dominante, progressiste, ouverte, libérale, tolérante. Pour cette dernière un vrai miracle céleste encore jamais vu, merci Seigneur (si je puis me permettre de rompre la laïcité obligatoire). Pour les ancêtres, quand on a de tels parents spirituels on peut effectivement toiser de haut tous ceux qui n’ont eu que des inspirateurs, des papas, mamans du genre ordinaire et des fois maman seulement, des ouvriers, des paysans, des cathos du centre et du pire, ou cet infortuné Albert Camus qui n’a bénéficié que des soins intellectuels de son instit. M. Louis Germain. A titre anecdotique je me souviens comme dans les cellules de jadis, les bons camarades se moquaient de la stupidité des cathos dits de progrès (hors leur présence bien sûr) ; il est vrai que la matière était riche.

 . J’ai peu appris sur les milieux français, et essentiellement parisiens, mais je connais en détail la topographie bobo de Brooklyn, et même d’autres cités, jusqu’à Amman et Johannesburg. Zombie, Citoyen du monde (un peu limité, pourquoi exclure la citoyenneté cosmique, avec un S ?), le bobo habite la ville-monde (ou parfois, à l’opposé, l’Ardèche), pas comme ces péquenots d’Hayange ou de Tulle qui ne savent peut-être même pas où est la Reuter platz ou Red Hook, confondent l’Upper West Side avec le Lower East Side ! Ce qui prouve que le bobo est un grand voyageur. Tant pis pour l’empreinte carbone, tant mieux pour renforcer la dimension (si je puis dire) zombiesque que donne l’ouverture à n’importe quoi, n’importe où, n’importe quand, n’importe comment et avec n’importe qui. L’Europe, brassée, métissée, ouverte, jardin de l’Eden, après New York (certains quartiers ) cependant.

 . En plus des efforts tendant à obtenir la vacuité et parmi mille vertus modestement recensés et pour compenser l’hédonisme et le bio, idéaux l’un un peu narcissique, l‘autre étroit, notons : la recherche de la position de modération, de novateur et de cohésion de la société, l’attitude de l’être amoureux du monde, la promotion du nouveau écologique, numérique et démocratique (les tablettes à l’école compenseront l’absence – héroïque – de télé à la maison), la volonté d’être un des fer de lance d’une république moderne qui se cherche de nouveaux repères, (qu’on ne trouvera certes pas sans eux), l’ambition altruiste de recréer du lien … Quand c’est le capital culturel qui est la matrice dominante, quand ce capital culturel … n’est pas chargé de dogmes fermés, de religions (au secours saint pharmacien Homais), d’aspects ethniques ou identitaires, alors c’est la recherche du vivre-ensemble qui prévaut. On est ému jusqu’aux larmes et surtout furieux contre nos ancêtres (une raison de plus de leur cracher dessus) qui n’ont rien compris depuis des milliers, ou plus, d’années. Aucune civilisation n’aurait donc bénéficié d’un micro et gentil groupe de bobos, de son temps j’entends, ou bien, autre hypothèse, les forces, populaires, tombées sous la coupe de meneurs populistes, grincheuses, rances, nauséabondes, rétrogrades, réactionnaires, obscurantistes, conservatrices, campagnardes et péri-urbaines (fascistes peut-être ; si la bête immonde est encore vivante comme on nous le répète, on peut craindre qu’elle ait déjà rugi à Lascaux et à Babylone) auraient-elles réussi à chaque fois à écraser ces poignées de héros méconnus. Rome a bien pratiqué l’ouverture, mais ayant des oies, elle négligeait sans doute les bons guides, de plus l’inspiration avancée d’une poignée de New-Yorkais relayés par l’élite du Marais, des rues du Faubourg-Saint-Denis ou Oberkampf, du bas Montreuil ou du Pré-Saint-Gervais (sans précision de  quartier)… n’était pas encore mise gracieusement à la disposition de tous, de tous ceux disposant de quelque capital culturel j’entends, d’où les succès des vilains vandales.

 . Vacuité doublée d’une immense fatuité, confinant à l’arrogance orgueilleuse cachée sous la mièvrerie des attitudes et des propos. Il ne s’agit plus du mépris des classes populaires, classique et érigé en politique fructueuse. Un chapitre notamment (bobo bashing ; à l’unisson de ses maîtres et inspirateurs, et malgré son capital culturel inventé, le bobo ne parle que globish) suinte la haine, même pas la détestation franche, assumée, ouvertement partiale, mais la haine sournoise, feutrée, dictée, apprise, répétée en boucle, normalisée suivant les standards de la clique politico-médiatique (suivie, peut-être peu consciemment tel le chien de  Pavlov, tellement le milieu est soumis et inculte). Le discours anti-bobo sent la France rance, (qualificatif plus original et sonnant mieux qu’une France simplement moisie ou nauséabonde). Les grincheux identitaires ou les nostalgiques  d’un monde d’affrontements sociaux (lesquels devra-t-on fusiller en premier quand la pensée unique boboïesque aura enfin triomphé de tous ces minables ?). Il s’agissait plus pour les bobos, de lutter contre l’homophobie que de défendre le mariage en tant que tel. C’est bien gentil, mais où ces chevaliers de la tolérance ont-ils vu de l’homophobie dans les manifestations d’alors ? Peut-être dans les feuilles de choux qui leur fournissent un peu de matière grise, et même très grise, soumission à l’intoxication. Mais le bobo n’y va pas voir, il lit et écoute le JT, chargés d’alimenter la haine hystérique de celui qui pense autrement, et ose le dire contre tous les inquisiteurs-censeurs, créatifs peut-être aussi ? Pas phobes, insulteurs.

 . Une constatation et une prophétie revigorantes en ces temps de déprime, totalement injustifiée (la faute à Zemmour, Houellebecq et autres Finkielkraut) : Depuis une dizaine d’années, des centaines de millions de personne (seulement !) ont ainsi accédé à une nouvelle classe moyenne mondiale, éduquée, informée et connectée – dernier point essentiel, le salut c’est la boboïtude plus internet (Lénine enfoncé), quant à l’information, merci de ne pas rire). Et, d’ici 2030, pour la première fois de l’histoire de l’humanité, la majorité des habitants de la planète appartiendra à la classe moyenne (d’après la National Intelligence Council) – On parie ?

. « La surclasse nomade de prédateurs » (?). Pour Christopher Lasch, La révolte des élites, cette nouvelle élite, cette classe de travailleurs immatériels et manipulateurs de symboles se riant des frontières et des héritages, concentre aujourd’hui les caractéristiques attribuées hier à ‘la masse’ par Ortega y Gasset : insensibilité aux grands devoirs historiques et haine mortelle de tout ce qui n’est pas elle-même … Les représentants de cette néo-bourgeoisie confortent leur pouvoir symbolique en accablant le peuple de leur mépris. Lorsqu’ils sont confrontés à des résistances, ils révèlent la haine venimeuse qui ne se cache pas loin sous le masque souriant de la bienveillance bourgeoise. La moindre opposition fait oublier aux humanitaristes les vertus généreuses qu’ils prétendent défendre. Ils deviennent irritables, pharisiens, intolérants … Ils jugent impossible de dissimuler leur mépris pour ceux qui refusent obstinément de voir la lumière, ceux qui ne sont pas ‘dans le coup’, dans le langage auto-satisfait du prêt à penser politique. Leur idole : Cohn-Bendit. (assemblés par Elisabeth Lévy, approx., sauf au tout début ; en italiques : Christopher Lasch) – on pourrait continuer avec tant d’autres auteurs, contemporains ou anciens, même de gauche ! Quasiment tous ceux qui ont étudié la bourgeoisie

 . Leur France, ou leur civilisation si on veut s’écarter du nationalisme, n’a rien à voir avec celle de saint Louis, de Napoléon, de Victor Hugo, d’Aragon, de de Gaulle, ni même de Louise Michel (qui sont ces personnages ?) elle s’est réunie pour devenir la France de Charlie. Ce n’est nullement répréhensible, mais peut-être un peu court. Il est vrai qu’ils n’ont pas beaucoup de souffle.

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D’un autre livre, Les choses, de Georges Perec, qui traite du pré-bobo, celui de la fin des années cinquante et du début des années soixante, on peut tirer quelques remarques prémonitoires s’appliquant au bobo épanoui tel qu’actuellement réalisé.

« Sans encore oser regarder en face cette espèce d’acharnement minable qui allait devenir leur destin, leur raison d’être, leur mot d’ordre – Sur la consommation, l’abondance et la richesse … Ils avaient besoin, sans doute, que leur liberté, leur intelligence, leur gaieté leur jeunesse soient, en tout temps, en tous lieux, convenablement signifiées … Dans le monde qui était le leur, il était presque de règle de désirer toujours plus que ce qu’on pouvait acquérir … Ils étaient des ‘hommes nouveaux’, des jeunes cadres n’ayant pas encore percé toutes leurs dents, des technocrates à mi-chemin de la réussite …  Ils étaient de leur temps. Ils étaient bien dans leur peau. Ils n’étaient pas, disaient-ils, tout à fait dupes. Ils savaient garder leurs distances. Ils étaient décontractés ou du moins tentaient de l’être. Ils avaient de l’humour. Ils étaient loin d’être bêtes … Dans les milieux de la publicité (où Georges Perec situe ses héros), généralement situés d’une façon quasi mythologique à gauche, mais plus aisément définissables par le technocratisme, le culte de l’efficience, de la modernité, de la complexité, le goût de la spéculation prospective, la tendance plutôt démagogique à la sociologie, et l’opinion que les neuf dixièmes des gens étaient des cons … Ils étaient ainsi faits que, quelque humeur qu’ils en eussent parfois, le groupe qu’ils formaient les définissait presque entièrement. Ils n’avaient pas hors de lui de vie réelle … Il leur semblait que tout était parfait ; ils marchaient librement, leurs mouvements étaient déliés, le temps ne semblait plus les atteindre … Ils étaient à l’unisson du monde, ils y baignaient, ils y étaient à l’aise, ils n’avaient rien à craindre … La moindre fausse note, un simple moment d’hésitation, un signe un peu trop grossier, leur bonheur se disloquait ; il redevenait ce qu’il n’avait jamais cessé d’être, une sorte de contrat, quelque chose qu’ils avaient acheté, quelque chose de fragile et pitoyable … Ils voulaient rester disponibles, et presque innocents, mais les années s’écoulaient quand même et ne leur apportaient rien … Un vieil étudiant, c’est quelque chose de sinistre, un raté, un médiocre … ils avaient peur – Ce qui pouvait les rendre si méchants, si haineux parfois … Ils vivaient le monde clos de leur vie close … des rêves imbéciles qui ne tenaient pas debout … Aux terrasses des cafés, les gens ressemblaient à des poissons satisfaits … Ils étaient les dindons de la farce. De petits êtres dociles, les fidèles reflet du monde qui les narguait. Ils étaient enfoncés jusqu’au cou dans un gâteau dont ils n’auraient jamais que les miettes … C’était un univers ratatiné, un monde à bout de souffle qui ne débouchait sur rien. Leur vie n’était pas conquête, elle était effritement, dispersion. Ils se rendaient compte alors combien ils étaient condamnés à l’habitude, à l’inertie. Ils s’ennuyaient ensemble … Ils n’étaient pas loin de se sentir héroïques … Leurs corps, leurs gestes étaient infiniment beaux, leurs regards sereins, leurs cœurs transparents, leurs sourires limpides – Et derrière il n’y avait rien … Ils tentèrent de fuir. On ne peut vivre longtemps dans la frénésie … Ils rêvaient d’abandonner leur travail, de tout lâcher, de partir à l’aventure. Ils rêvaient de repartir à zéro, de tout recommencer sur de nouvelles bases. Ils rêvaient de rupture et d’adieu … Leur vie n’avait été qu’une espèce de danse incessante sur une corde tendue, qui ne débouchait sur rien : une fringale vide, un désir nu – Une profonde vacuité, une incurable stupidité, masquées par l’arrogance.

 

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