290,3 – Âme humaine

– Ne pas préjuger de l’âme humaine, celle d’autrui a ses mystères, tout comme la nôtre.  L’apparente attitude habituelle ne préjuge pas toujours du comportement en situation imprévue ou extrême. Placé devant quelque événement qui nous arrive – grave difficulté, échec, épreuve ou, à l’inverse, réussite brillante – nous sommes souvent surpris de constater des conduites de gens vis-à-vis de nous très différentes de ce que nous pensions, imaginions, attendions… L’un que nous ressentions comme chaleureux et attentionné se défilera plus ou moins élégamment dans la première hypothèse ou, au contraire, ne nous lâchera plus dans la seconde. L’autre que nous considérions comme froid et inattentif saura, dans les mêmes situations, se montrer solidement et intelligemment présent ou au contraire discret sans esprit profiteur. Tel prétendu lâche se révèlera héroïque, tel matamore se cachera sous la table.

– Les Evangiles disent que nul n’est qualifié pour discerner l’ivraie du bon grain.

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« Les âmes ont été supprimées. » (proclamation des activistes bolcheviques dans les campagnes et dans les années 20)

« Ce cloaque rempli d’un phosphore incendiaire. » (Barbey d’Aurevilly) – Excessif.

« L’âme c’est ce qui refuse le corps … ce qui refuse de fuir quand le corps tremble, de boire quand le corps a soif, de prendre quand le corps désire, d’abandonner quand le corps a horreur. » (Alain) – « L’âme est donc un combat. » (Jean Dutourd).

« Le cocher et son attelage, disait déjà Platon ; la question du déterminisme, en relation avec le libre choix humain, est liée à cette question : qu’en est-il du pouvoir déterminant de l’âme humaine ? Le problème ‘liberté ou déterminisme’ … est lui-même l’effet d’un autre, qui est le prolème ‘corps-esprit’, posé en termes dualistes. » (Henri Atlan) 

« ‘Mon âme est comme une terre sans eau’ ; pas plus qu’elle ne peut tirer d’elle-même sa lumière, elle ne peut se rassasier par ses propres moyens … L’âme s’est embarrassée dans toutes les choses qu’elle aime. » (saint Augustin)

« Pour que les hommes aient de l’âme, un bon moyen, c’est que le chef leur en prête. » (Maurice Barrès)

« J’ai renoncé à la solitude ; je me suis décidé à bâtir au milieu du siècle, parce qu’il y a un certain nombre d’appétits qui ne peuvent se satisfaire que dans la vie active. Dans la solitude, ils m’embarrassent comme de soudards sans emploi … parmi les hommes j’ai trouvé des joujoux à la partie basse de mon être ; afin qu’elle me laisse en paix …J’ai trouvé un joint qui me permet de supporter sans amertume que des parties de moi-même inclinent vers des choses vulgaires. Je me suis morcelé en un grand nombre d’âmes … Les unes vont à l’église, les autres au mauvais lieu. Je ne déteste pas que des parties de moi s’abaissent quelque fois … Qu’une d’elles compromette la sécurité du groupe et par ses excès … toutes se ruent sur la réfractaire. Après une courte lutte, elles l’ont vite maîtrisée … Le monde extérieur est repoussant mais presque inoffensif … avec  un peu d‘alcool, des viandes saignantes et de l’argent dans ses  poches … on peut supporter tous les contacts … Un danger bien plus grave, c’est, dans le monde intérieur, la stérilité et l’emballement … Je tiens en main mon âme pour qu’elle ne butte pas comme un vieux cheval qui sommeille en trottant, et je m’ingénie à lui procurer chaque jour de nouveaux frissons … Continuons à embellir et à agrandir notre être intime, tandis que nous roulerons parmi les tracas extérieurs. Soyons convaincus que les actes n’ont aucune importance, car ils ne signifient nullement l’âme qui les a ordonnés et ne valent que par l’interprétation qu’on leur donne. » (Maurice Barrès – Un homme libre, La règle de ma vie –  Dans la trilogie sur le Culte du Moi, avec Sous l’œil des barbares et Le Jardin de Bérénice)

« Il y a dans l’homme, à toute heure, deux postulations simultanées : l’une vers Dieu, l’autre vers Satan. » (Baudelaire)

« L’âme est cette charnière spirituelle par où l’homme est à l’image de Dieu et se distingue radicalement de tout le reste de la nature (et de son propre corps) … dualisme de l’homme et de la nature … La rationalité commence là. Fin du paganisme, de l’animisme, de l’immersion ‘magique’ de l’homme dans la nature. » (Jean Baudrillard – sur l’anthropocentrisme du christianisme)

« La paix de l’âme est interdite : elle casserait le moteur de l’expansion. » (Maurice Bellet) – Sur le  B….. perpétuel.

« ‘Je ne suis pas ce que je crois que je suis’. M. Du Bos proclame donc sa foi dans l’existence de l’âme d’une part et de l’autre dans le constant survol de cette âme par rapport à tous les états et à toutes les manifestations du moi … Vous ne pouvez rien affirmer d’une personne qui ne soit faux à priori. Liriez-vous son journal intime dans sa totalité, vous ne pourriez quand même pas prononcer sur une âme distincte de toutes ses manifestations. » (Emmanuel Berl) – Ironie chez l’auteur de la distinction bourgeoise du XIX° siècle entre l’enveloppe et la ‘chose enveloppée’, qui autorisait toutes les compromissions.

« Qui soigne bien son âme, elle lui procure la fortune ; car une âme saine produit de l’argent comme un pommier produit des pommes. L’expression une ‘belle fortune’ est réellement juste et adéquate. » (Emmanuel Berl) – Sur le puritanisme anglo-saxon.

« Que d’hommes qui crurent aussi en avoir fini pour toujours des entreprises de l’âme, s’éveillèrent entre les bras de leur ange, ayant reçu au seuil de l’enfer ce don des larmes, ainsi qu’une nouvelle enfance. » (Georges Bernanos – sur un repentir soudain)

« On se dit avec épouvante que des hommes sans nombre naissent, vivent et meurent sans s’être une seule fois servi de leur âme, fût-ce pour offenser le Bon Dieu. » (Georges Bernanos)

« La damnation ne serait-elle pas de se découvrir trop tard, beaucoup trop tard, après la mort, une âme absolument inutilisée ? » (Georges Bernanos) – « L’enfer c’est la souffrance de ne plus pouvoir aimer. Une fois, dans l’infini de l’espace et du temps, un être spirituel, par son apparition sur la terre, a eu la possibilité de dire : ‘Je suis et j’aime’. Une fois seulement lui a été accordé un moment d’amour actif et vivant ; à cette fin lui a été donnée la vie terrestre, bornée dans le temps; or, cet être heureux a repoussé ce don inestimable, ne l’a ni apprécié, ni aimé, l’a considéré ironiquement, y est resté insensible… » (Dostoïevski  – Les frères Karamazov, Entretiens du starets Zosime)

« Je n’ai pas trouvé l’âme sous mon scalpel. » (Claude Bernard ?) – Scientisme froid, typique du XIX° siècle.

« Jamais la négation de l’âme n’a été si forte et si tranquille. L’esprit n’est même plus nié. C’est plus sournois qu’une négation … Cette société ne croit plus qu’à elle-même, c’est-à-dire à rien. » (Christian Bobin)

 « Pour Durkheim, la croyance à l’âme est une croyance universelle … Elle traduit de façon symbolique une réalité, celle de la transcendance de l’homme, le seul capable de se donner des fins non inscrites dans sa nature, de distinguer le sacré et le profane, les valeurs et les faits … Toujours conçue comme incarnée dans un individu ; comme un double de l’individu, comme immatérielle, comme contemporaine de l’individu, comme immortelle (par survivance ou réincarnation) … Coïncidant avec l’être même de l’individu dans ce qu’il a de plus profond et comme étant pourtant extérieure à lui … L’âme existe, au sens où elle véhicule une donnée de fait, à savoir que l’homme est un être qui a le sens du bien et du mal et généralement un sens des valeurs … qu’elles s’imposent à lui… partageables par d’autres… lui étant à la fois extérieures et intérieures … constitutives de son moi et ayant une source extérieure … extériorité et intimité …’Partie éminente de notre être, et pourtant c’est aussi un hôte de passage qui nous est venu du dehors, qui vit en nous une existence distincte de celle du corps, et qui doit reprendre un jour sa complète indépendance’ … fondant dans son esprit l’idée d’un double immortel … symbolisant la dualité de l’individu : d’une part être singulier, individualité obéissant à des motivations égoïstes, d’autre part membre d’une communauté morale invité à réfréner ses passions, à poursuivre des valeurs … même contraires à ses intérêts … ‘Ce qu’il y a de meilleur et de plus profond en nous-mêmes … Nous ne nous sentons pas de plain-pied avec elle. Dans cette voix qui ne se fait entendre que pour nous donner des ordres et pour rendre des arrêts, nous ne pouvons reconnaître notre voix ; le ton même dont elle nous parle nous avertit qu’elle exprime en nous autre chose que nous’ … ‘L’être humain a toujours des raisons de croire à ce qu’il croit … Une conviction tenace et partagée ne peut  résulter de l’illusion’. » (Raymond Boudon – reprenant et citant Durkheim)

« La notion de personne caractérise l’individu en tant qu’il est capable d’endosser des jugements de valeur. La notion d’âme est facilement perçue comme une traduction symbolique de la notion de personne. » (Raymond Boudon – reprenant Max Scheler)

« Le sens réel de la notion d’âme, ‘superbe innovation intellectuelle’, est relationnel : elle affirme l’égalité de tous en dignité. Ce sens réel n’a que peu de chose à voir avec les représentations, voire les images substantialistes que la notion véhicule par ailleurs. » (Raymond Boudon – reprenant Georg Simmel)

« L’humanisme technique (l’actuel) nous apprend que si on ne l’anime, l’homme n’a pas d’âme … Et s’il reste quelques familles créatrices de leurs jeux, on les inculpera s’il le faut d’exercice illégal de loisirs. » (Bernard Charbonneau – sur les animateurs et autres assistants culturels)

« Depuis l’impie jusqu’au fidèle, tous crient ‘Seigneur, faites-nous un !’ » (Père Teilhard de Chardin)

« Entre l’âme et l’esprit s’établit un rapport complémentaire ou dialectique …Si l’âme est intimement personnelle, l’esprit, lui, a un aspect plus général, plus collectif ; c’est lui qui permet le langage et le raisonnement … Sur le plan concret, l’esprit fait appel au cerveau, l’âme opère à partir du cœur. L’esprit s’appréhende par l’intellect, l’âme se saisit par l’intuition, l’esprit se meut, l’âme s’émeut ; l’esprit raisonne, l’âme résonne … Division du travail assurée par les deux. Sont régis par l’esprit le langage, les réflexions philosophiques, les recherches scientifiques, les organisations sociales ; l’âme, elle, a le dernier mot pour tout ce qui touche à l’affectivité, aux créations artistiques, à la dimension mystique… » (François Cheng)

« L’esprit se meut, l’âme s’émeut ;

« L’esprit raisonne, l’âme résonne. » (François Cheng)

« La chair boycotte l’âme, l’âme boycotte la chair ; funestes l’une à l’autre, elles sont incapables de cohabiter, d’élaborer en commun un mensonge salutaire, une fiction d’envergure. » (Emil Cioran)

« Toutes les doctrines antiques empreintes de mysticisme s’appuyaient sur elle … Elle jouissait du privilège d’être à la fois immense réalité et principe explicatif … Aujourd’hui qu se soucie d’elle ? On ne la mentionne que par inadvertance ; sa place est dans les chansons … Le discours ne la tolère plus : ayant revêtu trop de significations, et servi à trop d’emplois, elle s’est fripée, détériorée, avilie. Son patron, le psychologue, à force de la tourner et de la retourner, devait l’achever. » (Emil Cioran)

« Il y a beaucoup d’âmes mais il n’y en a pas une seule avec qui je ne sois en communion par ce point sacré en elle qui dit ‘Pater Noster.’ » (Paul Claudel) – « Ce qui nous unit à autrui est bien plus fort que tout ce qui nous en distingue. » (Hélie de Saint Marc)

« L’âme c’est ce qui dure dans l’éphémère. Si elle s’en va, vous êtes réductible à l’immédiat. Vous n’avez plus d’arrière-plan ou d’arrière-saison. La vie s’aplatit, se réduit comme une peau de chagrin. » (Régis Debray)

« Si l’opinion ambiante nous incite par mille conseils à prendre soin de notre corps … jamais il n’a été aussi suspect de prendre soin de son âme. » (Chantal Delsol)

« Dans l’Antiquité, la valeur des individus provenait d’instances extérieures aux individus, sociales, familiales, politiques, selon les cas (exposition des enfants, moindre valeur des filles…) … Une culture de l’immanence (vidée de toute transcendance, de tout religieux) peut respecter les sentiments de l’individu, ses traditions, ses croyances, mais ne peut pas le respecter en tant que tel inconditionnellement, car il lui apparaît sans mystère. » (Chantal Delsol) – Au XX° siècle, on a commencé à voir où cela nous menait, attendons la suite.

« Le terme d’être humain ne concerne ni l’origine ni l’ontologie, mais une manière d’être dans le monde. »  (Philip K. Dick)

 « De même qu’il n’y a pas de société connue sans religion (si l’Occident bientôt, et très provisoirement), il n’en existe pas où l’on ne trouve pas tout un système de représentations collectives qui se rapportent à l’âme, à son origine, à sa destinée. » (Emile Durkheim) – D’où provient cette universalité ? « Selon Durkheim, traduction symbolique d’une réalité, à savoir la foi de l’individu en l’existence de valeurs ou, dans les termes de Durkheim, son sens du sacré. » (Raymond Boudon)

« Le principal en ce monde est de tenir son âme dans une région haute, loin des fanges bourgeoises et démocratiques. » (Flaubert)

« A votre âge l’âme est en dehors, au mien elle est en dedans. » (Benjamin Franklin)

« Tiraillée entre les deux éléments dont elle est mêlée, à la fois elle aspire au changement indéfini, à la mouvante diversité des aventures et des rencontres, à acquérir, à entasser, à accumuler, à collectionner toujours davantage ; tout en ne rêvant que plénitude, constance, sérénité, immutabilité et contemplation. » (Nicolas Grimaldi – interprétant l’âme selon Platon et  voyant dans son commentaire l’ambivalence du désir)

« Une des erreurs irréparables de l’Occident a été probablement de conceptualiser la complexe substance humaine sous la forme antithétique âme-corps, et de ne sortir ensuite de cette antithèse qu’en niant l’âme. » (René Guénon)

« Une infime partie des hommes sont parvenus à avoir une âme. » (Gurdjieff)

« La grande maladie moderne c’est l’âme. Nos contemporains adoptent à son égard la même attitude qu’envers le cancer, une peur irraisonnée. » (Jean-Edern Hallier)

« La poitrine, le corps sont effectivement uns, mais les âmes qui les habitent ne sont pas deux ou cinq, elles sont innombrables … Il n’est pas de moi, même le plus naïf, qui soit un. Celui-ci représente un monde extrêmement multiple, un petit ciel étoilé, un ensemble chaotique de formes, de degrés d’évolution et d’états, d’hérédités et de potentialités. » (Hermann Hesse – Le loup des steppes)

« En deux mois, vous possèderez une des plus belles âmes de Paris (qui pourtant n’en manque pas). Soutenez les associations humanitaires, dites à vos amis que vous êtes concernés par les violences faites aux femmes, par les enfants qui meurent de faim … agissez, manifestez de temps en temps devant une ambassade, une entreprise qui licencie, pour la régularisation des sans-papiers, annoncez à tous que vous êtes ‘viscéralement de gauche et contre le racisme’ … Bien sûr, il va falloir vous révolter un peu, signer quelques pétitions (je vous aiderai à les choisir), vous indigner régulièrement contre la police, contre l’armée, contre tout ce qui oppresse le genre humain. Mais vous allez voir, ce n’est pas bien difficile. »  (Patrice Jean – Comment avoir une belle âme)

« L’âme (pour les Grecs) est à la fois un intermédiaire entre les Idées et le sensible, puis entre les trois idées transcendantes (le beau, la proportion ou le vrai et le juste) et le tissu intelligible et elle est elle-même une ‘Idée’ dans sa capacité d’unifier les perceptions sensibles en y mettant un ordre. » (Abel Jeannière)

« Ceux qui ont une âme visible. » (Joseph Joubert)

« Pour s’affranchir des forces obscures et des pouvoirs vils, il faut que l’âme se tienne en bride. » (Ernst Jünger)

« Ce qu’enseigne la sagesse hindoue demeure éternellement vrai : l’âme a besoin de traverser toutes les expériences, jusqu’à ce qu’elle soit mûre pour la béatitude de la connaissance … Qui parvient au but sans détours apparents ne l’atteint qu’en apparence … Plus une nature est riche, plus elle a besoin d’une riche expérience. » (Hermann von Keyserling)

« Qui a encore une âme aujourd’hui ? Pressés par le stress, Impatients de gagner et de dépenser, de jouir et de mourir, les hommes et les femmes d’aujourd’hui font l’économie de cette représentation de leur expérience qu’on appelle une vie psychique … On n’a ni le temps ni l’espace pour se faire une âme … L’actuelle ‘incapacité de représentation psychique’ (Julia Kristeva) … Recul de la symbolisation … Affaiblissement du fonctionnement mental … Tout se passe … comme un rétrécissement de notre capacité de penser. » (Jean-Pierre Lebrun – sur le trait commun des nouvelles pathologies de l’âme qui vont jusqu’à mettre à mort l’espace psychique ;  patients narcissiques, borderlines, faux self, personnalités multiples états-limites , anti-analysants)  – Bravo la modernité, notamment sociétale ! 

« L’âme n’est pas une exigence d’immortalité mais une impossibilité d’assassiner. » (Emmanuel Levinas)

« L’homme ne vit pas seulement de pain. L’esprit n’attend pas, ne peut pas attendre. La faim de l’âme est aussi brutale que la faim du corps. Elle est aussi mortelle. Seulement, si l’on fait déjà peu d’attention à ceux qui meurent de la faim du corps, ceux qui meurent de la faim de l’âme n’attirent aucune attention. » (cardinal Henri de Lubac)

« Platon appelait la matière ‘l’autre’ … J’aimerais mieux donner ce nom par excellence à la bête qui est jointe à notre âme … C’est réellement cette substance qui est ‘l’autre’, et qui nous lutine d’une manière si étrange … Si l’homme est double, c’est parce qu’il est composé d’une âme et d’un corps ; et l’on accuse ce corps de je ne sais combien de choses, mais bien mal à propos puisqu’il est aussi incapable de sentir que de penser. C’est à la bête qu’il faut s’en prendre, à cet être sensible, parfaitement distinct de l’âme, véritable ‘individu’, qui a son existence séparée, ses goûts, ses inclinations, sa volonté, et qui n’est au-dessus des autres animaux que parce qu’il est mieux élevé et pourvu d’organes plus parfaits. »  (Xavier de Maistre – Voyage autour de ma chambre) « Cet autre qui conduit le voyageur où il ne veut pas aller … Cet autre qui nous tient à la gorge par toutes les facilités matérielles de notre nature, qui nous tire vers la terre par toutes nos infirmités, et qui fait que le poète le plus superbe de la création s’enrhumera vulgairement s’il s’avise par une nuit d’hiver, de sortir tête nue pour contempler les étoiles. » (Jules Claretie)  – « ‘Nous sommes terre et ciel, nuages et poussière, ni anges ni bêtes, mais un produit de la bête et de l’ange, avec quelque chose de plus intense dans la pensée de l’un et dans l’instinct de l’autre. » (Georges Sand)

« Toute âme est une mélodie qu’il s’agit de renouer. » (Stéphane Mallarmé)

« Un homme pour lequel rien n’existe au-delà de sa situation immédiate n’est pas pleinement humain. » (Karl Mannheim)

« L’humanité occidentale se comporte officiellement de plus en plus comme si ce que j’ai appelé âme supérieure était une survivance, le vrai reliquat d’une espèce fossile. «  (Gabriel Marcel)

« Comme il hésitait, du temps de Pascal, à trouver une place entre l’ange et la bête, l’homme hésite aujourd’hui à occuper un site entre l’animal et la machine. Mais il ne saisit à aucun moment que son hésitation est la marque de son humanité, car la nature et la machine ne connaissent aucune hésitation. » (Jean-François Mattéi)

« Quelle dignité accorder à un être réduit à un jeu de construction ou à son mode d’emploi, et qui, à s’être complètement instrumentalisé ; le sujet contemporain ne pense plus et n’agit plus, il ‘fonctionne’ ; ne garde au fond de lui non pas un supplément, mais un simple moignon d’âme ? » (Jean-François Mattéi – sur l’homme moderne)

« Comprendre que nous avons une âme, c’est sentir notre séparation des choses visibles, notre indépendance vis-à-vis d’elles. » (cardinal Newman)

« Quand on a fait une cinquantaine de successions on n’a plus guère d’illusions sur l’âme humaine » (un ami notaire) – Pas plus qu’un confesseur après quelques centaines de confessions, même s’il doit, lui, garder sa bienveillance et son espérance. – « Pour se guérir de toute illusion sur l’homme, il faudrait posséder la science, l’expérience séculaire du confessionnal. » (Emil Cioran) – Désolé de ne pas retrouver une citation du curé d’Ars, proche mais avec une issue plus optimiste.

« Le grand tournant de la vie de l’Europe occidentale semble se placer au XVI° siècle. C’est à dater de cette époque, qu’avec Francis Bacon, un autre thème, idée nouvelle du savoir et de la connaissance, à l’opposé du souci de l’âme, se porte au premier plan, accapare et transforme un domaine après l’autre : économie, politique, foi et savoir, imposant partout un style nouveau. Le souci ‘d’avoir’, l’emporte sur le souci de l’âme, le souci ‘d’être’ … le savoir devient pouvoir, seul le savoir efficace est un savoir réel. Ce qui ne valait jusque-là que pour la praxis et la production est appliqué au savoir en général. Le savoir est censé nous rendre le paradis, ramener l’homme dans un éden de découvertes et de possibilités … rendre le monde, selon le mot de Descartes, maître et possesseur de la nature … le primat de ‘l’avoir’ sur ‘l’être’ exclut l’unité et l’universalité … Fin du trait d’union pour l’Europe occidentale, plus d’idée universelle capable de s’incarner dans une institution et une autorité  unificatrices, concrètes et efficaces … Priorité au résultat sur le contenu, à la domination sur la compréhension. » (Jan Patocka)

« Une civilisation qui a cessé de prendre en charge l’âme des hommes. » (Louis Pauwels) – La nôtre. Sauf pour la détruire.

« Il y a bien plus de différences entre les âmes qu’il n’y en a entre les visages. » (Père Pichon – confesseur de sainte Thérèse de l’enfant-Jésus) 

« La diète des aliments nous rend la santé du corps, et celle des hommes la tranquillité de l’âme. » (Bernardin de Saint Pierre)

« L’âme est une bonne fille. On lui colle toutes les métaphores : l’âme d’une équipe de foot, d’une révolte populaire, d’un orchestre, d’un paysage champêtre, d’une ONG, d’un complot, d’une maison, d’une ville, d’une nation…, l’âme latine, l’âme slave, l’âme des geishas, l’âme des guerilleros… » (Bernard Pivot)

« Il serait étrange … que, en nous comme dans un cheval de bois, fussent postées nombre de fonctions sensorielles déterminées, sans que tout cela ensemble tendit vers une unique idée qu’on doive l’appeler l’âme ou lui donner tel autre nom, par laquelle, au moyen de ces fonctions, comme au moyen d’instruments, nous avons la sensation de tout ce qui est sensible. » (Platon)

« L’âme a quitté le ciel … et a le mal du pays. » (Plutarque)

« Tous les folkloristes sont unanimes à constater que les peuples primitifs considèrent l’ombre comme un équivalent de l’âme humaine … Son Double mystérieux, comme un être spirituel mais réel. » (Otto Rank)

« La croyance primitive en l’âme n’est au début rien d’autre qu’une sorte de croyance à l’immortalité, qui donne à la puissance de la mort un démenti énergique. L’idée de l’âme est née de l’idée de l’immortalité … Aujourd’hui encore elle n’est pas devenue beaucoup plus et constitue le contenu principal de notre croyance à l’âme … L’idée de la mort a été rendue supportable par l’intervention du Double, dont le rôle est d’assurer une autre vie après celle-ci. » (Otto Rank)

« C’est au corps et à ses jouissances que tient notre contemporain … Ce corps-ego se veut, se ressent et se vit, comme un univers autosuffisant/ » (Robert Redeker) – Qu’a –t-on à faire d’une âme, d’un esprit ?

« Tenez compte de nos passions, de nos illusions, de nos bêtises, et nourrissez-les. » (Raymond Ruyer) – Sur le besoin de nourriture psychique des gens.

« La vie sociale n’est durable que si des nourritures psychiques et spirituelles s’ajoutent aux nourritures matérielles.  Les peuples périssent encore plus souvent en perdant leur âme qu’en perdant leurs ressources. » (Raymond Ruyer)   

« Rendu léger par l’ascétisme, il promenait son âme dans sa main et la donnait à qui il voulait. » (sur Ruysbroek, un mystique flamand – cité par Christophe Malavoye)

« Tuer une âme, cela ne laisse pas de traces. » (Georges Sand)

« Bois l’eau de ta fontaine. » (Angelus Silesius) – Sois toi-même.

« Le Seigneur nous a pleinement enseigné non seulement que les âmes survivent et  sans passer d‘un corps à l’autre, mais encore qu’elles gardent l’empreinte du corps où elles se moulent et qu’elles se souviennent. » (Tertullien) – Nouveauté chrétienne que cette union ‘personnelle’ et qui perdure entre corps et âme. Opposition avec la notion d’âme migrant d’un corps à l’autre, éventuellement s’établissant, un temps, dans quelque individu de l’espèce animale proprement dite ou de l’espèce humaine.

« Il est de ces choses qui perdent leur parfum dés qu’elles sont exposées à l’air, il est des pensées de l’âme qui ne peuvent se traduire en langage de la terre sans perdre leur sens intime et céleste. » (sainte Thérèse de l’Enfant- Jésus)

« ‘C’est méconnaître l’homme que de ne lui proposer que de l’humain.’Faute du divin, il se jettera dans l’inhumain; la grimace du diable remplacera pour lui le visage effacé de Dieu. » (Gustave Thibon – citant Aristote)

« Où trouver une paix de l’âme qui ne soit pas une capitulation de l’esprit ? » (Gustave Thibon) – Notre besoin de repos et nos ambitions intellectuelles et spirituelles.

« Rien n’est plus vide qu’une âme encombrée. » (Gustave Thibon)  

« Il y a longtemps que les âmes des hommes se sont envolées de leurs corps. Sans bruit, comme en songe. Ils ne s’en sont pas aperçus … Je me suis sentie inutile … Je ne pouvais pas respirer dans le présent …Il y a beaucoup de chômage pour les âmes en ce moment … Je suis partie … toute nue … Une âme qui s’en va n’emporte rien avec elle. C’est pour cela que son départ passe inaperçu. » (Gustave Thibon – Vous serez comme des dieux)

« Entre le sexe et le cerveau, placés aux extrémités de nous-mêmes, il y a le centre, l’âme, où tout se croise, se joint et se fond et d’où tout part transfiguré et transfigurant. Craignez le cerveau et le sexe disjoints, sans le pont l’arc-en-ciel de l’âme, avec le grand vide entre eux, franchi par le même saut brutal de la sexualité à la cérébralité. » (Marina Tsvetaeva, poétesse russe) – Nous y arrivons.

« Tant que l’on n’a pas pleuré vraiment, on ne sait pas si on a une âme. » (Miguel de Unamuno)

« Non seulement la femme a une âme mais elle en a beaucoup. Toutes plus insatiables, plus vastes que tous les bonheurs d’ici-bas. » (?)

« La maturité de l’âme se reconnaîtrait au passage de la passion à la compassion. » (?)

« Ce monde d’âmes en ruines. » (? – sur notre monde)

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– Ci-dessous, quelques extraits simplifiés d’un livre de Simone Weil, L’enracinement, (le besoin le plus naturel et le plus méconnu de l’âme humaine), traitant de ce qu’elle appelle les besoins de l’âme (ou besoins non physiologiques de tout être humain). C’est là un excellent condensé de ce qu’on qualifie de Conservatisme (et pourtant nul n’oserait qualifier Simone Weil de Conservatrice). Pour voir au moins le chemin parcouru, et pas dans le bon sens, depuis les années 1930. – « En tant qu’Antonin, ma cité et ma patrie, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est le monde. » (Marc-Aurèle) – « Enracinement entendu en un sens géographique assurément, mais non moins temporel. » (Bérénice Levet) – « Savoir d’où l’on vient n’a jamais empêché d’aller où l’on veut, au contraire ! » (Pierre de Villiers) « Plus l’émancipation s’accroît, plus l’enracinement se voit diminué, récusé, vilipendé. L’un et l’autre s’accusent réciproquement. Cependant, l’enracinement n’a jamais le beau rôle, parce qu’il ne bénéficie pas du prestige de l’avenir. L’émancipation s’avance au nom du progrès et d’un progrès que nul ne peut endiguer … Il se trouve que dans cette guerre des dieux qui se livre entre émancipation et enracinement, les élites se trouvent plutôt du côté de l’émancipation, et les peuples, plutôt du côté de l’enracinement. » (Chantal Delsol) « Nous sommes nés à un moment donné, en un lieu donné, et nous avons, comme les crus célèbres, les qualités de l’an et de la saison qui nous ont vus naître. » (Carl Jung) – « S’il est constant qu’un esprit vigoureux, bien assuré de ses assises, peut se hausser de son étroite patrie, de son milieu et de sa race, pour atteindre à d’autres civilisations, on n’a constaté chez personne l’énergie de faire de l’unité avec des éléments dissemblables. » (Maurice Barrès – Les déracinés) – « Avaient-ils senti qu’ils avaient charge d’âme ? Avaient-ils vu la périlleuse gravité de leur acte ? A ces déracinés ils ne surent pas offrir un bon terrain de ‘replantement’. Ne sachant s’ils voulaient en faire des citoyens de l’humanité, ou des Français de France, ils les tirèrent de leurs maisons séculières, bien conditionnés, et ne s’en occupèrent pas davantage, ayant ainsi travaillé pour faire de jeunes bêtes sans tanières. De leur ordre naturel, peut-être humble, mais enfin social, ils sont passés à l’anarchie, à un désordre mortel. » (Maurice Barrès – Les déracinés) On peut étendre à tant de maîtres ou de prétendus maîtres.

 « Le déracinement est de loin la plus dangereuse maladie des sociétés humaines, car il se multiplie lui-même. Des êtres vraiment déracinés n’ont guère que deux comportements possibles : ou ils tombent dans une inertie de l’âme presque équivalente à la mort  ou ils se jettent dans une activité tendant toujours à déraciner, souvent par les méthodes les plus violentes, ceux qui ne le sont pas encore ou ne le sont qu’en partie. » (Simone Weil)

. L’ordre : un tissu de relations sociales tel que nul ne soit contraint de violer des obligations rigoureuses pour exécuter d’autres obligations … La contemplation des œuvres d’art authentiques, et bien davantage encore celle de la beauté du monde, et bien davantage encore celle du bien inconnu auquel nous aspirons peut nous soutenir dans l’effort de penser continuellement à l’ordre humain qui doit être notre premier objet.

. La Liberté : au sens concret du mot, elle consiste dans une possibilité de choix … partout où il y a vie commune, il est inévitable que des règles, imposées par l’utilité commune, limitent le choix. Règles assez raisonnables et assez simples pour que quiconque puisse comprendre, d’une part l’utilité à laquelle elles correspondent, d’autre part les nécessités de fait qui les ont imposées … Emanant d’une autorité … ni étrangère ni ennemie … Règles assez stables, assez peu nombreuses, assez générales pour que la pensée puisse se les assimiler une fois pour toutes.

. L’obéissance : à des règles établies et à des êtres humains regardés comme des chefs … Elle suppose le consentement accordé une fois pour toutes, sous la réserve, le cas échéant, des exigences de la conscience, et non pas la crainte du châtiment ou l’appât de la récompense … Soumission n’est pas servilité.

. La responsabilité : L’initiative et la responsabilité, le sentiment d’être utile et même indispensable … Qu’un homme ait à prendre souvent des décisions dans des problèmes affectant des intérêts étrangers aux siens propres, mais envers lesquels il se sent engagé.

. L’égalité : Elle consiste dans la reconnaissance …  que la même quantité de respect et d’égards est due à tout être humain … Les différences inévitables … ne doivent jamais porter la signification d’une différence dans le degré de respect … Si le fils de valet de ferme peut devenir ministre, alors le fils de ministre doit pouvoir devenir valet de ferme (rire général) … A la Révolution, on est passé de l’inégalité stable à l’inégalité mobile, fluide, qui n’est pas plus proche de l’égalité que l’inégalité stable et est tout aussi malsaine … Mais, pour un homme qui est dans une situation inférieure et qui en souffre, savoir que sa situation est causée par son incapacité, et savoir que tout le monde le sait, n’est pas une consolation, mais un redoublement d’amertume. – L’homme ne peut plus se retrancher derrière sa naissance, son statut, l’oppression…L’égalité n’a pas que des charmes.

. La hiérarchie : constituée par une certaine vénération, un certain dévouement à l’égard des supérieurs, considérés non pas dans leur personnes ni dans leur pouvoir, mais comme des symboles … Symbole d’un domaine qui se trouve au-dessus de tout homme … Il faut que la hiérarchie soit orientée vers un but dont la valeur et même la grandeur  soit sentie par tous, du plus haut au plus bas.

. L’honneur : si le respect est identique pour tous et immuable, l’honneur a rapport à un être humain considéré, non pas simplement comme tel, mais dans son entourage social … Il est satisfait si la collectivité dont il est membre lui offre une part à une tradition de grandeur enfermée dans son passé et publiquement reconnue au dehors.

. Le châtiment : le seul moyen de témoigner du respect à celui qui s’est mis hors la loi est de le réintégrer dans la loi en le soumettant au châtiment … Il est éducation supplémentaire … Susciter le souvenir d’un sentiment de justice … Le degré d’impunité doit augmenter non pas quand on monte, mais quand on descend l’échelle sociale. – C’est aujourd’hui exactement l’inverse.

. La liberté d’opinion : Il faut distinguer le domaine qui est hors de l’action et celui qui en fait partie … Pour le premier, liberté totale, illimitée, sans restriction ni réserve, besoin absolu pour l’intelligence … Mais les publications destinées à influer sur ce qu’on nomme l’opinion, sur la conduite de la vie, constituent des actes et doivent être soumises aux mêmes restrictions que tous les actes, ainsi que la suggestion, la propagande, l’influence par obsession …  La liberté de l’écrivain influent ne peut être illimitée … ni celle des média pour atteinte aux principes de moralité, bassesse du ton et de la pensée, mauvais goût, vulgarité, atmosphère morale sournoisement corruptrice … L’intelligence est vaincue dés que l’expression des pensées est précédée … du petit mot ‘nous’ … et à la suite l’amour du bien s’égare …  La solution pratique immédiate, c’est l’abolition des partis politiques … dont la lutte est intolérable … Rousseau avait d’ailleurs montré que la lutte des partis tue automatiquement la république.

. La sécurité : L’âme n’est pas sous le poids de la peur ou de la terreur, excepté par un concours de circonstances accidentelles et pour des moments rares et courts … La peur permanente est une demi-paralysie de l’âme, quelle qu’en soit la cause, c’est un poison presque mortel.

. Le risque : L’absence de risque suscite une espèce d’ennui qui paralyse … L’absence de risque affaiblit le courage … Il peut enfermer une part de jeu, ou, quand une obligation précise pousse l’homme à y faire face, il constitue le plus haut stimulant possible. 

. La propriété privée : l’âme est isolée, perdue, si elle n’est pas dans un entourage d’objets qui soient pour elle comme un prolongement des membres du corps … Tout homme est invinciblement porté à s’approprier par la pensée tout ce dont il a fait longtemps et continuellement usage pour le travail, le plaisir ou les nécessités de la vie … Là où le sentiment d’appropriation ne coïncide pas avec la propriété juridique, l’homme est continuellement menacé d’arrachements très douloureux.

. La propriété collective : La participation aux biens collectifs (monuments, jardins…) consistant non pas en jouissance matérielle, mais en un sentiment de propriété … Etat d’esprit plutôt que propriété juridique.

. La vérité : l’énormité des faussetés matérielles étalées sans honte … Des journaux où aucun collaborateur ne pourrait demeurer s’il ne consentait à altérer sciemment la vérité … Le journalisme se confondant avec l’organisation du mensonge … Il n’est nul besoin d’une fréquence plus grande  qu’hebdomadaire, bi-mensuelle … si l’on veut faire penser et non abrutir.

. L’argent : détruit les racines partout où il pénètre, en remplaçant tous les mobiles par le désir de gagner. Il l’emporte sans peine sur les autres mobiles parce qu’il demande un effort d’attention tellement moins grand. Rien n’est si clair et si simple qu’un chiffre. 

« C’est depuis le lieu profond des racines que se forme le mouvement ascendant qui va  s’étendre et se métamorphoser en l’embranchement multiple de l’arbre végétal comme de l’arbre humain. » (Henri Bosco)  

«  Plus l’arbre plonge loin ses racines dans les ténèbres de la terre, plus son feuillage monte haut. » (Louis Lavelle)

« Le dépassement de l’être n’est possible … que pour celui qui est parti d’une position assurée et a réalisé en premier lieu sa nature propre. » (Jean-Paul Lippi)

« Sous le règne des déracinés, il faudrait se sentir libre de tout. Libre de ses origines, de ses racines, de ses coutumes et de son histoire. Nu. » (Sonia Mabrouk) – Ou bien, au contraire, enfermé par les chaînes de la race, de la communauté… Egale stupidité de notre temps.

« Comment savoir où l’on doit aller quand on ne sait plus d’où l’on vient ? » (Gustave Thibon)

« Il faut savoir ce qui est inutile pour connaître ce qui est utile … Ce qui est utile à l’homme c’est un endroit où poser ses pieds. » (Tchouang Tseu)

« Qui ne se souvient pas de son pays natal ne pourra jamais devenir un homme. » (dicton vietnamien)

Et pourtant voilà ce que dit Emmanuel Levinas (rappelons que Simone Weil était Juive comme Emmanuel Levinas), ce qui démontre qu’il y a plusieurs demeures dans la maison du Père (Evangile de saint Jean, qui lui aussi était juif)  : « Le judaïsme a toujours été libre à l’égard des lieux … Il a démystifié l’univers. Il a désensorcelé la Nature. Il heurte par son universalité abstraite imaginations et passions … Pour le judaïsme, le monde devient intelligible devant un visage humain, et non pas par les maisons, les temples et les ponts … Cette liberté à l’égard des forces sédentaires de l’existence … met au deuxième plan les valeurs d’enracinement et institue d’autres formes de liberté et  de responsabilité. L’homme, après tout, n’est pas un arbre et l’humanité une forêt … Formes plus humaines car elles supposent un engagement conscient ; plus libres, car elles permettent d’entrevoir des horizons plus vastes que ceux du village natal … Ces liens consentis, consciemment voulus, sont-ils moins solides que l’enracinement ? » – Cela va-t-il rester vrai avec la possession du territoire d’Israël ?

En Lien avec le déracinement. « La pensée animale est une pensée ‘immergée’ … La pensée humaine est en partie séparée de l’objet qu’elle pense, capable de penser la pensée elle-même … Mais elle est plutôt immergée dans le ‘paysage’ (l’homme des pyramides, l’homme du temps des cathédrales…), elle s’exerce toujours dans les limites de son paysage … Sans qu’il y ait sens d’interdiction, il n’y a pas une pensée abstraite qui puisse s’extraire des paysages auxquels elle appartient … Nous pouvons penser la situation, nous pouvons penser le paysage, mais cette pensée est immergée dans le paysage dont elle fait radicalement partie. Nous ne pouvons donc penser au-delà de cette limite … toute pensée au-delà de la frontière ne sera qu’un acte pour repousser la limite, et elle n’aboutira qu’à créer une nouvelle limite … L’homme n’est pas un ‘empire dans l’empire’. (Spinoza) … Le paysage, notre ‘tout substantiel’ n’est pas un décor optionnel, escamotable à volonté … Connaître les continuités, assumer les liens, respecter des temporalités, assumer le caractère phénoménal des processus de vie. » (Miguel Benasayag – à propos du sentiment de déracinement et de révolte des enfants adoptés depuis des contrées lointaines – La fragilité) – Contre le déracinement imposé par la mondialisation portée par des élites dévergondées.

Raymond Ruyer commente le caractère balancé de ces besoins fondamentaux de nourriture non matérielle.

« Les besoins s’ordonnent par couples de contraires qui doivent se combiner en un équilibre : Ordre et liberté, sécurité et risque, propriété privée et propriété collective, obéissance mais liberté et responsabilité, égalité et hiérarchie, honneur et punition, liberté d’opinion et d’expression mais responsabilité de l’auteur… » – Qui se soucie d’équilibre dans nos sociétés ?

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