280,1 – Esprit

– Ce mot est mis à toutes les sauces. Il est utilisable, et a été utilisé par toutes sortes de bonimenteurs, d’illuminés, et parfois d’escrocs, accepté par beaucoup des impuissants qui veulent fuir ce monde.

– Malgré l’indéniable intérêt et leur avenir prévisible dans les siècles à venir que présentent deux nouvelles spiritualités apparues  ces derniers temps, l’esprit canal + et l’esprit Charlie, nous avons dû à notre grand regret négliger ces fascinants surgissements de l’esprit humain. Qu’on nous pardonne.

– Selon la vox médiatique unanime, un danger guette l’esprit : sa Lepénisation (en hésitant maintenant sur la forme la plus grave, la  forme paternelle ou la version filiale)

–  La section ci-dessous, introductive à la rubrique Esprit, 280,1 est due au cardinal de Lubac : Le drame de l’humanisme athée et La postérité spirituelle de Joachim de Flore et à Norman Cohn : Les fanatiques de l’apocalypse, ainsi qu’à Philippe Muray : Le XIX° siècle à travers les âges).

– Sans mettre Joachim de Flore (XII° siècle) dans les catégories bonimenteurs ou escrocs, il a, au moins dans l’histoire que nous connaissons à peu près, gonflé dangereusement une notion absurde avec ses trois âges de l’humanité, (religieux, métaphysique, scientifique ; le prestige ésotérique du chiffre trois !), appuyée sur le dogme de la Trinité : l’âge du Père, l’âge du Fils, et enfin l’âge de l’Esprit, les trois apôtres : Pierre, Paul et enfin Jean (le grand inspirateur malgré lui), l’Evangile éternel, triomphe de l’Esprit sur la lettre (troisième Testament) ; notions empruntées à la vision de Grégoire de Nazianze (le règne du Père dans l’Ancien Testament, la nouvelle alliance consommée dans le Fils incarné, l’expansion de l’Esprit peu à peu réalisée dans l’Eglise).  Division en trois époques : ‘ante legem’, ’sub lege’, ‘post legem’

«  Cette thématique des trois règnes et des trois âges a littéralement infesté la pensée sociale, jusqu’à Marx et Hitler. » (Jean-Philippe Vincent) – Millénarisme

– Son influence, ressuscitée par la vague romantique, a donné naissance aux mythes de l’Eglise charnelle et de l’Eglise spirituelle lui succédant, de l’Eglise de Pierre et de l’Eglise Johannique, aux soi-disant époques successives de chacune d’elles, à l’Eglise de l’Esprit débarrassée de toute temporalité, à une attente eschatologique sortant d’un présent voué à la corruption, au délire onirique de l’humanité parfaite pratiquant l’amour universel ; le judaïsme, religion du Père (la loi), le christianisme, religion du Fils (la grâce d’amour), on attend la religion parfaite, celle du Saint-Esprit (sans nul besoin d’Etat ni d’Eglise et qui coïncidera forcément avec une révolution sociale destinée à établir l’égalité parfaite et définitive grâce à cet amour universel qui ne saurait manquer d’arriver). Si l’âme est directement en union avec Dieu et dans la mouvance de l’Esprit qu’a-t-elle encore à faire avec l’Eglise ? Inflation de subjectivité. Distance par rapport aux œuvres, et partant par rapport à l’Eglise. Dieu seul justifie, seule la foi. Scandale des religions du passé, un Dieu, un seul, Allah ou Yahvé qui s’adresse à un seul homme, Moïse ou Mohammed, au mépris de tous les autres. Contraire à toute égalité.

– On peut considérer l’abbé Joachim de Flore, réintroduisant dans le christianisme le mythe  archaïque de la régénération universelle,  comme le précurseur et l’inspirateur involontaire des utopies progressistes tendant à un âge d’or, à un état de nature égalitaire perdu, antérieur à la Chute ou même se référant à un texte déjà proverbial : Quand Adam bêchait et qu’Eve filait, où donc était le gentilhomme ?, aux Actes des apôtres (Acte IV, …tout était commun…)  transposant un espoir religieux transcendant en perspective historique proche, détournant une ambition spirituelle inconséquente en des idéologies révolutionnaires purement matérielles, ce dés le début (l’empereur Frédéric II de Hohenstaufen, considéré comme messie, sa survie et ses ‘résurrections’). Voulant encourager la vigueur de la vie spirituelle, sa doctrine impulsa l’inspiration à des conquêtes et prétentions historiques qui, « infléchissant la prédication initiale centrée sur le religieux, s’orientèrent dans deux directions : le millénarisme mystique et la subversion sociale égalitaire. » (Jacques Julliard) – « Le Messie reviendra. Le fléau culminera dans une catastrophe cosmique … ce sera la clôture de l’histoire que suivra le ‘millenium’, mille ans de bonheur, c’est-à-dire symboliquement l’Eternité, le nouvel Eden, le paradis redécouvert … Ces imaginations sont périlleuses … Extermination des possédants et communisme radical … La rage des religions établies et des hommes d’ordre se justifie par l’extrémisme des sectes adamiques. » (Gilles Lapouge – sur le millénarisme) – « Soudain, le quiétisme religieux tendu vers l’autre monde se transforme en un activisme politique pour réaliser le ‘millénium’ ici et maintenant. » (Daniel Bell) – « Le jugement dernier, jour de revanche des pauvres. » (?)

– La postérité de ce personnage du XII° siècle, en hérésies comme en utopies, est immense (et dure toujours : Spengler et d’autres de nos quasi-contemporains le situent même dans l’histoire comme précurseur de Hegel, voir aussi la fameuse ère du Verseau, ère de l’Esprit). Les fondateurs et cadres de communautés issues de cet héritage, souvent loin d’être des exemples : subjectivisme, orgueil exacerbé, illuminisme (instruments du Saint-Esprit, choisis pour inaugurer une ére nouvelle), imposture pure et simple, esprit de révolte (contre l’Eglise et même contre la société) ne manifestant guère d’humilité ni de charité, ni même, pour la plupart, de chasteté expliquent, autant et peut-être plus que la répression, d’un côté l’échec des initiatives de cette floraison de groupes au Moyen Âge et, d’un autre leur influence et leur succès, hier au XIX° siècle. La tradition eschatologique finissant par des théories sociales révolutionnaires. L’entreprise de divinisation de l’humanité accompagnant, entraînant, alors, d’une part l’émergence du socialisme utopique et purificateur (fin et destruction du vieux monde et début d’une nouvelle ère, hostilité vis-à-vis de tout pouvoir et haine de l’Eglise catholique, communauté des biens et des femmes, abolition de la propriété, de la famille, de la religion, de la hiérarchie sociale…) et l’apologie excitée d’un féminisme triomphant autant que désincarné, d’autre part la haine féroce du catholicisme et un antisémitisme aussi forcené (le socialiste Toussenel et son œuvre, Juifs rois de l’époque, ouvrant le feu, quarante ans avant Edouard Drumont). Or, nous vivons encore sous ce XIX° siècle.

Citons, en vrac, de façon loin d’être exhaustive, et au moins en raison d’une inspiration lointaine, fût-elle partielle et indirecte (axée sur la vieille gnose, le mythe d’un âge d’Or passé et à venir, la venue de l’Antéchrist précédant le millénium, le royaume des saints – sur fond  d’anarchisme mysticique et d’auto-déification, de misère, d’ignorance, de désastres tels les pestes, les famines…, de revendication contre les ‘riches’ et le luxe très relatif mais indécent qu’affichait certaains prélats et même des clercs de base ) : libertins, libertaires, illuminés, anarchistes, peu importe ; les croisades dites des pauvres et des enfants, les Cathares, les Vaudois, les Béghards, les Frères du Bon Vouloir, les frères du Libre Esprit, ayant atteint une telle perfection – tout entier changé en Dieu, n’en ayant plus besoin – qu’ils pouvaient tout se permettre sans pécher – Le ciel tout entier est à leur service, tout le monde et toutes les créatures sont tenus de les servi et de leut obéir … Tout ce qui existe lui appartient –  Ce que l’oeil voit et convoite, que la main s’en saisisse (c’est de leur sein que sortirent les théoriciens de la tentative la plus ambitieuse de révolution sociale absolue dont l’Europe médiévale devait être le témoin, Norman Cohn), maître Eckhart, les Hussites, les Pastoureaux, les Franciscains dits spirituels, les flagellants, les Adamites, Thomas Münzer (début du XVI° siècle, dont le mouvement mêlant chiliasme et révolution sociale est souvent vu comme le coup d’envoi des révolutions modernes) et la révolte des Paysans, Les Baptistes et les Anabaptistes, la Nouvelle Jérusalem à Münster, les proclamations du Livre aux cent chapitres dû au mystérieux Révolutionnaire du Haut-Rhin, les Camisards cévenols, Tommaso Campanella et son utopique cité du soleil, Weishaupt et les illuminés de Bavière, Jacob Boehme, La mère de Dieu, Catherine Théot, inspiratrice de Robespierre, Mme Guyon, M. de Saint-Martin, Hegel, Swedenborg, Lessing, Fichte, Schelling, Herder (la philosophie allemande idéaliste et la poésie mystique germanique, Hölderlin, Novalis, des XVIII° et XIX° siècles ; même Goethe et son initiatique Wilhelm Meister, qui écrit ailleurs : Le premier article, le Père est ethnique ; le deuxième, le Fils, est chrétien, le troisième, l’Esprit, enseigne la communion des Saints, c’est-à-dire des meilleurs et des plus sages…), Mme Blavatsky, Owen, Saint-Simon, Fourier, Flora Tristan, Gérard Encausse dit Papus, Lamartine, Lamennais, le socialoccultiste Pierre Leroux, le Père Enfantin, L’émancipatrice comme l’appelait Henri Heine, la délirante enthousiaste de l’air du temps, Georges Sand, Eliphas Lévi, Stanislas de Guaïta, Allan Kardec, Cagliostro, Mesmer, le comte de Saint-Germain, Adam Mickiewicz, Eugène Sue, le révolutionnaire Auguste Blanqui comme l’antisémite Edgar Quinet, Gérard de Nerval tenant son homard en laisse et révélant bien involontairement l’évidence avec Les illuminés ou les précurseurs du socialisme, Victor Hugo et les tables tournantes de Jersey parlant avec les morts comme tout le monde au XIX° siècle, Jules Michelet, expert en scatologie, qui d’illuminé sectaire a été promu au rang d’historien et clamant : Le Père a imposé le travail et la Loi, qui est la crainte et la servitude ; le Fils le travail et la Discipline, qui est la sagesse ; le Saint-Esprit offre la liberté, qui est l’amour, Auguste Comte et les trois âges de l’humanité, la loi des trois états, le soi-disant réaliste Emile Zola et ses derniers ouvrages négligés, Les trois villes et Les quatre Evangiles, Tchaadaev, Soloviev… les Rose-Croix et la Maçonnerie, Marx lui-même s’il conçoit le communisme comme étape finale de l’histoire peut être désigné comme un lointain héritier de Joachim de Flore (Gilles Lapouge),  l’occultisme dominant et triomphant du XIX° siècle (adossé à la métempsycose : la pluralité des existences permettant et justifiant le fameux progrès des êtres), sans oublier la Réforme luthérienne (qui attendit encore trois siècles mais est fille de Joachim, la plupart des innovations doctrinales de la Réforme protestante se trouvent en germe dans les communautés citées plus haut), peut-être, très accessoirement, du côté juif des hérésies d’inspiration cabalistique et d’attente délirante du Messie aux XVI° et XVII° siècles (Safed), les Lumières françaises et tous les mythes de progrès infini de l’humanité vers un accomplissement spirituel et existentiel exquis ou de retour vers un âge d’or délicieux, les increvables notions de nouvel, de troisième Evangile (imminente et parfaite Pentecôte), de règne de l’esprit, d’humanité nouvelle, de libérateur et autres fariboles pour gogos…

– « Il viendra le temps du nouvel Evangile, de cet Evangile éternel (Apoc. XIV, 6), qui se trouve promis aux hommes. Il viendra, il viendra certainement, l’âge de la perfection où l’entendement de l’homme ne sera plus dans la nécessité d’extorquer à l’avenir des mobiles à ses actions …  Il fera alors le Bien parce que c’est le Bien, et non parce que ce fût l’enjeu de récompenses arbitraires, mais parce qu’il reconnaîtra dans le Bien même des récompenses profondes et meilleures (G. E.  Lessing) – « Cet épanchement lyrique n’exprimait rien d’autre qu’une assez plate théorie du progrès ; il n’annonçait rien d’autre qu’un âge de rationalisme, lequel est en effet venu, et que nous pouvons juger. Mais les formules du vieil abbé de Flore ou celles de ses disciples aventureux ne cessent de refleurir sur de nouvelles lèvres pour enchanter de nouveaux auditeurs. Hier nous les retrouvions encore chez un Nicolas Berdiaeff. » (cardinal Henri de Lubac)

– Malgré les condamnations répétées de ce fatras par l’église catholique romaine, l’Esprit a ainsi pu devenir n’importe quoi, éveiller n’importe quel rêve, appuyer n’importe quelle illusion, y compris le fascisme (Das dritte Reich, correspondant au Troisième Empire de Joachim), y compris le rêve marxiste (le prolétariat souffrant et rachetant le monde, comme le Christ, ou le rôle rédempteur du prolétariat, même pour le réaliste Marx).

– Il convient de noter que les mouvements sectaires délirants du XV° siècle, ceux qu’on a appelés les petits sectaires protestants (Sébastian Franck, Paracelse, Weigel…) opposant leur religion spirituelle face aux églises protestantes qui, elles-mêmes, s’organisaient avec une rapidité surprenante, élaborant une hiérarchie, une dogmatique, une orthodoxie nouvelles interposant à nouveau entre l’homme et dieu une médiation extérieure, tenants  de la lettre, créant un ‘papisme’ nouveau  (Alexandre Koyré), les massacres de part et d’autre (foules hallucinées et autorités seigneuriales et religieuses) eurent leur épicentre dans le nord de la France actuelle, au Pays-Bas et surtout dans le nord-ouest et le centre-sud de l’Allemagne actuelle (vallée du Rhin, Westphalie, Souabe, Thuringe..) – Origine ou conséquence du mysticisme allemand, de la puissance philosophique ? En tout cas, ces mouvements n’ont certainement pas peu contribué à la longue absence d’un pouvoir central (à l’inverse de la France) à la misère du pays (en précédant en plus l’abomination de la guerre de trente ans, le sac du Palatinat, les guerres napoléoniennes…). L’Allemagne, pendant des siècles le champ de bataille européen, après avoir été le terrain d’élection de cette multitude de mouvements millénaristes et des dévastations humaine et matérielles conséquentes.

« La foi ne peut plus être relayée un jour, après la période d’enfance du royaume du Père et la période de jeunesse du royaume du Fils, par un âge de l’esprit qui serait un âge des lumières, où l’on n’obéirait plus qu’à sa propre raison, en faisant subrepticement passer celle-ci pour l’Esprit-Saint. » (cardinal Joseph Ratzinger)

– En simplifiant excessivement, on pourrait même aboutir au « dualisme gnostique et manichéen où la matière est indocile, rebelle, lourde, opaque, impure, complètement déspiritualisée, tombeau et ténèbres pour l’âme … où ce monde-ci, livré au Dieu du monde, est séparé du Dieu bon, qui ne l’a pas créé et n’en est pas responsable, qui n’est pas seulement transcendant au monde, mais absent du monde, étranger. » (Raymond Ruyer) – « Le catharisme, haine intellectualisée de la création, mobilisation de toutes les ressources en vue de sa destruction, imitation perverse de l’espérance, de la foi, de la charité, subversion de tout ce qui est… » (Alain Besançon) – Manichéisme cathare.

– Paul Claudel a parfaitement exprimé le rapport de la nature et de l’esprit dans la parabole d’Animus et d’Anima ; Anima fait celle qui ne comprend pas, jusqu’au jour…

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« Nos pensées dépendent plus fortement de notre humeur que l’inverse … Notre cerveau émotionnel l’emporte en général sur notre cerveau intellectuel … ‘L’esprit sera toujours la dupe du cœur’. » (Christophe André  – citant La Rochefoucauld)

« Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai, que l’on soit d’accord ou non, avec le disque qui passe à un certain moment. » (Hannah Arendt)

« L’esprit s’abandonne lui-même et se disloque, lorsqu’il se divise en un esprit inférieur et un esprit supérieur, en un entendement fonctionnant  en soi d’une manière autonome et une raison mise en réserve pour certaines fins philosophiques ou religieuses. » (Père Hans Urs von Balthasar)

« Loin d’être une unicité close, la personne est ouverte, par définition et par ce qu’elle a de spirituel, à l’altérité. Mais nous savons que cette altérité est intériorisée et que l’esprit est précisément la puissance d’unification de cette multiplicité intérieure. » (Georges Bastide)

« En l’absence de conversion spirituelle nous serons libres de tout, mais nous serons libres pour rien. » (Georges Bastide)

« L’abdication de l’esprit soit dans l’esseulement de l’insularité, soit dans l’absorption au sein du tout. » (Georges Bastide)

« La vision de la lumière spirituelle est une expérience inoubliable, même pour celui (cas le plus fréquent) qui retournerait à la pénombre de la caverne. » (Georges Bastide)

« Deux ordres de choses, l’un spirituel, l’autre naturel. Deux natures, l’une de rang inférieur, l’autre de rang supérieur, l’une est le devenir, l’autre est l’Être. Les formes selon lesquelles la nature de rang inférieur se meut sont le flux de la rivière, l’inquiétude, la misère, la convoitise, l’impuissance à s’accomplir… ; celles selon lesquelles la nature de rang supérieur se meut ont pour nom discipline, purification, ascèse, aptitude à se retirer en soi-même, sanctification …  Qu’est-ce que l’esprit ? C’est ce qui s’identifie à l’ascèse, à la forme. La nature, au contraire, s’identifie à l’absence de limites. Une vie d’un haut niveau, ayant de la valeur, est toujours en rapport avec l’Universel, une vie avec la certitude d’être en rapport avec l’Être. C’est le caractère inébranlable du soi intérieur, c’est la vie autonome, indifférente à l’égard de l’élément humain, se réorientant vers ce qu’il y a derrière nous. L’autre vie, celle d’un bas niveau est la vie cupide, castrée, s’identifiant au pur et simple ‘devenir’, orientée vers l’avenir, la vie axée sur les réalisations. » (Gottfrid Benn – résumant Julius Evola)

« L’esprit n’est même plus nié. C’est plus sournois qu’une négation … Cette société ne croit plus qu’à elle-même, c’est-à-dire à rien. » (Christian Bobin)

« L’esprit est surtout ce qui permet à la culture de n’être pas le fruit de la seule intelligence et du savoir acquis. » (Françoise Bonardel)

« La ‘spiritualité … s’est en quelque sorte évaporée à force d’être exposée à tous vents grâce aux bons soins de la Culture ; et il lui faudra plusieurs décennies d’occultation plus ou moins forcée pour éventuellement retrouver la puissance ‘formatrice’ qui a permis à chacune de ces œuvres d’exister … On tente maintenant de faire dialoguer peuples et cultures dans un espace mental unidimensionnel et préfabriqué – le monde de la Culture  – dont on attend désormais qu’il désamorce les tensions, masque les contradictions… Exhumant sans relâche, exposant à tout-va, expliquant inlassablement, la Culture promue à une fonction pédagogique et largement relayée à cet effet par les médias, est dans le même temps une opération de mise à distance qui se fait fort d’interposer entre les œuvres et le public le filtre du décryptage savant, du distancement critique et d’un scepticisme de bon ton quant à l’engagement réel des hommes qui nous ont livré ces témoignages ‘spirituels’ : peignant comme ils le firent le Christ, Andrea Mantegna…  croyaient-ils vraiment en lui ? … L’estampille’ culturelle’ confirmant l’irrésistible avancée de la sécularisation en invitant à débarrasser les œuvres de leur dimension ‘spirituelle’ pour n’y plus voir que des productions du savoir-faire humain. » (Françoise Bonardel) – Le musée sophistiqué ou la fabrique des êtres mécaniques, rendus aussi froids que prétentieux … Formation de laquais desquels, après leur avoir interdit tout imaginaire, on exige reconnaissance en plus.

« Ne croyez pas que l’homme ne soit emporté que par l’intempérance des sens.  L’intempérance de l’esprit n’est pas moins flatteuse. Comme l’autre elle se fait des plaisirs cachés, et s’irrite par la défense… » (Bossuet)

« Nous qui ne sentons rien que de borné, qui ne voyons rien que de muable, où avons-nous pu comprendre cette éternité ? Où avons-nous songé cette infinité ? O éternité ! O infinité ! Dit saint Augustin, que nos sens ne soupçonnent pas seulement, par où donc es-tu entrée dans nos âmes ? » (Bossuet)

« Mais si nous sommes tout corps et toute matière, comment pouvons-nous concevoir un esprit pur ? Et comment avons-nous pu seulement inventer ce nom ? » (Bossuet)

« L’on est plus sociable et d’un meilleur commerce par le cœur que par l’esprit. » (La Bruyère)

« La nature des rapports qui unissent l’homme au monde du ‘Cela’ se ramène à l’expérience … capacité d’expérience et d’utilisation qui se développe le plus souvent au détriment de la force de relation, de la seule force qui permette à l’homme de vivre d’une vie spirituelle … Si l’homme se laisse faire, le monde du ‘Cela’ l’envahit dans sa croissance incessante, et son ‘Je’ perd pour lui sa réalité … L’esprit agit sur la vie, sur le monde, grâce à la force qu’il a de pénétrer et de transformer le monde du ‘Cela’ … Le monde du ‘cours des choses’, de la causalité sans frein, signifie l’abdication de l’homme devant les empiètements du ‘Cela’, empêtré dans les fins et les moyens, celui qui ne connaît que le monde fiévreux du dehors, qui ignore la rencontre et la liaison … Le ‘Je’ du mot fondamental ‘Je-Tu’ est différent du ‘Je’ du mot fondamental ‘Je-Cela’, l’un est le signe intellectuel d’une séparation naturelle, l’individu dit : ‘je suis ainsi’, l’autre d’une liaison naturelle, la personne dit : ‘je suis’ … Nul n’est purement l’un ou l’autre … Qu’elle est puissante, la continuité du ‘Cela’ ! Et qu’elles sont fragiles, les apparitions du ‘Tu’ ! » (Martin Buber) – Pour la signification du  ‘Je’, du ‘Tu’ et du ‘Cela’, voir  Martin Buber à la rubrique Autres, 290, 4.

« Dans les œuvres de l’esprit, se créer un esclavage demande des efforts ingénieux et persévérants, non s’en libérer … La liberté réside d’abord dans les règles auxquelles l’écrivain choisit d’obéir. Il compte sur ces rigueurs pour dominer une matière qui lui échappe, sa propre pensée … afin de ne pas faire de mouvements désordonnés, de pécher par excès de légèreté … Et puis je n’aime guère la gesticulation. » (Roger Caillois)

« L’activité de l’esprit suspendue, pourquoi ne pas suspendre celle des sens, celle même du sang ? » (Emil Cioran)

« L’esprit est le grand profiteur des défaites de la chair. Il s’enrichit à ses dépens, la saccage, exulte à ses misères ; il vit de banditisme. La civilisation doit sa fortune aux exploits d’un brigand. » (Emil Cioran)

« L’autre soi-même que l’on peut regarder de ses deux yeux, soi-même et quelque chose d’autre et d’intrus, la conscience hors de vous qui s’anime et qui agite les bras et les jambes, une conséquence vivante sur laquelle tu ne peux plus rien. » (Paul Claudel – sur la conscience de soi qui, à la fois, s’émancipe au dehors et ressort de l’être générateur)

« La grande affaire de l’esprit est de trouver son unité. C’est-à-dire de créer un dispositif mental et un mode de vie pratique qui établissent des relations de nécessité entre chacun des moments de notre vie, chacun de nos ‘choix’ et chacune de nos créations. » (Luc Dellisse)

« L’accès à la vie spirituelle comporte toujours la mort à la condition profane, suivie d’une nouvelle naissance. » (Mircea Eliade) – Voir tous les rites de passage.

« On croit l’énergie spirituelle résistante à toute épreuve. Elle est fragile comme le souffle … L’énergie spirituelle se dégrade par démissions en chaîne, par d’imperceptibles fragments de démission accumulés, par d’innocentes minuscules démissions juxtaposées. » (Père Gérard Eschbach – traitant d’énergie spirituelle de nature religieuse, mais on peut extrapoler à des domaines profanes) 

« L’esprit a toujours la possibilité de s’orienter selon l’une ou l’autre des deux conceptions opposées … L’orientation ‘olympienne’ est possible tout autant que l’orientation ‘prométhéenne’, et peut se traduire …  dans une manière d’être, dans une attitude devant les vicissitudes intérieures et extérieures, devant l’univers des hommes et le monde spirituel, devant l’histoire et la pensée … (la souveraineté des hommes qui regardent ce qui est humain avec distance, des hommes qui ont pour idéal la ‘civilisation de l’être’) … L’affirmation historique de l’orientation prométhéenne … a substitué des principes et des valeurs liés aux couches les plus basses de l’organisme social … Avec l’avènement de l’humanisme et du prométhéisme il a fallu choisir entre la liberté du souverain et celle du rebelle, et on a choisi la seconde. » (Julius Evola)

« On ne peut plus vivre de frigidaire, de politique et de bilans. » (Saint-Exupéry) – C’est bien pourtant où nos soi-disant élites nous mènent.

« Tout ce qui est plus d’un est infiniment moins qu’un. » (Fénelon)

 « L’homme aspire d’emblée a une activité de l’esprit … Dans la mesure où sa nature inscrit en lui une sensibilité restreinte à l’égard du temporel, afin que son sens de l’éternel conserve un certain espace de développement. » (Fichte) –  Si on ne le bousille pas par une éducation exclusivement matérialiste.

« L’esprit est cette étrange faculté qui permet à l’homme de se séparer du monde, pour le comprendre, et de lui-même, pour se juger. » (André Frossard)

« Dans le domaine intellectuel, il reste une offre, produite par des individus isolé, mais il n’y a pas de demande. » (Marcel Gauchet) – On ne peut pas se cultiver un minimum et rester courbé, même en marchant, sur sa tablette. Génération d’abrutis.

« La société technique peut créer du confort. Mais elle ne peut pas créer de l’Esprit. Et sans esprit il n’y a pas de génie. Une société dépourvue d’hommes de génie est vouée à la disparition. La société technique qui prend la place de la société occidentale et qui va conquérir toute la surface de la terre périra elle aussi. » (Virgil Gheorghiu)

« L’esprit qui toujours nie. » (Goethe)

« Réaliser l’esprit hors de la lettre n’est possible qu’en apparence, on ne peut pas ne pas faire de prose en parlant … L’ennui c’est que l’esprit se croit sans lettre, l’incroyant sans croyance,  le négateur sans foi et sans « oui » … Celui qui substitue une lettre à une autre lettre, se croyant pur esprit, trouve des difficultés pires que les anciennes. » (Jean Guitton – sur le retranchement dans l’isolement, supposé facteur de pureté)

« On ne parle plus guère de la force de l’esprit ; on vante plutôt la finesse, la délicatesse que la vigueur. Il semble que le tout de l’esprit soit de saisir les nuances. Mais les nuances supposent la couleur … Nous voyons tant d’esprits critiques qui ont l’art des nuances, sans avoir le sens des couleurs et des lignes. La force d’esprit consiste à aller d’emblée à l’essentiel sans se laisser distraire par le détail. Un esprit qui a de la force néglige ce qui n’importe guère. Les feuilles ne lui cachent pas les branches … La force est la plus enviable qualité de l’esprit, car elle comporte le sens du réel, du solide, du simple, du naturel. Et la force de l’esprit n’est pas loin de la force d’âme. » (Jean Guitton)

« Un esprit vif est un esprit qui recueille rapidement ses forces et qui les a toujours à sa disposition et sous son aile. » (Jean Guitton)

« L‘homme seul peut s’abstraire de tous les buts immédiats que lui dicte la Nature … Seul l’homme est capable de se suicider, de se représenter ses propres buts, peut se connaître comme un ‘moi’, comme un ‘je’ … Cette analyse de la différence ente l’animal et l’homme rend compte de la nature de l’Esprit. Celui-ci est précisément l’être qui est capable d’être sujet, de poser ses propres exigences, d’échapper à la détermination extérieure … L’Esprit n’est cependant cette capacité d’autodétermination que parce qu’il est pensant. ‘L’Esprit est la pensée en général et l’homme se distingue de l’animal par la pensée ….C’est dans les formes culturelles qu’édifient les hommes que l’Esprit se manifeste … La succession des cultures permet de suivre la trame du développement de l’Esprit. Celui-ci progresse dans la conscience qu’il a de lui-même en s’inscrivant dans les cultures successives qui marquent le cours de l’histoire universelle. » (tiré de Hegel- La raison dans l’histoire)

« Notre conscience générale comporte la notion de deux règnes. Celui de la Nature et celui de l’Esprit … Le monde de l’Esprit, c’est celui de la culture, c’est ‘l’univers second’ qui s’oppose à la Nature et marque la seconde naissance de l’homme … Seul l’homme peut renoncer à l’aveuglement quant à sa propre réalité et activité. Seul l’homme peut s’abstraire de tous les buts immédiats que lui dicte la nature (ex. le suicide), peut rompre avec la nature … La capacité de penser ce qui est … Accéder à l’unité … C’est pour cette raison qu’il exprime l’Esprit et qu’il est agent de l’histoire … Le royaume de l’Esprit comprend tout ce qui est produit par l’homme … Il enveloppe tout ce qui a suscité et suscite encore l’intérêt humain. L’homme y est actif. Quoi qu’il fasse il est l’être en qui l’Esprit agit … L’Esprit n’est conscience que dans la mesure où il est conscience de soi. Cela veut dire que je n’ai une connaissance d’un objet que dans la mesure où j’y retrouve également quelque chose de moi-même, une détermination qui m’est propre … Il tend vers le centre, mais il est lui-même ce centre. Il ne trouve pas son unité en dehors de lui … L’Esprit est essentiellement résultat de son activité et celle-ci consiste à sortir de l’immédiateté, à nier celle-ci et à faire ainsi retour à soi … Son activité la plus haute est la pensée et, dans ses œuvres les plus nobles, il travaille à se saisir lui-même. » (Hegel – considérations éparses sur l’Esprit, parfois non littérales)

« L’esprit n’est ni une sagacité qui s’exerce à vide, ni le jeu irresponsable du bel esprit, il ne consiste pas à opérer, à n’en plus finir, des dissections intellectuelles, c’est encore moins la raison universelle ; l’esprit, c’est, disposée originairement et consciente, l’ouverture déterminée à l’estance de l’être. » (Martin Heidegger)

« Qui poursuit l’infini avec ferveur progresse, même s’il n’arrive pas à ses fins. » (saint Hilaire)

« Le renoncement au spirituel, dans le darwinisme populaire, entraîne le rejet de tous les éléments de l’esprit qui dépassent  la fonction d’adaptation et qui ne sont pas, par conséquent des instruments de la conservation de soi. » (Max Horkheimer)

« L’Esprit ne dort jamais. » (saint Ignace d’Antioche)

« ‘Cette angoisse de l’esprit qui projette hors de soi sa propre réalité, son autre moi-même’ : mais l’angoisse ne serait plus angoisse si la conscience réussissait son mouvement d’extroversion, allait jusqu’au bout de la pente, se décollait enfin de cette glu de la subjectivité. » (Vladimir Jankélévitch – citant Kierkegaard)

« ‘Il est impossible d’attribuer au hasard l’apparition presque simultanée, six cent ans environ avant l’ère chrétienne, de Zoroastre en Perse, de Bouddha aux Indes, de Confucius en Chine, des prophètes chez les Juifs, du Roi Numa à Rome et des premiers philosophes (ioniens, doriens , éléates) en Grèce, qui tous jouent le rôle de réformateurs de la religion nationale’… C’est alors qu’a surgi l’homme  avec lequel nous vivons encore aujourd’hui. Appelons brièvement cette époque la ‘période axiale’ … Alors, un élément historique commun, c’est la trouée de l’esprit découvrant les principes essentiels, encore valables aujourd’hui, qui sont ceux de la condition humaine. » (Karl Jaspers  – citant Lasaulx)

« Cette double attente de l’âme humaine … dont on peut constater la présence tout au long de l’histoire et jusqu’à nos jours : rationnelle et mythique, naturelle et surnaturelle, immanente et transcendante, et si l’on se risque aux grands mots, scientifique et mystique. Il y a bien là un équilibre… » (Lucien Jerphagnon) – Equilibre que l’Occident s’est juré de détruire par l’élimination féroce des deuxièmes termes.

« L’esprit aux est toujours faux, et faux en tout, comme un œil louche regarde toujours de travers. Au reste, on n’a l’esprit faux que lorsqu’on a le cœur faux. » (Joseph Joubert)

« L’esprit qui domine possède son ferme jugement et n’a que faire des opinions. » (Ernst Jünger)

« On reconnaît les grandes époques à ceci, que la puissance de l’esprit y est visible et son action partout présente. » (Ernst Jünger) – L’esprit Canal + et autre est-il suffisant pour qualifier notre époque de grande ?

« Bien que le développement en largeur et le développement en profondeur ne s’excluent pas en principe, ils le font le plus souvent dans la pratique car, sauf exception, aucune vitalité ne peut se répandre simultanément dans deux sens différents. De là vient que L’Occidental qui aime tant le progrès, est le moins spirituel de tous les êtres … Celui qui recherche le progrès poursuit des possibilités nouvelles, tandis que celui qui cherche Dieu n’a qu’à réaliser des possibilités existantes, recherchant l’accomplissement, il n’a besoin ni d’abolir ni de modifier. … le degré de spiritualisation se mesure au degré de perfection et à lui seul … Le Bouddha s’est qualifié de ‘parfait’ comme l’est un sage et noble chinois. » (Herman von Keyserling)

« La vérité est une. L’erreur est multiple. L’esprit est un et la vraie religion, celle de l’esprit et de la vérité est une. Les religions par contre sont nombreuses : toutes fausses dans la mesure où elles se particularisent, où à l’esprit elles substituent ‘la lettre’ … Tout ce qui n’est pas esprit appartient au temps … Les religions appartiennent au ‘monde’, elles sont le fait des enfants d’Adam … Les mondes s’opposent et se nient : du point de vue de l’un, l’autre est néant. Le monde charnel, le monde  extérieur, le monde ‘adamique’ n’est rien du point de vue de l’homme spirituel ; sa ‘vérité’ est fausse et sa ‘sagesse’ folie. Mais il en est de même inversement ; du point de vue du monde extérieur, la vraie sagesse est une folie … La lutte ‘entre Adam et le  Christ’, l’esprit et la chair, voilà les grands protagonistes … La conception du ‘Christ en nous’ (‘faire le vide dans l’âme pour que Dieu la remplisse,’, disait Jean Tauler) et celle du ‘Christ pour nous’ (comme expiation et justification). » (Alexandre Koyré – évoquant  les innombrables tenants d’une religion du pur esprit Mystiques spirituels, alchimistes du XVI° siècle allemand) – Voir les remarques de début de cette rubrique – de la rubrique Esprit, 280, 1

« Tant de beauté qu’on lui eût permis d’être sotte, et tant d’esprit qu’on lui eût pardonné d’être laide ! » (Etienne Lamy – sur Aimèe de Coigny)

 « Les philosophes disent de l’esprit qu’il est indifférent à tout et que c’est pour cela qu’il est capable de tout comprendre et de tout recevoir. La perfection avec laquelle il épouse toutes les formes provient de ce qu’il n’en a aucune. C’est sa faiblesse qui fait sa puissance. » (Louis Lavelle)

« Que reste-t-il de la vie de l’esprit lorsque triomphe le ‘zapping’ et le divertissement généralisé ? » (Gilles Lipovetsky)

« Le seul fait que l’esprit pense l’objet, et le plus objectivement qu’il peut, n’indique-t-il pas assez que quelque chose en lui déborde … quelque objet que ce soit ? » (cardinal Henri de Lubac)

« Il ne suffit pas à l’esprit de se réfugier dans une ‘absence de contradictions’ par une absence de pensée. » (cardinal Henri de Lubac) – Comme n’importe quel Bobo.

« La seule existence possible pour l’esprit est  ‘une vie errante et toujours menacée’ … La menace pour lui la plus insidieuse est celle qui se cache sous la faveur. » (cardinal Henri de Lubac)

« Dans tout ce qui touche à l’Esprit, l’utilitarisme est redoutable, n’étant pas seulement superficiel mais corrupteur, engendrant infailliblement le mensonge. » (cardinal Henri de Lubac)

« Malheur à celui qui dans l’Eglise s’applique à ‘éteindre l’esprit’, mais malheur également à celui qui prétend libérer sa flamme en rejetant l’Eglise ! » (cardinal Henri de Lubac) – Et pas qu’en Eglise. Celui qui étouffe toute initiative quelque peu hors des clous et celui qui fait fi de tout consensus, de toute discipline de groupe.

« C’est par l’esprit que tout commence ; les transformations temporelles s’originent au supra-temporel. » (Jacques Maritain) – Quel politicien, quel homme d’Etat a eu plus d’influence et de conséquence que la pensée d’un Descartes, d’un Luther ? Quels événements ou inventions, isolés à l’origine :  la Révolution française et Napoléon créant l’Europe des nationalités, la machine à vapeur selon Marx, les transports permettant la mondialisation, l’informatique et les Télécoms au sens large ?

« Il faut avoir l’esprit dur et le cœur doux. Sans compter les esprits mous au cœur sec, le monde n’est presque fait que d’esprits durs au cœur sec et de cœurs doux à l’esprit mou. » (Jacques Maritain) – Il y a soixante-dix ans et plus on pouvait encore distinguer, aujourd’hui tout baigne dans la mélasse.    

« Il ne suffit pas d’avoir de l’esprit. Il faut en avoir encore assez pour s’abstenir d’en avoir trop. » (André Maurois)

« L’esprit est las de son exil chez les savants et les bavards. » (Emmanuel Mounier)

« La vie de l’esprit, en introduisant dans nos consciences finies la perspective de l’infini, nous rend bancals à jamais, comme Jacob. Sans tête ets ans cœur, l’humanité serait une bête heureuse. Mais qui voudrait de cette placidité là ? » (Maurice Nedoncelle – cité par le cardinal Henri de Lubac)

« Le désert croît. Malheur à celui qui abrite en lui des déserts. » (Nietzsche s’est trompé – l’inculture mène aujourd’hui à la célébrité et à la fortune ; voir le milieu médiatique)

« Le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela reste vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment. » (George Orwell)

« Ce qui est étranger à l’homme-machine n’existe pas. Si l’étrangeté persiste, n‘en pas faire problème : ça s’effondrera à bref délai. On trouvera les causalités triviales … L’empressement avec lequel on s’adresse au monde matériel pour se fournir en explications. » (Louis Pauwels – sur le matérialisme de la deuxième moitié du vingtième siècle)

« Pascal avait distingué deux espèces d’esprits. L’un, l’esprit de géométrie qui procède par déduction ou enchaînement d’idées. L’autre, l’esprit de finesse auquel il attribue la fonction de saisir les objets dans leur ensemble, d’une vue, et auquel il accorde la primauté sur l’autre … Il faut, dit Horace et disent avec lui tous les maîtres, poser d’abord le tout, poser tout d’abord l’ensemble en en cherchant, de plus, le principe, puis descendre graduellement par une division progressive, de l’ensemble aux détails, sans perdre de vue un seul instant l’ensemble. »» (Félix Ravaisson – sur la distinction de Blaise Pascal) – C’était du temps où l’éducation ne se perdait pas dans les détails, dans l’anecdotique, dans l’incidentel, dans le sans importance ni intérêt. En un mot du temps où existait ce qu’on appelle la culture.

« Aujourd’hui, il ne faut pas laisser la pensée s’échapper du dispositif, éviter qu’une brèche ne s’ouvre dans la mobilisation universelle de l’étant et de la pensée, empêcher que l’esprit ne se manifeste en prévenant tout décalage entre la pensée et le monde. L’ajustement doit être parfait … Accident : cellule de soutien psychologique, pour rattraper le coup. Chaque trou doit être bouché par lequel l’esprit pourrait se réinsinuer … Hypnotiser la conscience, la saturer matériellement à défaut de pouvoir s’en rendre maître conceptuellement. » (Olivier Rey)

« L’esprit, c’est l’ordre du terminal ; l’inconscient, l’ordre du primordial. L’esprit est histoire, l’inconscient est destin. » (Paul Ricœur)

 « Dure nuit ! Le sang séché fume sur ma face. Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d’hommes. » (Arthur Rimbaud – Une saison en enfer)

« On trouve des moyens pour guérir de la folie, mais on ‘en trouve point pour redresser un esprit de travers. » (La Rochefoucauld)

« L’esprit est toujours la dupe du cœur. » ( La Rochefoucauld)

« La qualité de la vie, c’est d’abord l’usage du qualitatif en tout ce qui n’est pas science ou technique … Notre cerveau fonctionne sur des classifications et sur des vocabulaires qualitatifs. Notre mémoire d’abord … Quand les classifications qualitatives deviennent insuffisantes et qu’il faut numéroter les avenues comme à New-York, la vie devient déplaisante, et bientôt, la vie cesse … ‘Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine…’, ce refrain (contestable sur le fond) ne peut avoir son équivalent en ‘Vous n’aurez pas le 67 et le 68’. » (Raymond Ruyer – un peu interprété)

« J’appelle ivresse de l’esprit, cet état où la jouissance dépasse les possibilités qu’avait entrevues le désir. » (Ruysbroek, un mystique flamand – cité par Pascal Bruckner)

« L’esprit, c’est la mystérieuse unité composée de ce que produit et intensifie le pouvoir, et de ce qui le dépasse et le tempère. » (Peter Sloterdijk)

« La posture et l’esprit peuvent être en unité. Si la posture est juste, l’esprit est juste. Si la posture ne bouge pas, l’esprit ne bouge pas. Si la posture est tranquille, l’esprit est tranquille. Posture, attitude, comportement influencent l’esprit. » (Marc de Smedt – sur le Zen de maître Deshimaru)

« Un capitalisme que l’on dit tantôt ‘culture’, tantôt ‘cognitif’ mais qui est avant tout l’organisation ravageuse d’un ‘populisme industriel’ tirant parti de toutes les évolutions technologiques pour faire de la conscience, c’est-à-dire du siège de l’esprit, un simple organe réflexe … par les technologies de contrôle et de fabrication du consommateur … organisation et production du désir … Projet de créer les conditions d’une production industrielle de connaissances sans esprit ? » (Bernard Stiegler – Réenchanter le monde)

« Le passé n’éclairant pas l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres. » (Alexis de Tocqueville)

« Le vide purifie l’esprit – Dans le vide de l’esprit pénètre la lumière – Comme le paysage par la fenêtre d’une pièce vide. » (Tchouang Tseu)

« Le monde de l’esprit est un infiniment petit par rapport au monde de la vie, lequel lui-même est infime dans l’univers matériel. Tout ce qui est supérieur est fragile, instable et toujours menacé d’être résorbé par l’inférieur. » (Gustave Thibon)

« Je confesse que j’ai fait une idole de mon esprit, mais je n’en ai pas trouvé d’autre. » (Paul Valéry)

« Entendre par le mot ‘esprit’ la possibilité, le besoin et l’énergie de séparer et de développer les pensées et les actes qui ne sont pas nécessaires au fonctionnement de notre organisme ou qui ne tendent à la meilleure économie de ce fonctionnement. » (Paul Valéry) – D’où, l’aventure de l’espèce humaine.

 « L’esprit est la possibilité maxima, et le maximum de capacité d’incohérence. » (Paul Valéry)

« L’esprit, c’est le refus indéfini d’être quoi que ce soit. » (Paul Valéry)

«  Il n’existe pas d’esprit qui soit d’accord avec soi-même ; ce ne serait plus un esprit. » (Paul Valéry)

« La sensation d’une diminution de l’esprit, d’une menace pour la culture, d’un crépuscule des divinités les plus pures … sensation qui s’imposait de plus en plus fortement à tous ceux qui peuvent éprouver quelque chose dans l’ordre des valeurs supérieures dont nous parlons (sous le nom d’esprit) … Il y a du suicide dans cette forme ardente et superficielle du monde d’exister. » (Paul Valéry)

« Tant d’horreurs n’auraient pas été possibles sans tant de vertus. Il a fallu, sans doute, beaucoup de science pour tuer tant d’hommes, dissiper tant de biens, anéantir tant de villes en si peu de temps ; mais il a fallu non moins de qualités morales. ‘Savoir’ et ‘Devoir’ vous êtes donc suspects ? … De quoi était fait ce désordre de notre Europe mentale (en 1914) ? De la libre coexistence dans tous les esprits cultivés des idées les plus dissemblables, des principes de vie et de connaissance les plus opposés. C’est là ce qui caractérise une époque moderne … Chaque cerveau d’un certain rang était un carrefour pour toutes les races de l’opinion ; tout penseur, une exposition universelle de pensée … Nous verrons enfin apparaître le miracle d’une société animale, une parfaite et définitive fourmilière» (Paul Valéry – en 1919 – La crise de l’esprit)

« Qui n’a pas l’esprit de son âge, de son âge a tout le malheur. » (Voltaire)

« Un esprit, c’est comme un parachute, ça ne fonctionne que quand c’est ouvert. » (Franck Zappa)

  • Ci-dessous quelques extraits d’un livre d’Henri Desroche, Sociologie de l’espérance, sur les millénarismes et les messianismes (auteurs cités quand il ne s’agit pas d’Henri Desroche).

« Le rapport haineux au livre et à la culture, avatar de la haine du Père. » (Gérard Haddad)

– Le millénarisme « doctrine religieuse qui soutient l’idée d’un règne terrestre (censé devoir durer mille ans) du Messie après que celui-ci aura chassé l’Antéchrist et préalablement au jugement dernier. Toute tradition prophétisant le retour ou la venue d’une divinité instaurant un règne précédé de phénomènes extraordinaires ou de calamités. Extension au domaine politique. » (Wikipédia) – Apocalypse de Jean…

– Le messianisme « croyance en la venue d’un libérateur ou sauveur qui mettra fin à un ordre présent considéré comme mauvais et instaurera un ordre nouveau dans la justice et le bonheur. » (Larousse) – « … il aspire fondamentalement à la destruction concrète de la Loi, essence même du phénomène humain. » – Rupture avec le passé et rejet absolu de l’héritage intellectuel des générations précédentes pour établir un rapport direct avec Dieu. D’où, notamment, les autodafés de livres et, surtout, du Livre – « l’objet incarnant la fonction du Père, le Livre, que le sujet incorpore pour s’identifier à la famille culturelle où il naît. » (Gérard Haddad)

– Les deux sous-entendent souvent un retour aux conditions existantes à l’origine des temps, la rédemption collective, la pureté originelle, le paradis perdu, des cieux nouveaux et une terre nouvelle, l’ordre idéal, un âge d’or… quelque fin des temps…

« Quelle que soit la variable (de la nature du projet, d’inspiration temporelle (révolutionnaire) ou spirituelle, de l’idéal poursuivi, de sa rationalisation ou de sa spontanéité, de la critique de l’ordre actuel, des bénéficiaires de son renversement … ) la matrice culturelle fomente une axiologie, c’est-à-dire un ensemble de raisons de vivre ou de mourir à un niveau où l’enthousiasme à ses raisons que la raison ne connaît pas. »

« L’ensemble messianico-religio-idéologico-révolutionnaire. » (Emile Durkheim)

« A peu près partout, l’avenir se profile comme une ‘reviviscence à une échelle supérieure’ de tous ces paradis perdus … L’avenir est cautionné par le passé … L’agrandissement de l’imagination suppose un agrandissement de la mémoire … Le temps de la terre sans mal, de la vie libre avant les esclavages, de la commune pentecostale avant la constantinisation, de la conscience commune villageoise avant les féodalités, de la sédentarité pacifique avant l’irruption ravageuse du nomadisme, d’avant la colonisation, de l’Eden avant la chute, de la société sans classes, de l’innocence et de l’enfance évanouie… » (Henri Desroche) – Le lot commun de toute espérance, pas uniquement religieuse.

« C’est dans les moments d’effervescence que ce sont, de tout temps, constitués les grands idéaux sur lesquels reposent les civilisations … Ces ‘délires’ ont leur logique spécifique, celle des sociétés chaudes, distinctes de celle des sociétés raisonnantes qui fonctionnent dans les sociétés froides ou dans les sociétés refroidies. »

« L’utopie n’est-elle pas à l’instar du millénarisme l’attestation d’une société ‘éclatante’ dans la contestation d’une société ‘éclatée’ ? »

« Millénarisme et utopies ont été et sont des phénomènes de l’imagination collective devenant imagination constituante. » – Constituante d’une réalisation possible du rêve.

« Seuls les mirages mettent la caravane en route, mais aucune route n’a jamais conduit aucune caravane jusqu’à atteindre son mirage. » (?)

« L’esprit est l’aptitude à trouver des ressemblances cachées entre des choses éloignées. » (?)

. « Le bloc des millénarismes utopisants gravite autour des trois grandes religions du tronc abrahamique : judaïsme, judéo-christianisme, islamisme et madhisme. »

« La mention des Actes des Apôtres sur la communauté apostolique exercera une influence exorbitante sur la praxis du micro-millénarisme et de ses communismes religieux monachiques. » – Ainsi que certaines précisions de l’Apocalypse de Jean.

-« L’essence du millénarisme, l’attente d’un changement complet et radical du monde pour un monde débarrassé de tous ses défauts … présente, presque par définition, dans tous les mouvements révolutionnaires … typique de l’ambiance judéo-chrétienne (incompatible avec la notion de flux et reflux cycliques). » (Eric Hobsbawm)

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