060,1 – Autonomie / Dépendance / Indépendance ; Emancipation

– L’autonomie est la soumission à des règles librement acceptées. L’indépendance est une liberté sans règle.

– Confusion entre autonomie et hétéronomie (hétéro, l’autre). Devenir autonome c’est indispensable. Mais sauf à devenir dépressif (son état actuel), l’homme ne saurait se passer de recevoir de l’extérieur, soit d’une dose d’hétéronomie, c’est-à-dire d’accepter en s’y intégrant la présence d’une instance distincte de lui-même et lui imposant, ou simplement lui suggérant, des règles acceptables et acceptées (religion, structures de tous types, idéal communautaire…). L’homme ne saurait se porter et se construire hors de tout, il ne saurait supporter ce face-à-face mortel avec sa solitude prétendue toute puissante. Pas plus que l’homme, aucune société ne saurait durer en ne faisant que se contempler elle-même, sans objectifs, sans idéaux, la transcendant. Or, tel est l’état pitoyable de l’Occident, la raison de son déclin, de son affolement et de sa dépression, peut-être du mépris (sinon de la haine) dans lequel le tient une partie du monde qui refuse de se suicider avec lui et par lui.

– Les régimes totalitaires, méprisables, (communisme, fascisme) se sont appuyés sur ce besoin élémentaire, ce vide existentiel, en affectant de le combler. Ce vide parfaitement contenu dans l’orgueil du « je me fais moi-même et tout seul », grotesque et infantile prétention. Laquelle conduit à la posture des Autonomes (terme pris alors au sens politico-idéologique) qui signifie : pour nous la société n’existe pas.

– Deux obstacles à l’autonomie édifiés récemment : la propension (intéressée) à la victimisation, se penser systématiquement comme non responsable de son propre destin ; et le communautarisme, se penser avant tout comme le membre d’un groupe. (dû à Tzvetan Todorov) 

– Le citoyen-Tanguy. N’existant qu’en nurserie, impuissant, prostré, gémissant, attendant tout de l’Etat.

– Il y a des dépendances idéologiques, ce ne sont pas les moindres.

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 « Si le monde vous sourit, ne lui rendez pas ses sourires. » (saint Anselme – cité par le cardinal Henri de Lubac)

« La liberté du non–lieu (ville) peut aller jusqu’à la folie de la solitude, tout comme le sens du lieu peut aller jusqu’à la dictature des préjugés au trop-plein de sens qui produit ses propres formes de folie. » (Marc Augé)

« Le sujet cherche systématiquement à se concilier les bonnes grâces de qui est plus puissant que lui… il ne vous attaquera pas, vous soutiendra et vous défendra … C’est une assurance générale contre toute menace, l’objectif général étant de faire reculer l’insécurité. » (Jean Baechler – sur l’attrait de la dépendance.) 

« Rompre le stéréotype qui assimile l’autonomie, purement et simplement, à une non-dépendance … On a affaire a de l’autonomie lorsque quelque chose ou quelqu’un dispose de la capacité de modifier, si peu que ce soit, les effets des perturbations ou des injonctions en provenance de son environnement. L’autonomie est une maîtrise partielle de l’univers où l’on est plongé et, en particulier, de soi-même … Petite plage d’indétermination entre d’une part ces forces et d’autre part les résultats auxquelles elles devraient ‘normalement’ aboutir. » (Yves Barel)

« S’habituer à se suffire ; le premier commandement de l’indépendance. » (Anne Barratin)

« En faisant appel à quelqu’un, je fais le premier pas sur le chemin qui me conduira à mon autonomie. ‘Sois autonome, demande de l’aide !’ … Être véritablement autorisé à n’être que soi-même, avec ses blessures et ses échecs, son désir de relation et ses limites, son profond besoin de sécurité et d’intimité … une intériorité indestructible. » (Lytta Basset – citant G. Le Cardinal et traitant des faiblesses psychiques)

« Tout le mouvement de libération et d’émancipation qui vise une autonomie plus grande, c’est-à-dire une introjection approfondie de toutes les formes de contrôle et de contraintes sous le signe de la liberté, est une forme de régression. Quel que soit ce qui nous vient d’ailleurs, fût-ce la pire exploitation, le fait que cela vienne d’ailleurs est un trait positif … Il vaut mieux être contrôlé par quelqu’un d’autre que par soi-même. Il vaut mieux être opprimé, exploité, persécuté, manipulé par quelqu’un d’autre que par soi-même. » (Jean Baudrillard)

« Nous vivons dans une culture qui vise à reverser sur chacun d’entre nous la responsabilité de sa propre vie … Or, ceci est une absurdité. Nul n’est censé supporter la responsabilité de sa propre vie … idée vaine et arrogante … sans fondement … Il faudrait que l’individu se transforme en esclave de son identité, de sa volonté, de sa responsabilité, de son désir … qu’il se mette à contrôler tous ses circuits … qui se croisent dans ses gênes, dans ses nerfs, dans ses pensées. Servitude inouïe. » (Jean Baudrillard)

« Dans la société industrialisée … l’individu doit apprendre à se considérer lui-même comme un centre décisionnel, un bureau d’organisation de sa propre existence, de ses capacités, orientations, relations amoureuses… la société étant considérée comme une variable … mais qui présuppose  l’existence d’un individu actif et ‘concerné’ qui ait la clairvoyance suffisante pour s’orienter dans cette jungle. » (Ulrich Beck)

« De quelque pays que vous soyez, vous ne devez croire que ce que vous seriez disposé à croire si vous étiez d’un autre pays. » (un homme d’Eglise – cité par Julien Benda)

« La modernité tardive réussit ce tour de force : elle prêche l’autonomie et secrète le conformisme. » (Philippe Bénéton)

« L’autonomie n’est plus une conquête, elle est devenue une donnée. » (Philippe Bénéton)

« La notion d’autonomie, grande promesse des Lumières qui a été si cruellement déçue, puisque la modernité n’a fait disparaître d’anciennes aliénations que pour les remplacer par de nouvelles, omniprésentes et plus pesantes encore que les anciennes. » (Alain de Benoist)

« Au lieu de l’autonomie individuelle, c’est l’homogénéisation des comportements qui s‘est imposée. » (Jean-Paul Besset)

« Emancipation : Changement par lequel un esclave  troque la tyrannie d’un autre homme contre son propre despotisme. » (Ambrose Bierce – Le dictionnaire du diable) 

« Le dommage n’est plus aujourd’hui que les moyens les plus effectifs sont employés aux fins les moins souhaitables, mais que ces moyens gagnant toujours en effectivité et en démiurgie sont spécialement conçus à la fin la moins souhaitable, la reproduction et le continuel élargissement de la dépendance du genre humain à la vie mécanisée ; que par ce fait la survie collective se trouve immédiatement subordonnée au bon fonctionnement de la machinerie mondiale. » (Baudouin de Bodinat) – La chaîne du froid, la biotechnologie, l’agriculture transgénique…

« Il faut posséder un esprit très indépendant pour se créer cinq ou six opinions personnelles dans le cours d’une existence. » (Gustave Le Bon)

« Ce ne sont pas les devoirs qui ôtent à un homme son indépendance, ce sont les engagements. » (Louis-Ambroise de Bonald)

« Le sujet prend mille décisions, mais elles sont effectuées sous la contrainte du milieu. Il est soumis à une ‘contrainte structurelle’. Ses décisions n’ont rien à voir avec la théorie du ‘choix rationnel’. Elles ne sont pas des calculs mais des réactions. L’individu n’est pas un centre de décision souverain, mais un sujet ballotté. Son autonomie n’est qu’illusoire. (Raymond Boudon)

« On peut être plus ou moins indépendant de tout sauf de soi-même. » (Pierre Bourgault)

« On croit aider le sujet en le dorlotant … Ce faisant, on le prive de repères, de cadres, on le rend plus anxieux de soi, on confond l’indépendance avec le vide. » (Pascal Bruckner)

« En présentant l’autonomie du collaborateur de l’entreprise comme étroitement lié à son bonheur et à son épanouissement, il s’agit de faire en sorte qu’il intériorise la responsabilité des échecs ou des difficultés  de son organisation. » (Cabanas, Illiouz – Happycratie, l’idéologie du bonheur)  

« La pire dépendance est souvent la dépendance de soi-même. » (Alfred Capus)

« On peut être esclave se son indépendance. » (Alfred Capus)

« Je dirai qu’un individu est autonome s’il a pu instaurer un autre rapport entre son inconscient, son passé, les conditions dans lesquelles il vit, et lui-même en tant qu’instance réfléchissante et délibérante … Prendre des distances avec son propre héritage … Soumettre ce qu’on a reçu à un examen lucide, à un examen réfléchi et se dire : cela je le retiens, cela je ne le retiens pas. » (Cornelius Castoriadis)

« L’autonomie surgit, comme germe, dès que l’interrogation explicite et illimitée éclate, portant non pas sur des ‘faits’ mais sur les significations imaginaires sociales et leur fondement possible. » (Cornelius Castoriadis)

« Nous voulons l’autonomie, mais pour faire quoi ? … En soi la démocratie (la société autonome, à la fois démocratique et privée de référence transcendante, est celle où ‘c’est nous qui décidons’ – par opposition à la société hétéronome, celle dont le Législateur a dû honorer les dieux de sa propre sagesse) n’est pas le dernier mot. Derrière le régime politique, il faut pour le soutenir un régime des mœurs … Impossible de fabriquer une constitution qui interdise par exemple qu’un jour 67% des individus prennent ‘démocratiquement’ la décision de priver les 33% autres de leurs droits … .La seule limitation que peut connaître la démocratie, c’est l’autolimitation. Et celle-ci, à son tour, ne peut être que la tâche des individus éduqués dans, par et pour la démocratie. » (Cornelius Castoriadis)

« Toute limite à cette auto-affirmation, ‘Penser par soi-même’, ne peut être qu’une servitude qui doit être abolie.  Emancipation est le nom de cet impératif catégorique. Il somme l’être humain de s’arracher à toute appartenance, d’en finir avec toute identité reçue, qu’elle soit singulière ou collective (famille, cités, nations, empire…). Mais aussi et surtout : langue, histoire, culture, religion, civilisation, car l’émancipation est totale ou n’est pas. Un tel culte du ‘soi par soi’ ne peut mener qu’à un être réduit à n’être que pure identité à soi et vidé de tout autre contenu. » (Paulin Cesari – sur une des innombrables perles d’Emmanuel Macron) 

« La nature ne m’a point dit : ‘Ne sois point pauvre’; encore moins : ‘Sois riche’; mais elle me crie : ‘Sois indépendant’. » (Chamfort)

« Comprendre que tout gain d’autonomie se fait aux dépens d’une nouvelle dépendance et que l’hédonisme moderne est bicéphale, déstructurant et irresponsable pour un certain nombre d’individus … Par exemple, la libération des mœurs a eu pour contrepartie une déstructuration du monde familial et relationnel, rendant les rapports entre les êtres plus compliqués que par le passé, quand la norme traditionnelle imposait à chacun sa place. » (Sébastien Charles) – Ce qui ne signifie pas que, la plupart du temps, les gains ne sont pas supérieurs aux coûts !

« Mon indépendance dans mes diverses positions sociales a presque toujours blessé les hommes avec qui je marchais. » (Chateaubriand)

« La rose ne peut pas se passer du fumier, mais le fumier se passe très bien de la rose. » (Auguste Comte – sur des dépendances hélas à sens unique)

« La véritable indépendance consiste à dépendre de qui l’on veut. » (Frédéric Dard)

« L’autonomie permet de surmonter la dialectique de l’anarchie et de la soumission. » (Chantal Delsol)

« L’Europe grandit par l’indignation. Un vent de rébellion contre la religion, contre le pouvoir, contre la société, contre les vérités et les institutions, traverse de bout en bout son histoire. Elle use d’ironie contre le sacré et surtout contre elle-même. Tout peut y être contesté … La fuite des références ne signifie pourtant pas négation de tout au sens du refus de vénérer. Elle traduit le refus de s’identifier à rien d’englobant … Non pas refus d’obéir, non pas refus de respecter : refus de s’identifier. » (Chantal Delsol)

« Adam cueille son existence en bravant Dieu, Jacob est celui ‘qui a été fort contre Dieu’ … Le Christ se laisse exécuter comme un vulgaire scélérat … L’homme européen se heurte à Dieu parce qu’il naît avec cette idée bien étrange de vouloir surpasser sa nature, depuis le jardin d’Eden … Esprit spécifique d’animosité contre la religion … Tentation de remplacer le mandant qui l’a tant valorisé. » (Chantal Delsol) – « Nous sommes nés capables de devenir ce que nous voulons. » ( ?)

« L’homme contemporain, pourtant promu autonome et souverain, a besoin de guides dans toutes les situations. » (Chantal Delsol) – Bien sûr puisque ses représentants n’ont eu, et n’ont, de cesse de l’infantiliser, ce que par ailleurs il réclame.

 « Que signifient les droits, ces concrétisations de la liberté extérieure, sans la liberté intérieure ? Nous aspirons de toutes nos forces à l’indépendance de l’existence, et ignorons ce qu’est l’indépendance d’esprit … Que vaut la liberté de penser si chacun est tenu de faire écho aux bien-pensants ? Que vaut le suffrage s’il n’y a qu’une politique, soi-disant scientifique et objective, tout le reste étant marginalisé comme ‘protestataire’ ? » (Chantal Delsol)

« La revendication d’autonomie (des années 60) a largement contribué à ouvrir la voie au processus de déréglementation et de désinstitutionnalisation, et, par là, au déploiement de l’ordre marchand. » (Ingrid France)

« L’autonomie est une conquête qui exige une véritable ascèse. Ceux qui réussissent à y satisfaire sont souvent ceux qui ont été ‘aliénés’ avant et qui ont dû lutter pour se libérer … L’état apparent de liberté promu par le libéralisme est tout à fait leurrant … On pourrait dire qu’il existe seulement des libérations. » (Dany-Robert Dufour)

« Plus aucune figure de l’Autre, plus aucun grand Sujet ne vaut plus vraiment dans notre post-modernité. Quel grand Sujet s’imposerait aujourd’hui aux jeunes générations ? Quels Autres ? … Post-modernité sans Autres, ou pleine de semblants d’Autres … aussi pleins de suffisance que la baudruche … Nous sommes sortis de la fiction par le bas, c’est-à-dire avant d’y être entré, en récusant d’emblée tout maître, en s’accordant l’autonomie sans s’être donné les moyens de la construire, pour se trouver dans un espace anomique sans repère et sans limite … Il est possible que  l’exigence de soumission à soi soit encore plus lourde à porter que la soumission à l’Autre. Comment en effet compter sur un soi qui n’existe pas encore. … un soi qui se retrouve dans la situation de devoir se fonder lui-même, s’appuyer sur soi pour devenir soi  alors que le premier appui manque …  (La dépression, vue par Alain Ehrenberg –‘ La fatigue d’être soi’ – serait le prix à payer pour la liberté et notre émancipation de l’emprise du grand Sujet) … L’autonomie est une conquête qui exige une véritable ascèse. Le programme d’autonomie est en effet d’une totale exigence philosophique … Les nouveaux sujets du monde postmoderne semblent plutôt abandonnés que libres. » (Dany-Robert Dufour) – Pour éclaircir et développer (notions d’Autres, de grand Sujet), voir l’ouvrage de Dany-Robert Dufour, L’art de réduire les têtes A la fin de la rubrique Personne, Individu…, 290, 2, et de la sous-rubrique L’homme moderne où on trouvera l’analyse de l’homme de la post-modernité.

« Plus les hommes perdent leur autonomie, plus ils se sentent contraints de se prouver à eux-mêmes et de prouver aux autres qu’ils peuvent être autonomes ou qu’ils le sont. Le discours dit en premier niveau : je suis autonome, ce que font les autres ne me concerne pas, je ne tire mes ressources que de moi-même ; en deuxième niveau : il faut absolument que les autres sachent que je suis autonome et, pour cela, j’ai plus que jamais besoin d’eux. » (Jean-Pierre Dupuy)

« Le sujet est toujours à la recherche chez les autres de cette autosuffisance qui lui fait cruellement défaut. Il croit la reconnaître dans l’indifférent. » (Jean-Pierre Dupuy) – Celui-ci toujours le grand vainqueur dans les joutes du désir.

« Personne ne peut manger ni déféquer à notre place … Pourquoi n’en est-il pas de même d’activités moins triviales, comme penser, entrer en relations avec les autres, organiser notre activité, décider ce que nous voulons faire et comment nous le ferons … On peut apprendre en observant, en agissant, en s’ouvrant aux autres et à son environnement ; c’est le mode de production autonome. On peut aussi être éduqué, c’est-à-dire recevoir une information obligatoire de la part de gens qui sont là pour ça : c’est le mode de production hétéronome … Si certains seuils dimensionnels sont dépassés, l’expansion du mode de production hétéronome produit inévitablement une détérioration des capacités de production autonome. » (Jean-Pierre Dupuy) – Contre-productivité des systèmes éducatif, médical, de transport, de divertissement… suivant Ivan Illich.

 « On peut dire que le sixième sens qui constitue une culture est remplacé par des ’prothèses’, produites par des organisations qui sont ‘là pour ça’. La société industrielle est une société de prothèse .. qui vit dans l’idée que ce qui relève par essence de l’action personnelle autonome dans le cadre d’une culture peut être le résultat d’une production analogue à la production de choses … C’est le mode de production hétéronome qui produit des marchandises, des valeurs d’échange opposé au mode de production autonome qui produit des valeurs d’usage répondant à quelque besoin. » (Jean-Pierre Dupuy, Jean Robert) – Culture vue comme un mécanisme de contrôle interne, comme notre ‘programme’ ; prothèses : consommation de services externes, éducation, médecine, communiquer avec les autres, dons de marchandises sans communication, déplacements, penser, organiser ce que nous voulons faire, en décider… – Le type même de mode hétéronome étant l’extension continuelle de l’intervention du tiers que représente l’Etat dont l’intervention, au moins dans l’environnement symbolique, « ôtent aux individus toute envie d’agir par eux-mêmes et jusqu’à la pensée qu’ils pourraient le faire. » – Troupeau de veaux.

« Dans un style d’existence organisé par la discipline traditionnelle, la question qui se posait à chacun était de type ‘névrotique’ : que m’est-il ‘permis’ de faire ? Quand la référence à l’autonomie domine les esprits, quand l’idée que chacun peut devenir quelqu’un par lui-même en progressant de sa propre initiative devient un idéal inséré dans nos usages quotidiens, la question est de type ‘dépressive’ : suis-je ‘capable’ de le faire ?  … De l’empêchement à devenir soi à l’obligation de le devenir. » (Alain Ehrenberg)

« Cette autonomie entraîne pour l’homme une charge considérable : c’est qu’il est laissé justement seul pour tout affronter. Misère, souffrance, angoisse, injustice, mort : il est seul en face et au milieu de tout cela. Il est tenu de répondre et d‘agir. Il n’a pas de recours et pas d’espérance. » (Jacques Ellul)

 « Bouclant la boucle de l’homme sur lui-même nous nous sommes constitué un empire d’humanité. De façon autogène. Sans l’autre. En autonomie … Avec nos longueurs à nous, nos largeurs à nous, nos hauteurs à nous et nos profondeurs à nous. Quelque chose comme une caverne… (celle de Platon). » (Père Gérard Esbach) – Ou une morne plaine, sans relief, sans transcendance.

« Être autonome, ce n’est pas faire ce qui nous plaît, c’est répondre de ce qu’on fait. » (Alain Finkielkraut)

« L’autonomie était à conquérir, elle est désormais à respecter. Elle était l’objet même de la formation, elle est la qualité de naissance de chaque sujet humain … L’élève voulait qu’on l’élève, le jeune veut être reconnu considéré et jouir des mêmes droits … On raisonne aujourd’hui ‘comme si le moi avait assisté à la création du monde’. » (Alain Finkielkraut – citant  Emmanuel Levinas)

« La limitation de l’autorité ne garantit pas l’autonomie du jugement et de la volonté ; la disparition des contraintes sociales héritées du passé ne suffit pas à assurer la liberté de l’esprit : il y faut encore ce qu’on appelait au XVIII° siècle les Lumières : ‘Tant qu’il y aura des hommes qui n’obéissent pas à la raison seule, qui recevront leurs opinions d’une opinion étrangère, en vain toutes les chaînes auraient été brisées’. » (Alain Finkielkraut – citant Condorcet) – L’opinion des média, la pensée unique.

« Qu’est-ce qui fonde l’existence de quelque chose comme un ‘ soi autonome ?’ Pour la pensée, l’homme d’après la religion n’est pas encore né. » (Marcel Gauchet)

« Se faire soi-même en ignorant ce qu’on fait, n’est-ce pas le comble de l’aliénation, du devenir étranger à soi-même ? Or c’est le péril auquel se voue une humanité lancée à la conquête du futur ; elle risque de s’y perdre. » (Marcel Gauchet) – C’est déjà fait.

« Si le plus grand nombre n’a qu’à s’en féliciter (de l’autonomie), elle est reçue comme une catastrophe par un nombre non négligeable de personnes qui trouvaient tant bien que mal leur place, jusque là, dans ce qui subsistait de la société des appartenances et des hiérarchies, en tant que dépendants, justement, et que l’impératif d’indépendance laisse désarmés. Le drame de la société des individus est de rejeter dans ses marges et dans l’inexistence sociale des êtres dépourvus de la capacité de faire valoir leurs droits. » (Marcel Gauchet) – Mais comme ce sont des petits, les élites s’en foutent.

« On se trouve devant des individus qui voudraient tenir tout seuls, exister par eux-mêmes, ne pas appartenir et qui en sont en réalité à demander l’assurance d’exister à cette entité insaisissable. » (Marcel Gauchet) – La collectivité – « Le fantasme de se créer soi-même ex nihilo après avoir fait table rase du passé est d’abord une entreprise nihiliste qui balaie ce qui fait barrage à la barbarie. » (Pierre-André Taguieff)

« Plus l’individu est renvoyé au sentiment qu’il est responsable de ce qu’il est, plus il cherche des confirmations, des signes, des messages, des indications sur ce qu’il est. Il a besoin qu’on lui dise ce qu’il vaut, qu’on le réassure sur ses capacités, sur sa consistance et même sur son identité. L’exigence d’autonomie fait entrer l’individu dans la nécessité d’être quelqu’un. » (Vincent de Gaulejac) – Nouvel esclavage.

« Dans un monde où l’autonomie est impossible, la volonté d’autonomie conduit fatalement à tomber dans le piège du ‘double bind’. » (René Girard)

« Les hommes ne veulent pas qu’on leur dise qu’ils ne sont pas autonomes, que ce sont les autres qui agissent en eux. » (René Girard)

« Ce présupposé de l’autonomie du sujet, à la fois idéaliste et romantique  … demeure encore très ancré dans nos comportements individuels : nous avons toujours tendance à nous croire libres dans nos choix ou nos convictions et à ne jamais admettre nos rapports de rivalité intimes. Nous déconstruisons tout, sauf notre certitude d’être autonomes. » (René Girard)

 « Le pouvoir et les normes n’apparaissent plus comme des repères à partir desquels l’individu peut se positionner (positivement ou négativement), ils sont censés émaner de l’individu et correspondre à ses propres exigences. Débarrassé de toute référence extérieure et transcendante, l’individu est renvoyé à un face-à-face avec lui-même … servitude volontaire … où l’individu qui se veut maître et souverain peut devenir son propre tyran. » (Jean-Pierre Le Goff)

« Les outils d’évaluation des compétences vont de pair avec un discours qui érige l’autonomie en valeur de référence … Et jamais il ne s’est trouvé autant de conseillers et de spécialistes pour l’encadrer et l’évaluer – paradoxe. » (Jean-Pierre Le Goff) – La conjonction des outils personnels et de cette valeur suprême permet de faire retomber l’échec sur l’individu lui-même.

« L’incohérence des propos tenus par le pouvoir déconcerte. Dans le même temps où il appelle les individus à devenir responsables et autonomes, il multiplie les campagnes de communication  et les outils d’évaluation qui proposent un modèle de bons comportements … auxquels se conformer … En se soumettant à cette injonction les individus cessent d’être autonomes… Situation typique du phénomène de ‘double bind’. » (Jean-Pierre Le Goff) – L’essentiel n’est-il pas pour le pouvoir de déstabiliser, paniquer, angoisser ses sujets ?

« L’exigence d’autonomie et de souveraineté individuelle érigées en nouveau modèle de société entraîne un processus de déliaison et de désinstitutionnalisation qui abandonne l’individu à lui-même et facilite toutes les manipulations. » (Jean-Pierre Le Goff)

« En considérant de plus en plus tôt les enfants comme des individus autonomes et des citoyens, les adultes ont brouillé les places et les rôles, court-circuité l’insouciance de l’enfance et l’indétermination de l’adolescence, étapes indispensables à la structuration de l’individu. » (Jean-Pierre Le Goff)

« L’autonomie place les plus faibles en situation difficile, ceux qui n’ont ni les conditions ni les acquis en termes de compétence et de formation (et même de caractère) pour accéder à cette autonomie décrétée … Cette injonction managériale tend à rendre les salariés responsables … et finalement responsable de leur ‘employabilité’ … L’individu doit aussi être mobile, réactif, flexible … être capable de s’adapter en permanence. » (Jean-Pierre Le Goff)

« C’est le propre de l’autorité que de mutiler la capacité d’initiative des individus et de prouver ensuite qu’ils sont incapables d’initiative. » (Paul Goodman – interprété par Bernard Vincent)

« L’autonomie de la volonté qui fût le postulat juridique implicite … commence sérieusement à prendre l’eau …’ Le ‘moi’ n’étant seulement pas maître dans sa propre maison. ‘» (Roland Gori – citant Freud) – En plus des innombrables contraintes sociales et des déterminismes sociaux de toute sorte. « Arrivera-t-on à sauver ce qui reste d’un sujet autonome et éclairé par sa raison critique en régime libéral ? » (approximation de Roland Gori) – Ecrasons l’individu et ensuite proclamons-le autonome.

« La prétendue autonomie de cette créature fictionnelle n’a pas la réalité qu’on lui prête. Le caractère mimétique de nos désirs, par exemple, signifie que toutes sortes de liens invisibles nous assujettissent alors même que nous sommes désignés comme des créatures autonomes. » (Jean-Claude Guillebaud)

« L’atomisation sociale (dans la modernité), dopée par l’individualisme et la soif d’autonomie, se retourne paradoxalement contre l’individu. Ce dernier est assurément plus autonome qu’il ne l’a jamais été dans l’Histoire, mais il est en même temps précarisé, désaffilié, privé des anciennes structures collectives ou législatives qui lui assuraient une protection minimale. » (Jean-Claude Guillebaud) – D’où peut-être et en partie, le recours, tardif, vers la famille.

 « Dans la sensibilité moderne, la simple hypothèse d’une valeur enracinée au dehors, en haut ou ailleurs, est perçue comme attentatoire à la liberté de chacun. » (Jean- Claude Guillebaud) – Or, ni un individu ni une collectivité n’est capable de trouver en lui-même ou en elle-même, ce qui le ou la fonde. « Nous avons autant besoin d’appartenance que de liberté. » (idem)

« Refuser toute dépendance, c’est mettre l’homme au sommet de l’être. » (Jean Guitton)

« Après l’émancipation du citoyen vis-à-vis de la religion, puis de l’Etat, ce troisième temps est celui de son émancipation vis-à-vis de la société (dans la foulée de mai 68 notamment). » (Patrice Huerre et Mathieu Laine) – « L’idéal moderne de subordination de l’individuel aux règles rationnelles collectives a été pulvérisé. » (Gilles Lipovetsky) – Le citoyen doit assumer seul « la charge de trouver, dans la liberté, le sens de sa vie. » (Raymond Aron)

« L’autonomie se prend et ne se donne pas, ‘Grandir est par nature un acte agressif’ » (Patrice Huerre et Mathieu Laine – citant Donald Winnicot)

« Une société dont les libertés individuelles ne cessent de s’étendre à l’infini alors même que l’autonomie de chacun d’entre nous se réduit chaque jour un peu plus … Les modes de vie ne sont pas optionnels, ils imposent des attitudes, des habitus … qui ne sont l’objet d’aucun choix mais qui définissent les  usages et les pratiques qui sont socialement requis  …  Le mode de vie est la face sous laquelle le système se présente aux acteurs en leur imposant des attentes de comportement déterminées … On attend d’eux  qu’ils travaillent, qu’ils consomment, qu’ils sachent s’orienter dans un univers technologique, qu’ils utilisent  des moyens  de télécommunications … qu’ils soient performants, productifs, disciplinés, mais aussi évalués, comparés, et de plus en plus autoévalués … Notre existence prend de plus en plus la forme d’un curriculum vitae, et il est attendu que notre commerce avec autrui se déroule dans le cadre du politiquement correct. » (Mark Hunyadi – La tyrannie des modes de vie – et Jean-Claude Michéa) – Paradoxe et multiplication des contraintes, comportements imposés. Même en dehors des contraintes comportementales, essayez de vivre sans téléphone portable, sans ordinateur, sans voiture….   

« Le langage : on est dans un univers étroitement réglementé. Partout les objets vous parlent, vous donnent des conseils, des ordres bienveillants, des instructions. On va au jardin en face de notre hôtel et on tombe sur un panneau nous informant que ‘ce parc est destiné uniquement à la récréation passive’ suivi d’une longue liste d’activités interdites (courir, jouer au ballon, etc.). Ou bien on ouvre une boîte de lait et, à l’intérieur des pans en carton, on tombe sur les mots : ‘Merci d’avoir acheté un produit Béatrice’. Il ne suffit pas  de payer la boîte, il faut aussi supporter qu’elle vous adresse la parole. » (Nancy Huston) – Voir les panneaux urbains, les panneaux d’autoroute où aujourd’hui on nous informe sur les réflexes anti-covid. L’infantilisation est générale, voulue, outil de domination.

« La pire des dépendances : celle de ses propres fantasmes et pulsions. Je songe à tout ce que l’environnement médiatique peut suggérer de ce point de vue à des psychismes, et à des intelligences, en cours de formation. » (Lucien Jerphagnon)

« Je veux bien qu’on me coupe les morceaux mais je ne veux pas qu’on me les mâche. » (Joseph Joubert)

« Amoureux de son image au point de s’identifier à elle … Narcisse ne vivait plus en tant qu’être conscient, à partir de son soi-même … mais à partir d’une image représentée de lui-même. Par là sa propre vie lui devint un spectacle qu’il contemplait. » (Hermann von Keyserling) – Redoutable forme de dépendance, plus fréquente qu’on ne croit.

« Un emprisonné est privé de sa liberté mais peut sauvegarder son indépendance … L’indépendance ne signifie pas faire ce que font les autres, mais ne signifie pas davantage faire quelque chose sans tenir compte des autres. Elle ne signifie pas qu’on ne dépend en rien des autres ou qu’on s’isole d’eux. Être indépendant c’est avoir avec les autres un rapport tel, que la liberté puisse s’y produire, c’est-à-dire s’y réaliser. » (Karel Kosik)

« L’autonomie a été gagnée au dépens des solidarités, et s’accompagne de solitude et de souffrance. » (Hugues Lagrange)

« ‘La colonisation du monde vécu’ (Jürgen Habermas) signifie que rien ne doit être exempt de médiation pédagogique ou thérapeutique … Toute conduite doit être administrée par des experts possédant les dernières technologies du moi … L’invasion de l’intimité par le ‘complexe tutélaire’ de l’Etat moderne. » (Christopher Lasch)

« Le développement d’un marché de masse qui détruit l’intimité, décourage l’esprit critique et rend les individus dépendants de la consommation, qui est supposée satisfaire leurs besoins, anéantit les possibilités d’émancipation que la suppression des anciennes contraintes pesant sur l’imagination et l’intelligence avait laissé entrevoir … La liberté prise par rapport à ces contraintes en vient souvent, dans la pratique, à signifier la seule liberté de choisir entre des marchandises plus ou moins similaires. » (Christopher Lasch) – Y compris dans le domaine abusivement qualifié de culturel.

« Plus l’arbre plonge loin ses racines dans les ténèbres de la terre, plus son feuillage monte haut. » (Louis Lavelle)

« Le moindre progrès spirituel nous retire le concours des autres hommes qui voient en nous un être qui commence à se suffire … Le monde hait tous ceux qui sont hors du monde. » (Louis Lavelle)

« Vous ne pouvez pas forger le caractère et le courage en décourageant l’initiative et l’indépendance. » (Abraham Lincoln)

« Que ce soit dans la sphère privée ou dans la sphère professionnelle, partout l’autonomie individualiste se paie en déséquilibre existentiel … plus d’indépendance mais plus d’anxiété, plus d’initiative mais plus d’exigence de mobilisation, plus de valorisation des différences mais plus d’impératif concurrentiel, plus d’individualisme mais plus d’esprit d’équipe et de ‘communauté intégrée’, plus de célébration du respect individuel mais plus d’injonction à changer et à se recycler. » (Gilles Lipovetsky) – Y avons-nous gagné ? Demander aux psy. et aux déprimés.

« L’âge de l’autonomie individualiste est celui de la déstabilisation généralisée, il est générateur de stress et d’anxiété chroniques. La célébration de la fidélité vient répondre à cette civilisation anxiogène, elle introduit du même, de la continuité, là où tout n’est que brouillage, agitation et interrogation. A la racine de la valeur accordée à la fidélité, il y a la fragilité narcissique contemporaine, la volonté … d’instaurer de l’identique et de la permanence, l’espérance d’une vie intime à l’abri des turbulences du monde. » (Gilles Lipovetsky)

« Le monde considère comme une injure et une provocation toute existence qui n’est pas selon lui. » (cardinal Henri de Lubac)

« L’autonomie collective – la République – en se dressant contre l’hétéronomie collective – la religion – a fini par produire le triomphe de l’autonomie individuelle, de la pure démocratie qui a finalement absorbé la République aussi bien que la religion. » (Pierre Manent) – Et entraîné la déprime collective que nous connaissons bien.

« L’autonomie d’une créature intelligente ne consiste pas à ne recevoir aucune règle ou mesure objective d’un autre que soi-même mais à s’y conformer volontairement parce qu’on les sait justes et vraies et qu’on aime la vérité et la justice. » (Jacques Maritain) 

«  On a tort de penser que le sujet est avide de préserver sa singularité. Bien au contraire, on le voit se mettre  en quête de toutes les identifications collectives où il pourra venir se dissoudre. Le souci d’être pris en charge, de confier à des systèmes religieux, culturels, politiques, la direction de son existence, est plus évident que jamais. A mon idée, la démocratie, avec son idéal du libre choix, ne conduit pas forcément, du point de vue psychique, à l’état le plus satisfaisant, le plus heureux. L’aspiration moutonnière de nos contemporains est là pour le montrer…» (Charles Melman)

« Aucun être humain ne saurait devenir décent et autonome par ses seuls moyens. ‘On ne peut pas jouer au football tout seul’ disait Orwell. » (Jean-Claude Michéa)

« Le paradoxe d’une société dont les libertés individuelles ne cessent apparemment de s’étendre à l’infini alors même que l’autonomie réelle de chacun se réduit chaque jour un peu plus (essayez de vivre sans téléphone portable, sans ordinateur ou sans voiture, sans carte bleue…) (Jean-Claude Michéa) – Personnellement, j’ai essayé certaines de ces impasses.  

« Plus nous sommes autonomes plus nous devons assumer l’incertitude et l’inquiétude, plus nous avons besoin de reliance. » (Edgar Morin)

« Se débrouiller par soi-même ne fait plus partie du cahier des charges de l’humain moderne. Assumer les conséquences de ses actes non plus. » (Philippe Muray)

« Être sage en se servant de la tête de quelqu’un d’autre, c’est sans doute moindre que le savoir personnel, mais cela vaut infiniment plus que l’orgueil stérile de celui qui n’obtient pas l’indépendance du savant et méprise en même temps la dépendance du croyant. » (cardinal Newman)

« L’auto-transcendance de l’homme, après la mort de Dieu, se révèle un leurre pour chacun, comme se révèlera un leurre le bonheur promis par les idéologies égalitaires ; mais on continue d’entretenir l’illusion selon laquelle les autres connaîtraient cette plénitude promise … L’Occident chrétien s’est acharné pendant deux ou trois siècles à tuer Dieu … L’individu moderne s’est emparé de la promesse d’autonomie métaphysique que recèle ce ‘message’ de la mort de Dieu. Mais l’autosuffisance de l’homme, sa toute puissance se voient infliger par la réalité un cruel démenti. Tous les individus découvrent dans la solitude de leur conscience que   la promesse est mensongère. Mais personne n’est capable d’universaliser cette expérience. La promesse reste vraie pour les ‘autres’ » (Christine Orsini – reprenant des thèses de René Girard) – D’où l’envie, la rivalité, le désir mimétique, la stature de modèle d’autrui…

« L’hétéronomie est le principe suivant lequel je ne suis pas seul maître de ma destinée. » (Paul-François Paoli) – C’est évident, sauf pour les imbéciles que la société envoie joyeusement se casser la gueule.

« L’homme veut-il décider par lui-même ce qui est bien et ce qui est mal, dans une indépendance totale. ‘Vous serez comme Dieu, connaissant le bien et le mal’, c’est la première tentation, à laquelle font écho toutes les autres. » (Jean-Paul II)

« Carl Jung dit qu’il y a une obligation supérieure d’acquérir par soi-même une véritable autonomie de l’être, mais que le passage par quelque groupe, plus précisément par quelque groupe à vocation initiatique, est, et sera longtemps encore, indispensable à quantité d’hommes. Je le crois aussi. » (Louis Pauwels) – Avis aux jeunes gens qui croient tout savoir par eux-mêmes.

« C’est l’organisation généralisée de la dépendance qui constitue l’essence de la société maternante … La Coïncidence du pouvoir donné aux mères par le progrès scientifique et l’avènement d’une société non pas matriarcale, mais maternante, où l’organisation économique implique l’enveloppement de l’individu dans une sorte ‘d’utérus artificiel’ (Aldo Naouri) … L’image du ‘cocon’ … Gavés en permanence de sucre et d‘attentions, la bouche toujours pleine de tétines diverses et variées, ils sont ensuite équipés généreusement de prothèses technologiques qui leur interdisent à jamais la merveilleuse liberté de l’ennui. » (Natacha Polony)

« Les gens mal élevés sont portés à penser que la grossièreté est un signe d’indépendance. » (Charles Régismanset)

« L’autonomie de l’homme moderne est pure rodomontade, pure jactance, dont la survie dépend à chaque instant d’un dispositif qui échappe totalement à son contrôle. » (Olivier Rey)

« Il n’existe pas de moi seul au départ. » (Paul Ricoeur – Soi-même comme un autre) – « Chacun se construit avec les données qu’autrui lui renvoie, dites ou suggérées, véridiques ou arrangées. » (Claude Arnaud)

« Je ne veux plus appartenir aux circonstances de ma vie. » (Dominique de Roux) – Grande ambition !

« Toutes les tentatives d’accomplir un ordre social planifié dans lequel les biens et les opportunités sont distribués selon une formule préconçue ont pour conséquence de restreindre ou de contraindre la liberté des individus de faire des choix autonomes … Plus marché noir, système de droits privés (en clair, privilèges et corruption). » (Roger Scruton) – Et c’est bien là l’un des objectifs de l’Etat omniprésent ; rendre dépendant.

« Si pressant en amour, en amitié et dans les relations parents-enfants, le besoin des autres est refoulé à l’intérieur par la conviction que la dépendance est honteuse … La honte de la dépendance a une conséquence pratique. Elle érode la confiance et l’engagement mutuels, et l’absence de ces liens sociaux menace le fonctionnement de toute entreprise collective. » (Richard Sennett) – Essentiellement dans le travail dont traite l’auteur.

« C’est de cet état déshonorant que traite Etienne de la Boétie en évoquant la ‘servitude volontaire’, ou Dostoïevski quand le Grand Inquisiteur déclare que seule une passivité volontaire, dégradante, une obéissance aveugle, débarrassera l’homme du fléau qu’engendre sa révolte native. » (Richard Sennett)

« La mode est le lieu d’élection où s’ébattent les individus privés d’autonomie intérieure qui ont besoin d’appui, mais dont l’amour-propre exige en même temps qu’on les distingue quelque peu, qu’on leur prête attention et qu’on les traite à part. » (Georg Simmel)

« A quoi suis-je légitimement autorisé ? A tout ce dont je suis capable. » (Max Stirner)

« La foi dans l’harmonie par le calcul, fondant les bases économiques de la suppression de l’Etat a resurgi avec la globalisation libérale et les revendications libertariennes, qui sont les deux faces, économique et sociétale,  d’une même médaille … La loi, c’est le mal … Mais cet univers de compétition généralisée, cette promesse moderne d’émancipation, disqualifiant toute espèce de solidarité au profit de la compétitivité et de la sélection des plus aptes, n’est pas faite pour les faibles … L’émancipation est lourde de dangers pour l’émancipé qui se trouve privé des protections, attachées à sa domestication antérieure. En droit romain, l’émancipation est d’abord apparue comme une sanction infligée par un ‘pater familias’ à son fils. » (Alain Supiot)

 « Nous avons besoin des autres pour nous accomplir mais pas pour nous définir. » (Charles Taylor – pensant surtout par rapport aux parents)

« Jadis, l’homme intérieurement libre manifestait son indépendance en violant les interdits sociaux. Aujourd’hui, la même liberté se traduit, non en enfreignant des défenses, mais en refusant des licences. Tout se permettre étant devenu la loi, l’ennemi des lois n’a plus qu’une issue : recréer au-dedans ces mêmes lois que rien ni personne ne lui imposent plus du dehors. Au vieux briseur de tabous, succède le néophyte du sacré. » (Gustave Thibon)

« La seconde forme de renoncement à l’autonomie (la première étant l’adoption systématique du statut de victime) consiste à se penser avant tout comme membre d’un groupe : si j’agis comme je le fais, ce n’est pas parce que je le veux, mais parce que j’appartiens à une communauté ; ma volonté est aliénée au profit du groupe. » (Tzvetan Todorov) – Mentalité, très répandue, de laquais.

« Je tiens pour contraire à la volonté d’autonomie individuelle le sentiment, nécessairement désespéré, d’être en proie à une conjuration universelle de circonstances hostiles. Le négatif est l’alibi d’une résignation à n’être jamais soi, à ne saisir jamais sa propre richesse de vie. » (Raoul Vaneigem –Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations)

« L’aigle vole seul ; ce sont les étourneaux et les corbeaux qui volent en groupe. » (John Webster)

« Je te gratte le dos, tu me grattes le dos. » (adage russe – sur les interdépendances, les services mutuels et renvois d’ascenseur) 

« L’injonction d’autonomie est totalement contradictoire. » (?) – Elle est pourtant fréquente, de parents à enfants, en entreprise…

« Penser contre soi-même. » (?) –Difficile exercice. Indispensable à l’indépendance d’esprit. 

Ci-dessous, extraits simplifiés et remaniés de l’ouvrage de Pierre-André Taguieff, L’émancipation promise.

« Ce qui est  rejeté subrepticement, voire diabolisé, ce sont les attachements, les fidélités, les enracinements, les mémoires particulières … Être libre au point d’être capable de s’émanciper de ses propres pensées, de ses convictions, de  ses espérances, n’est-ce pas là un idéal (idéal de Zombie) … ‘L’autonomie croissante de l’individu dont parlent ces philosophes, qu’ils regardent seulement la race moutonnière qu’ils sont eux-mêmes’ (Nietzsche) … L’émancipation, fin ou moyen ? De quoi ? Pourquoi ? Vers ou en vue de quoi ? (on n’imagine pas le Bobo ébloui se poser de telles questions) … Est-il si sûr que les humains désirent s’émanciper ? (voir la ‘servitude volontaire’ de La Boétie)… Le désir insatiable d’émancipation suscite et entretient une insatisfaction permanente … L’infini du désir instaure le règne de l’hybris et de la démesure … Dès lors qu’on suppose que la marche du genre humain vers sa perfection implique l’obligation pour tous les humains de s’émanciper, le recours à la violence émancipatrice est absolument justifié. La transfiguration de la terreur n’est pas loin … Le désir de créer de libres individualités aboutirait à la multiplication de semblables … Désidentification, déracinement, indifférenciation, normalisation, uniformisation, transformation de l’humanité en une poussière d’individus interchangeables (rêve du gang mondialiste, du gouvernement mondial au service du marché) … Lorsque l’impératif d’émancipation perd toute mesure et se laisse saisir par le goût de l’absolu, il dérive vers l’idéal chimérique de l’autonomie absolue … L’indépendance attrayante se transforme en désappartenance déprimante. La libération prend le visage d’une déshumanisation… De moyen en vue d’une fin, l’émancipation  se transforme en une fin ultime du genre humain … fin dernière, objet d’une promesse toujours recommencée … Elle présuppose, pour être radicale, une rupture totale avec les appartenances particulières … Pour les émancipateurs (référence à Lénine, Trotski, au Manifeste du Parti communiste, Jean-Baptiste Carrier, le noyeur de Nantes, et à tant d’autres) tout est permis, l’émancipation du genre humain justifie tout … Le paradoxe de l’émancipation absolue, c’est qu’elle doit être à la fois totale et sans fin … Imaginer une humanité totalement émancipée c’est l’imaginer libérée de sa propre vie, et par là-même abolie. Cette tendance à l’auto-dissolution peut être interprétée comme une expression de la pulsion de mort …

Ci-dessous, extraits simplifiés et remaniés du livre de Chantal Delsol, La haine du monde

« La sauvegarde du monde ou sa transformation, les deux contraires à harmoniser (ce que ne savent plus faire les démocraties occidentales forçant l’émancipation à marche forcée contre l’enracinement, comme à des enfants en cours de dressage), alors que les humains ont besoin à la fois de racines et d’affranchissements : jardinier ou démiurge (ne croyant qu’en lui-même, radicalisation du prométhéisme), enracinement et émancipation, conservatisme et progressisme, le mal (attachement), le bien (émancipation)  …  ‘Chaque génération se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde ne se défasse.’ (Albert Camus) … ‘A crimes égaux, on peut afficher Staline dans nos universités (émancipation), mais pas Hitler (enracinement)’ (Bernard Bruneteau) … Dans l’excès et la perversion, le communisme cherche à réaliser la modernité, à supprimer l’enracinement, le nazisme à stopper le mouvement d’émancipation, à retourner en quelque sorte au holisme … Les barbaries sont innocentées quand elles sont du côté du progrès … L’adversaire, toujours défini par  le refus de tenter de réussir cette révolution que les Bolcheviques ont ratée, après les Jacobins : la table rase de l’émancipation totale … Or, toute tentative de réaliser un universel, est un rapt d’être, même sans la terreur (dont les sociétés occidentales peuvent se dispenser d’user)Le processus moderne, ou d’émancipation, représente une sortie du holisme et un déploiement de l’individualisme … L’émancipation court toute seule et ne sait pas où s’arrêter ; sans cran d’arrêt, la barbarie est assurée … ‘Nous ne sommes pas à la hauteur du Prométhée qui est en nous’ (Gunther Anders) … Le but de la modernité tardive, comme du totalitarisme, est de supprimer les rôles (de gouvernant, chef d’entreprise, père de famille…) et de rendre chacun interchangeable …’Arracher l’élève à tous les déterminismes’ (Vincent Peillon) …  Or, l’individu ‘existe’ s’il a quelque part une place … L’isolement, qui marque la poursuite des utopies révolutionnaires,  représente la conséquence du refus des particularités  … L’absolu de la liberté ne s’accorde qu’avec le néant de la relation … L’instance étatique doit remplacer les solidarités interdites. Elle le fait sous les totalitarismes. Elle le fait aujourd’hui … Lien entre la suppression des groupes médiateurs laquelle  suscite l’atomisation sociale, et la nécessité d’un Etat autoritaire … Ce que l’époque contemporaine déteste  dans les régimes totalitaires, ce n’est pas la barbarie, c’est son exercice par l’Etat, la terreur institutionnelle. La démiurgie contemporaine (ex : acheter un enfant sur catalogue), n’est pas davantage civilisée et pas moins barbare, elle est seulement passée de l’instance publique à l’instance individuelle. »

Et aussi. « L’élite qui considérait le peuple comme un allié, espérant toujours que la spontanéité particulariste ferait très vite place à la conscience universaliste s’est rendu compte que le peuple n’était pas décidément un allié, mais le plus souvent un opposant dans la lutte pour l’émancipation. » (Chantal Delsol) – Pauvres élites, aussi déçues que le doux Lénine en son temps. Voilà une déception qui justifierait bien la haine féroce du peuple par nos tendres élites.

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